C'est une histoire qui pourrait se passer dans les années soixante dix où l'abus de drogue pouvait provoquer des distorsions de la réalité.
Bien que le héros soit dans le déni en ce qui le concerne.
BARNABÉ
OU
LES NEIGES D’ANTAN
René Guiart
e.mail : wabealo@voila.fr
“TOC, TOC“ - Merde qu’est ce que c’est que ce relou. Laisse tomber ! “TOC-TOC-TOC” - (pause) - “TOC-TOC-TOC“ (de plus en plus fort). Merde, c’est qu’il insiste ce con, il va finir par péter la porte. Tant pis, je bouge pas, qu’il crève !
“TOC-TOC-TOC-TOC-TOC“ - Et en plus, c’est pas un petit toc ou même un moyen Toc, c’est qu’il y va carrément au bazooka avec son grand TOC. Putain, il fait vraiment chier alors que je dormais tranquille pour une fois.
“ TOC-TOC-TOC “ Il est quelle heure, deux heures, bon sang ! Ca va, j’arrive !
“Oui, qu’est ce que c’est ?“ dis-je en regardant dans l’oeilleton.
Un mec, chapeau noir, manteau noir, un....un croque-mort, c’est ça un croque-mort, mort ou mitaine, un des deux. Un vrai cauchemar.
“Oui, alors, c’est quoi ? Vous proposez un miroir. Mais mon brave monsieur qu’est ce que vous voulez que je fasse avec un miroir. Vous dérangez les gens en pleine nuit pour ça.........Que je le regarde, et ça va nous avancer à quoi. De toute façon, j’ai pas un rond pour acheter un miroir. Vous perdez votre temps, mais vous si vous en avez un à me donner, c’est pas de refus.“
Marrant, ce mec, il a un drôle de regard, oui vraiment un drôle de regard, il mange tout l’oeilleton.
“Bon, vous insistez, OK, je vais jetez un oeil. “Allez, déballez qu’on en finisse.“ - que j’lui dis en ouvrant. Sans gêne, le gars, il me pousse pour entrer avec un grand bazar dans les bras. Interloqué, je le regarde, il est trop, lui. Sans hésiter, il me démaillote aussitôt la bête.
Putain, c’est vrai qu’il est beau ce miroir, vraiment beau. Ca doit coûter une fortune un objet comme ça. Évidemment, si j’avais du fric, j’aurais pas hésité, sauf que j’ai pas un flèche. Faut qu’il repasse la porte.
“Merci mon brave, mais j’aimerais bien dormir.....gratuit, vous me dites gratuit. Mais en quel honneur ? Ah, bon, un essai pour une semaine. Après on en rediscute. Mais je vous l’ai dit, aujourd’hui, j’ai pas un rond et demain pas plus. N’insistez pas, vous êtes dur de la feuille ou quoi !”
Qu’est ce qu’il me raconte, pas d’obligation d’achat, une période d’essai sans contrat écrit, juste la confiance à la parole donnée. Ma parole à moi, il est plus con que nature où il dissimule. Non, finalement, il a l’aire d’y croire. Après, tout, ça me coûte rien et une fois dans la place, son miroir, il pourra toujours se tarter pour le récupérer. En plus, il n'a pas l’air d’une taille à casser des barreaux de chaise.
“OK, ça marche mon bon. En plus, vous vous chargez même de l’installation...super. Un coup de main ? Non, vous avez un aide. Alors un petit café ? Non plus ? Bon, faites comme chez vous.“
Décidément, j’ai du me lever du pied droit. Si ça continue, c’est mon banquier qui va me virer du fric sur mon compte.
C’est marrant ça, pas moyen de lui décrocher un sourire à ce type. Et je ne parle pas de son aide, il est du même gabarit. Mais, s’ils sont assez cons pour non seulement me l’offrir et pour l’installer en plus, ils peuvent toujours aller se faire tâter chez Belzébuth.
“Merci bien et au revoir. C’est ça........ à la fin de la semaine prochaine. Ciao, Ciao“.
I
5 heures, Paris s’éveille. “Hum”, je m’étire dans mon lit, en un grand élan voluptueux, heureux de revoir le jour se lever. Pas de presse de bousculer mon corps qui se reconnaît paresseusement avant de se redécouvrir action.
Le réveil est l’un de ces moments privilégiés, utiles à prolonger. L’esprit n’est pas encore ancré dans le quotidien, il navigue entre des limbes.
“Hum, un vrai plaisir.”
A travers le vasistas du toit, un rayon finit par percer la brume matinale, inondant ma figure de lumière. Son intensité m’éblouit un instant, m’obligeant à rouler sur moi même pour lui échapper.
Je cligne des yeux. Quel ennui, je suis réveillé.
Je me lève lentement. L’impression de ralenti est importante, une manière de zéner sans me gêner. J’enfile mon slip, me redresse, tend les mains vers les rebords du vasistas que je soulève pour le repousser complètement. Appuyé sur mes deux mains, je m’élance d’un coup, procède à un rétablissement pour me retrouver accroupi sur le toit.
A mes pieds, Paris me regarde. Dans la matin ensoleillé, je lève mes bras vers le ciel, les paumes ouvertes, doigts écartés, avant de jeter un grand cri pour saluer la naissance du jour nouveau. Un vrai, un grand cri : “AHOUAHAOUAHAOUAHAOUA !”
Voilà, c’est fini. Maintenant, le théâtre de la vie m’attend, je dois y jouer mon rôle en essayant de présenter beau, pour la frime et le paraître. J’enfile mes hardes, mes chaussures, croche mon chapeau melon sur le sommet de mon crâne, attrape ma cane au passage. Un dernier regard à mon superbe miroir. Miroir ? Mais, oui, j’avais cru avoir rêvé, finalement c’est du béton puisque je l’ai en face de moi, non seulement en face, mais en place. C’est drôle, ils m’ont fait l’encadrement exactement comme celui de ma porte avec les mêmes dimension et en plus à touche à touche. Ca, ça me plaît un peu moins . Enfin, on va pas trop se plaindre. Faut pas oublier que c’est cadeau. Bon, maintenant que je suis prêt, il est temps de partir.
La rue Saint Jacques étend son ruban rectiligne, mouvementé de voitures et de personnes. La foule un instant me donne le vertige, tout ce monde court, Dieu seul sait où. Je pique un sprint jusqu’à la station Saint Michel du RER pour attendre l’occasion de rentrer sans payer. Un bon père de famille arrive à point nommé, je me colle à lui, le pousse pour passer le tourniquet ”Bonjour, merci”. Il a juste eu le temps de faire la gueule. J’arrive sur les quais où bien poliment, je salue tout le monde en soulevant d’un doigt mon melon. Des gens me jettent un regard d’une surprise indifférente sans déranger leur morosité mentale. Triste pour eux, mes yeux rient, leur mental pleure, j’ai du soleil dans la tête.
La première rame est la bonne, même si mon corps se presse et se compresse pour se faire une place dans les corps entassés. En esprit, je m’extrapole de cet environnement maussade.
L’arrêt de la rame en douceur m’extrait de ma torpeur. J’ouvre une paupière, la station me saute aux rétines Luxembourg. Je descends en souplesse sur le quai dans la foule compacte. “Ouf”, me voici dehors.
Mon corps marche, décontracté. Il croise plein de petites nanas aux corps bien moulés dans leurs pantalons. Je sens sa tentation de les aborder, mais mon esprit veille pour contrôler ses envolées lyriques.
Pas de problème pour mon corps, il sait où il va. Il marche, marche les mains dans les poches d’un pantalon bleu retenu par des bretelles bariolées. Un sifflotement s’échappe de ses lèvres. Il se balance, souple dans la démarche, en attente de l'événement.
“Barnabé..Eh ! Oh !.....Barnabé !”
Mon corps effectue un demi-tour avant que le regard n’effleure un corps étranger et ne l’identifie à un objet amical nommé sympathic dealer. J’entreprends alors de communiquer avec la créature identifiée.
“Alors, la deale, ça marche les affaires. Tu trafiques quoi ?“
Ces questions du rituel ne demandent pas de réponses automatiques.
“Dis Barnabé, t’as visionné ce soleil. Il me rappelle en plein Marrakech, tout plein de trucs. C’est vrai que toi, tu n’as jamais dépassé la ceinture du périphérique.“
Ce mec, il est toujours à me parler de ses souvenirs, alors que ses fameux voyages, il les a toujours fait en tour opérator dans sa tête. L’aventure, il la vit tous les jours à la poste où il travaille de nuit. Plein de sollicitude, il propose :
“On s’évacue sur le jardin, pour une petite fumette tranquille ?“
Bof, pas costaud le programme. Pourquoi pas après tout, peut-être là-bas, un autre branchement se proposera. Sauf que moi, la came, j’y touche pas.
Arrivé sur place, nous nous plaçons au dessus du bassin, le cul posé sur une chaise, les pieds en appui sur la balustrade en ciment, le soleil dans les carreaux. Nous adoptons la position zène, la meilleure pour mieux se sentir.
“Barnabé, tu n’as pas de papier pour ma clope ?“
Je cherche dans les poches de mon gilet où pour son malheur je déniche deux vieilles feuilles chiffonnées. Il roule, allume, fait de la fumée, prend un air de satisfaction du genre méduse en période d’accouplement, regarde l'horloge accrochée au fronton du sénat et, annonce :
“Dix heures. Dans un quart d’heure, j’ai rendez-vous. Bon, on cause de quoi ?”
Pour lui faire plaisir, je lui fais part de mon tourment.
“Je crois que ça va être bon pour moi. Je vibre de partout depuis ce matin. Peut-être que quelqu’un me branche sur une longueur d’onde extra-terrestre ou un module de ce genre. Qu’est ce que tu en penses ? “
Il se met bêtement à rigoler. Sûrement l’effet de la dope qui lui travaille les neurones.
“Y’a pas à dire, t’es toujours aussi branque”- me répondit-il - “C’est moi qui came et toi qui déjante. Depuis que je te connais, tu attends, je sais pas quoi, mais tu attends. “
Il est con, ce mec. Plus con qu’un manche à balai.
“Tu comprends rien. T’es bouché à l’émeri ? Moi, j’en ai marre d’être programmé et pas comprendre pourquoi quelqu’un appuie sur le bouton. Toi, t’es marqué par tes gènes qui te font paumé. Avec moi, ça marche pas.”
“Arrête tes conneries. Si je came, c’est parce que ça me plaît. Toi, tu planes au milieu des planètes” - je fais un geste pour protester - “Stop ! Contente toi plutôt de ce que tu as...(soupir)...Tiens, regarde plutôt, ce vieux déchet, encore un zarbi.“
En effet, un vieux clodo s’amène dans notre direction, affublé d’un chien aussi efflanqué que lui. Vêtu de vieilles guenilles, il avance en grommelant dans sa barbe, indifférent à toute présence. Ils bifurquent soudainement tous d’eux vers un arbre non loin de nous et chacun à sa manière commencent à arroser la nature. Le vieux s’adresse d’une voix avinée à son clébard.
“Alors, sa seigneurie, on fait son original. Attends, un peu ! “
Aussi sec, il lève sa jambe d’un air très digne en continuant à pisser. Son chien le mate d’un air admiratif. Ca, c’était un clebs qui avait trouvé son maître. Leurs affaires terminées et les siennes rangées dans son fute, ils repartirent derechef en zigzaguant chacun de son côté et chacun à sa façon. En les regardant s’éloigner, je pensais que son programme avait dû foirer quelque part. Puis, pris d’une intuition subite, je me levais précipitamment pour suivre la vieille loque. Peut-être, lui, pourrait me donner une réponse.
“Eh, où tu vas ? Eh, Barnabé !“
Je n’écoutais rien, préoccupé du seul vieillard. Au loin, le camarade se mit à me suivre sans que je ne m’en préoccupe d’aucune façon. Tout le long de la route, le vieux interpella son chien, lui parlant comme à une personne normale. La filature dura bien une demi-heure jusqu’à ce qu’il s’arrête au beau milieu du trottoir. Par prudence, je me planquais dans l’encoignure d’une porte pour éviter d’être repéré. Le vieux attendit sans bouger, jetant des coups d’oeil répétés à droite, à gauche, devant, derrière; me faisant comprendre qu’il attendait que la rue soit vide. Lorsqu’il fut sûr que personne ne risquait de se pointer à l’horizon, il courba ses vieux os, prit son chien sous un bras, souleva le couvercle d’une bouche d’égout et disparut par l’orifice ainsi découvert. Son chapeau resta un moment comme posé sur le sol, puis disparut lorsque le couvercle se rabattit avec un bruit sourd.
Bref instant de perplexité. Nom de Dieu, les égout ! Il s’était tiré par les égouts. Je m’avançais d’un pas chancelant jusqu’au couvercle refermé.
“Alors ?“ me demanda la deale qui venait de me rejoindre, “le vieux t’a montré la route de ton enfer ?“ et il se mit à rire bêtement. Vraiment qu’est-ce qu’il pouvait m’énerver.
Je lui indiquais la bouche d’égout. Il siffla entre ses dents.
“Qu’est ce que ce vieux débris va foutre là-dedans ? Un sataniste ?“
Pas à dire, ce vieux formulait une question dont il me fallait trouver la réponse. Ma tête pivota sur son axe pour faire face à mon acolyte.
“Tu vois, ce vieux là, je vais le suivre. Il franchit sûrement une porte temporelle.“
Mon pote se mit à ricaner.
“Y’a pas à dire, avec toi, on est sûr de pas mourir idiot. Tu pourrais me dire qu’est ce que tu vas foutre chez Lucifer ?“
“Tu piges rien. La question n’a pas à être formulée pour se poser. Elle est !”
“Sans rire, tu vas pas aller dans ce trou à rat ?“
“Passe la main, je suis décidé.“
“Bon, alors, je t’accompagne.“
“Laisse tomber, c’est une histoire perso, entre moi et moi.“
“OK, comme tu veux, j’irais t’attendre dans le jardin. A plus !“
Je restais presque cinq minutes à attendre que la rue soit vide. Dès que possible, je m’engouffrais dans le trou noir et, me voilà partit.
Une fois le couvercle retombé, à l’intérieur le noir complet me surprit. Pourtant, au loin, une lumière indécise semblait flotter, sûrement le vieux. Si, je ne voulais pas le perdre, il fallait que je me secoue. J’allumais la minuscule lampe de poche dont j’étais toujours muni, repérais le point lumineux marquant l’emplacement du commutateur, m’étonnais que le vieux marche à la torche et décidais de faire de même pour ne pas me faire repérer. Je commençais donc à descendre les barreaux pour rejoindre au plus vite le niveau du sol.
A peine, mes pieds touchèrent-ils terre que je pris le pas de gymnastique pour ne pas me laisser distance surtout que la lumière venait de disparaître à un coude du tunnel. Je courus la torche au bout du bras, tentant d’étouffer le bruit des mes souliers sur le ciment. Comme par miracle, la lumière projetée par ma lampe allumait au fur à mesure de ma progression des dizaines et des dizaines de points lumineux. Devant, la persistance du phénomène, je m’inquiétais sans pour autant ralentir ma course. Plus j’avançais, plus les points lumineux semblaient se transformer en des milliers de paires d’yeux minuscules. Plus je pénétrais dans le corridor, plus une présence immobile, obsédante se faisait sentir comme si ces milliers de points lumineux n’étaient que l’extériorisation d’une monstruosité grouillante.
Brutalement, des petits cris se firent entendre, stridents, insupportables. Un instant différenciés, les cris se confondirent, assourdissant, pareil à des milliers d’aiguilles s’enfonçant à coups de marteaux dans mon cerveau. J’en restais interloqué, figé sur place, paniqué. A ce moment, quelque chose se posa sur mon bras. Putain, l’angoisse !
“Barnabé, Barnabé, qu’est ce que ce truc, mon Dieu, qu’est ce que c’est que ce truc ?“
C’était ce con de la deale qui m’avait suivi. Il m’avait foutu l’angoisse, mais son intervention me permit de reprendre le contrôle de mes microprocesseurs.
“Barnabé, regarde, ça se rapproche de nous. Tirons-nous d’ici !”
En effet, les points lumineux s’étaient rapprochés en nous enfermant dans un demi-cercle dont la seule issue se trouvait devant nous. Nos jambes, sans s’être connectés au cerveau, se mirent à tricoter toutes seules.
“Grouille Barnabé, grouille !“
Nous nous mîmes à courir, courir, sans nous arrêter, presque sans respirer tellement la panique nous prenait aux mollets. J’entendais des pattes par milliers qui trottinaient à nos côtés, lentement, sans se presser, inexorablement. Les cris toujours plus stridents nous perçaient les tympans. Je crois que je pleurais. C’était foutu, on allait se faire bouffer.
Brusquement après avoir franchis un coude, nous aperçûmes une lumière, un espoir, une lueur dans le cauchemar. Je crus sentir quelque chose s’agripper à ma jambe. Je hurlais, et mon cri fut repris derrière moi par la deale, complètement épouvanté. Sans m’en apercevoir, je lâchais ma torche. La lumière au fond du tunnel se rapprochait à la vitesse grand V. Déjà, je pouvais discerner des formes, mon coeur battait la chamade, j’aurais bien laissé crevé mon pote pour sauver ma peau. Devant moi, les silhouettes se précisaient.
Brutalement, les cris s’arrêtèrent ainsi que les bruits des pattes sur le sol. Je ralentis avant de m’arrêter les bras ballants, la respiration sifflante, les jambes coupées, complètement scié devant le spectacle qui se présentait à mes yeux.
“Merde alors, les trois rois mages !”
La deale avait parfaitement résumé la situation.
Face à nous, trois vieillards, vêtus de jaquettes et hauts de forme, trônaient très droit sur des chaises style Louis XIV ou quelque chose comme ça. Ce fut la première impression qui s’imprima sur mes rétines. Ma tête marqua un recul et une décharge électrique codé envoya à mon cerveau l’information de trois têtes ornées de longs cheveux blancs comme neige particulièrement soignés. Les personnages donnaient une impression de dignité compassé. Sur leur genou, chacun caressait un petit chien, genre caniche, de longs doigts d’artistes.
La situation me perturbait. Mon cerveau n’avait pas de références équivalentes. Devant une situation illogique, il s’inscrivait aux abonnés absents.
L’une des apparitions, leva la main dans un geste d’apaisement. Elle ouvrit même la bouche, en plus, elles étaient humaines !
“Dans quel état vous vous êtes mis, mes jeunes amis. Remettez-vous, je vous en prie.“
Le son d’une voix dans cette irréalité me resitua dans mon corps et je pus à nouveau à loisir appréhender la totalité de la scène. Devant nous, il y avait trois vieux aristos bien vissés sur des chaises du genre constipées avec un clebs sur leur genoux. Bref, ils nous faisaient la totale.
Devant eux, une large table ronde en bois verni sur laquelle un sceau à glace avec bouteille de champagne, trois verres pleins, les leurs et deux verres vides qui s’ennuyaient. De l’autre côté de la table, c’est à dire du notre, deux chaises vides semblant attendre. La scène était éclairée par plusieurs lampes à huile d’une époque éloignée. Au loin, à bonne distance et tout autour de nous brillaient des milliers de petites lucioles, et ces milliers de petites lucioles étaient des rats. Une masse grouillante de rats tapie à la limite d’une frontière invisible, attendant un probable hallali. Le silence était total, à couper au fil à beurre.
L’aristo dodelina de la tête.
“Veuillez vous asseoir, jeunes gens. Nous, nous sommes permis de nous préparer un petit rafraîchissement car cette longue course vous a sûrement asséché le gosier, n’est-il pas vrai ? Je propose que nous buvions à cette heureuse rencontre.”
Abasourdis, nous regardions le spectacle. Les vieux schnocks nous faisaient le cirque Barnum revisité. La deale me donna un coup de coude.
“Vise un peu le champe, Barnabé, on se coule une larme ?“
Mécaniquement, je posais mon derche dans un fauteuil tapissé de fleurs de lys, en veut tu, en voilà. Les vieux donnèrent une légère tape à leur chien qui s’évacuèrent des genoux pour venir nous saluer de jappements joyeux. Au premier coup de tatane que je mis au premier, le trio s’éclipsa. Mon exploit fut salué par une clameur de couinements venant de la masse informe des lucioles. Les trois nobles vieillards ne parurent pas s’offusquer de mon geste. L’un d’entre eux se redressa pour saisir la bouteille de champagne millésimé. Une main tenant le goulot, l’autre plaqué au cul, il éleva la bouteille en l’air. Une impression bizarre se plaqua sur ma rétine, la bouteille qu’il tenait à la main était pourtant restée dans le sceau à glace comme si elle s’était dédoublée au moment même où le vieux crabe s’en était emparée.
“Regardez moi ça, jeunes gens. Admirez la transparence ambrée de ce liquide. N’est ce pas d’une merveilleuse symbolique ? Une apparence parée de tellement d’attraits que l’esprit sombre dans l’irréalité. La beauté n’est-elle pas faite d’une grande part d’apparences et même d’absences, qu’en pensez-vous ?“
“Je pouic que dalle“ - éructa la deale - “mais j’ai soif.”
“Vous avez raison, mon jeune ami. Buvons à notre santé.”
Il joignit le geste à la parole en la débouchant soigneusement. Le léger “PLOP” ne troubla nullement le silence pesant du boyau. Sa seigneurie se pencha pour remplir leur verre, puis reposant la bouteille dans le seau à glace où elle ne fit plus qu’une avec celle qui y était restée, il nous invita à remplir nous mêmes nos verres. Après avoir obtempéré, nous les levâmes pour le toast rituel.
“A la santé des justes“ - dirent d’une même voix les trois compères.
La deale pencha sa tête débile vers mon oreille.
“Tu ne trouves pas qu’ils se ressemblent drôlement ces oiseaux là ?“
En effet, il avait raison, ces trois gonzes étaient comme le reflet de la même goutte d’eau. D’ailleurs, ils avaient entendu la question et se firent un plaisir d’y répondre.
“C’est tout à fait vrai, jeune homme. Nous sommes issus du même spermatozoïde. Nous sommes plus que jumeaux, nous sommes “même”. D’ailleurs c’est comme ça que nous nous appelons de notre nom de famille Lemême. Mais buvez donc, nous parlerons après".
Le liquide ambré coula dans mon gosier me procurant une sensation de fraîcheur puis de bien être au fur à mesure que l’alcool faisait son effet. Les trois rois mages nous invitèrent à nous resservir autant que cela nous plairait, ce que nous fîmes sans remords. Nous nous servîmes un deuxième verre et ainsi de suite jusqu’à ce que la bouteille fut terminée.
L’un des mêmes nous invita à nous ravitailler en champagne dans une des caisses se trouvant sous la table. Du même cachet, elle fut ouverte illico par la deale vachement impressionné par la réception.
“Buvez sans façon, ce merveilleux vin de la treille, car il ouvre le chemin de la connaissance.” - dit Lemême, pas le premier mais l’autre.
Sans façon, nous suivîmes l’invite. Un p’tit verre, deux p’tit verres, trois p’tit verres, déjà ma vision commençait à évoluer favorablement, transformant les milliers d’yeux lumineux en une magnifique tapisserie fluorescente. Les rats se transformant dans ma tête en molosses gardant la porte de l’enfer, mais des molosses avec un rictus d’ange. Cette vue de l’esprit eut le don de me mettre en gaieté et j’en ris de bon coeur.
“ AHAHAHAH......AHAHAHAH.”
La deale me regarda d’un air navré, les trois tarés eurent un sourire ravi. L’un d’eux parla, lequel je ne sais pas. Il aurait fallu que je les distingue par celui à droite, celui à gauche, celui du milieu et encore, il aurait pas fallu qu’ils changent de place.
“Je vois avec plaisir mon jeune ami que vous êtes remis de vos émotions. C’est le privilège de la jeunesse de se réadapter aussi rapidement. Croyez bien que je vous envie. A mon âge, vous le constaterez, les choses sont hélas bien différentes.“
Je le regardais d’un oeil moins opaque. L’alcool m’avait libéré de mes angoisses sans être assez corsé pour m’enivrer. Je commençais à piger que l’un de ces vieux était mon clochard rapiécé de tantôt. Mon regard s’aiguisa sur les bonshommes, la situation était complètement baroque.
“Je vois avec plaisir que vous nous avez remis.” - dit celui de droite. Effectivement, nous sommes celui auquel vous pensez. Laissez moi vous éclairer car je sens, diffuses dans votre tête les questions qui se pressent. Mais, n’ayez crainte, ici, le temps ne se compte pas.” - une pause - “Je reconnais qu’il y a de quoi être surpris, non seulement par le paradoxe que nous représentons, mais par le cadre également. Voyez-vous, nous sommes ce que l’on appelle communément un ermite, un de ces hommes qui vit retiré dans le but d’appréhender le mystère du monde ou si vous préférez le mystère de Dieu. Il n’y a pas de lieu défini pour aller à la rencontre de son créateur. Chacun cherche sa voie à sa façon, d’où le pourquoi de notre présence ici.“
J’eus un geste timide vers la tapisserie d’yeux brillants.
“Ah, ceux là, hum, disons que c’est le dépassement des différences par lequel nous avons du passé pour mériter ce refuge. Certains de nos collègues se réfugiaient jadis dans le désert, d’autres au plus haut des montagnes. L’un fort célèbre se percha sur une colonne gréco-romaine en plein désert. Nous, nous avons fait alliance avec la nation ratière. Ce sont les grains de sable de notre désert. Croyez moi, ce ne fut pas facile, cependant, nous sommes parvenu à un accord mutuel qui nous donne pleine et entière satisfaction. Vous voyez ces charmants petits chiens, si sages.“
Il reprit le sien sur ses genoux et le caressa tendrement.
“Ils sont l’objet de la transaction que nous avons tacitement conclu. En peu de mots, je les livre vivant à la gente ratière lorsqu’ils me font savoir leur faim par une présence constante et oppressante. Croyez moi de leur part, c’est une performance largement à leur portée.” - Il caressa le clebs.
J’osais demander “Et le vieux chien avec lequel, j’ai vu Lemême ?“
“Ah, oui, le vieux chien.” - Il montra d’un geste la masse noire et grouillante - “Ce fut un piètre déjeuner, je dois l’avouer. D’ailleurs, je vais vous en faire la démonstration.”
D’un geste, il éleva un des petits chiens et le projeta en direction de la masse des rats. Le chien eut à peine le temps de rebondir et de pousser un jappement plaintif qu’il disparaissait déjà dans la marée noire. Il y eut un grouillement très bref, puis plus rien. La masse avait repris son immobilité précédente. Cela n’avait duré qu’un instant. A côté de moi, j’entendis un hoquet. La deale vomissait ses tripes par dessus sa chaise.
“Votre ami me semble bien nerveux.” - dit Lemême du milieu.
A vrai dire, moi même, je ne me sentais pas particulièrement dans mon assiette. Je me souvenais n’avoir pas pris le moindre en-cas depuis le matin.
Pour consolation, je fis venir une autre bouteille de champagne sur la table et m’empressa de remplir nos verres. Il en fallut plus de cinq avant que la deale arrive à retrouver son équilibre.
Il eut un autre hoquet qui n’était pas annonciateur d’un futur dégueuli, mais dénotait un début d’ivresse qui le mit en verve.
“Si je comprends bien, mes seigneurs choses clonés, vous montez là haut pour chercher de la viande pour vos troupeaux, c’est bien ça ?“
“Tout à fait mon cher ami.” - dit l’un des même - “Je vais me réapprovisionner, si j’ose dire, à la fourrière où l’un des gardiens en échange de menue monnaie me donne un chien abandonné, ce qui explique entre autre sa docilité à me suivre.“
Le même de droite prit la parole.
“Je sens sourdre en vous une protestation. Vous allez me parler de pratique immorale. Si vous me permettez, ne faites pas la même erreur que la plupart de ceux qui bâtissent leur vie sur une conception erronées des faux-semblants. Croyez-vous, mon jeune ami que toutes les activités de fourmi que développe la communauté des hommes en surface soit la réalité de l’essence spirituel de l’humanité ?“
J’eus un hoquet, un seul, d’incompréhension, les autres étant dédiés à maître Bacchus.
Le même, mais pas l’autre, appuya plus fortement le discours.
“Savez-vous, jeunes gens que l’esprit a créé l’illusion du corps et que la force de l’illusion a créé l’autonomie du corps. C’est notre tâche à nous, les justes de rompre ce paradoxe pour permettre à l’humanité de retrouver le véritable esprit de Dieu. Non pas le Dieu créateur de l’illusion, mais le Dieu, source de spiritualité, le vrai Dieu, celui qui s’est caché derrière la forêt de ces mêmes illusions ou si vous préférez de ces électrons libres créés par lui.“
Lemême de droite leva son verre.
“Jeunes gens, nous sommes tous une parcelle de l’esprit originel et une fois que tout le monde aura compris le principe de l’illusion, nous pourrons tous nous réunir par une activation volontaire supra-mental et nous retrouver face à celui dont nous ne sommes que les atomes. L’illusion ne faisant plus qu’une, se retrouvera face à son créateur. Alors, nous pourrons nous réunir et ne faire qu’UN.“
“Ainsi parlait Zarathoustra.”
Ca, c’était l’intervention de ce débile de la deale qui se bidonnait dans son coin. Il avait encore raison, nous étions tombés sur des fous furieux, des gourous à la mord moi le noeud.
Tous les mêmes se levèrent d’un coup et frappèrent la table d’un même geste rageur.
“Silence, petite merde ! Nous vous interdisons de vous moquer !“
Ouh, là, là, le verni s’effritait. Au loin, la masse silencieuse des yeux brillants eut un tressaillement. Un vent d’angoisse me crispa le ventre.
Je collais aussi sec une baffe à mon copain, m’excusant platement devant les trois timbrés.
“Veuillez excuser mon ignoble camarade. Malheureusement, il ne supporte pas le bon pinard, s’en est une désolation.”
Ils se rassirent d’un même mouvement adoptant la même attitude, le coude gauche posé sur l’accoudoir de la chaise, la tête reposant sur la main, le bas du corps, je ne sais pas, car caché par la table. Peut-être que c’était des siamois après tout.
La deale geignait dans son coin, l’affaire avait été chaude. Je me levais pour remplir leur verre mais je m’aperçus avec surprise qu’ils étaient encore pleins. Pourtant, ils avaient bus, en tout cas, ils avaient fait semblant puisque je les avais vu boire plus sinon autant qu’à leur tour. Intrigué, je me rappelai, dans la confusion de cette histoire confuse, ne pas les avoir vu se resservir comme si leur verres s’étaient remplis automatiquement de l’intérieur en quelque sorte. En plus, une impression bizarre, plus je m’avançais vers les verres, plus leur contour devenait flou. Et, les chiens, les deux autres chiens, nul part je ne les apercevais.
Les trois tordus souriaient dans leur coin, sans rien dire, nous contemplant comme si nous étions des canards à l’orange posés dans leur assiette. Une autre impression comme si ils avaient quelque chose de robots téléguidés.
Nom de Dieu, des robots téléguidés, oui ils agissaient comme des robots téléguidés. Quelque part leurs gestes étaient mécaniques. Mais oui, c’était ça l’astuce. Pris d’une prémonition subite, je saisis ma chaise à pleine main et la projeta sur le plus proche des mêmes devant le regard affolé de mon camarade.
Devant nos yeux sidérés, la chaise traversa littéralement le même dont l’apparence se distordit quelques millièmes de secondes, le temps que la chaise le perce de part en part. Mais pas seulement l’apparence de celui que je visais, mais l’apparence des autres mêmes qui subirent exactement le même effet de distorsion de....de....de l’image. C’était ça, nom de Dieu, distorsion de l’image.
Sans chercher à comprendre, je pris la deale par le bras.
“Amène-toi !“
D’un bond, je passais au dessus de la table et traversais le même en face de moi. La deale et moi, nous, nous trouvions derrière le décor, derrière l’illusion et derrière un pan de mur en carton pâte, il y avait...Lemême ! Mais un Lemême tout seul, derrière un tas d’écrans informatiques avec des drôles d’appareils répartis tout autour projetant des faisceaux lumineux.
Derrière nous, vus de dos, reconstitués en trois dimensions, les trois mêmes toujours assis.
La deale éructa d’un air convaincu : “Putain, c’est quoi, ce bordel ?“
Pour une fois, il avait raison.
Lemême en face de moi, se leva d’un air affolé s'apprêtant sans aucun doute à prendre la poudre d’escampette. J’eus juste le temps de le saisir par la jaquette avant qu’il ne se transforme en courant d’air. Au loin, les milliers d’yeux eurent des agitations désordonnées, mais cette fois, je n’en eus cure. Secouant le vieux par le collebaque, je lui hurlais dans les oreilles : “C’est quoi ces conneries, tu vas répondre, débris ! “
Un jappement se fit entendre. Le vieux clebs décati sortant d’on ne sais où, était au pieds de Lemême, grognant, cherchant à nous persuader de sa férocité.
La deale dans un geste humanitaire lui colla un grand coup de latte dans le ventre. Le chien eut un hoquet et comme il était plus que vieux, il rendit son âme aussi sec. Un de moins, de toute façon, il était vieux et con à la fois.
Lemême se mit à chialer d’une voix plaintive.
“S’il vous plaît, ne me brutalisez pas.“
Je le secouais encore, histoire de le mettre en condition pour accoucher.
“Alors, c’est quoi ton cinéma ?“
“Des projections, juste des projections holographiques à trois dimensions que je contrôle à distance. C’est tout, je vous jure, c’est tout”
“Et pourquoi, pourriture de ta race ?“ - lui dit la deale en lui crachant à la figure.
Ouh, là, il était remonté. Il allait nous la jouer à la père la terreur. Il lui allongea une baffe très déterminée. Le vieux eut un geste pour se protéger. La deale ne se contrôlait plus.
“Et ça, ça !” - il désignait la masse grouillante désormais agité de vagues successives - “C’est quoi, du vent ?“
La masse grouillante s’était, me semblait-il, encore rapprochée.
La deale se mit à donner des coups de pieds dans les appareillages qui s’effondrèrent par terre en explosant. Tous explosèrent, mais la masse des rats ne disparut pas. Le vieux osa d’une petite voix :
“Ils sont affamés.“
Cette fois-ci, ce fut à mon tour de le baffer en un aller-retour bien sonné. L’angoisse à nouveau me monta au cerveau plus vite qu’une formule 1 sur le circuit du Castellet.
“Qu’est ce que tu leur donnes à manger vieux débris, grouille ! Tu leur files quoi à bouffer à ta racaille ?“
Le vieux eut un hoquet. Je me mis à le secouer comme une panier à égoutter la salade.
“Mais parle, putain de toi, parle !“
“Vous“- dit-il d’une voix tellement faible que je dus coller mon oreille pour comprendre ce qu’il jactait - “Vous.....c’est vous qui deviez être leur repas. Une fois enivrés, je vous aurais laissé avec eux.“
Là, je dois dire qu’il a fallu un temps certain avant que l’information ne remonte à mes neurones passablement ensablés. Ce qui ne tarda pas d’ailleurs pas lorsque l’équation, faim-rat donna la solution, deux connards en oeuf au plat. Alors là, les bras m’en tombèrent et si le pantalon ne suivit pas, c’est qu’il était retenu par deux superbes bretelles.
La deale étant un peu long pour la comprenette, je me fis un plaisir de lui expliquer le topo et le reste. Il eut un regard énamouré pour la masse de rats qui vraiment me semblait de plus en plus proche. J’en eus comme un frisson dans le dos.
Re-secouant furieusement le vieux, je lui hurlais à la figure.
“Et maintenant, comment on fait ? Tu entends, comment on fait maintenant, tête de con ?“
Il prit un air soumis et misérable.
“S’il vous plaît, ne criez pas. Je suis fragile du tympan".
Je l’aurais bien coupé en quatre et les morceaux en dix huit si l’instinct du danger ne m’avertissait pas de l’urgence de la situation. Et l’urgence était que j’arrivais à distinguer les poils des moustaches des rats du premier rang.
“La deale, prends le clebs et balance leur. Grouille toi !“
Il ne chercha pas à réfléchir et s'exécuta aussitôt. Lorsque le cadavre du clebs atterrit au milieu de l’assemblée, il y eut comme un grouillement. Les cris par milliers retentirent à nouveau et ce fut un amas qui recouvrit le cadavre du chien.
Le vieux pleura, mais le temps que ses larmes parcourt son visage, les rats avaient repris leur place. Il ne restait plus rien du chien et ils étaient toujours là.
Sur la console d’un des micro-ordinateurs renversés, j’aperçus la lampe de poche dont le vieux s’était servi pour arriver jusqu’ici. Il fallait faire vite.
“Prends le par les pieds, grouille !“
Il s’exécuta et moi même, je le pris par les épaules et on commença à impulser un balancement à son corps. Le vieux ne dit que deux mots “Pitié ! Pitié !“ Les larmes sur son visage coulaient comme des cataractes.
“Allez ensemble. A la une, à la deux, à la troaaaa !”
Et vlan, on balança le vieux au milieu de la masse grouillante. Le corps fut comme englouti dans des milliers, des millions de couinements.
Je poussais la deale et la lampe à la main, je me mis à courir comme un fou, ne cherchant même pas à voir si il me suivait. Dans ma tête, je faisais résonner cette prière “Mon Dieu, laisse nous le temps, laisse nous seulement un putain de temps.”
Et je courais et je courais et je courais.
Pendant un moment, il ne se passa rien, puis les couinements retentirent à nouveau, et le bruit de ces milliers, de ces millions de pattes sur le ciment du sol. Je les sentais sur moi, dans moi et ils explosaient dans ma tête.
Dans le couloir, en courant, je me mis à hurler, à hurler ma peur et à chier mes excréments.
Au moment où mes mains se posèrent sur les premiers barreaux de l’échelle menant au dehors, je perçus dans ma chair les dents aiguës et coupantes du cauchemar qui me poursuivait. Sur les barreaux de l’échelle, je me mis à voler littéralement, c’est à peine si mes mains et mes pieds les touchaient. Le couvercle recouvrant la bouche d’égout vola dans les airs et je me retrouvais haletant allongé sur le trottoir. Je n’eus pas le temps de souffler que la deale me roule dessus. Tout les deux, suffoquant et pleurant, nos corps enchevêtrés, nous étions sauvés.
Il nous fallu un temps pour reprendre nos esprits. Toujours pleurant, nous nous sommes donnés l’accolade, la vraie, celle des frères de la côte. La vie était belle et nous étions en vie. Je levais la tête, les yeux pleins de larmes, à trois mètres de nous, un agent de police nous regardait.
“Eh, vous deux, qu’est ce que vous faîtes là ?“ Nous deux, on regarde bêtement le bête agent de police. Nous deux, on a envie de se marrer. L’agent se rapproche de la deale et lui balance un bon coup de pied dans les tibias.
Le camarade geint sous la douleur.
“Eh, m’sieur l’agent pourquoi moi et pas lui, c’est pas juste, ah, non, c’est pas juste.“
Le flic républicain rétablit la balance de la justice en m’allongeant un bon coup de tatane.
“Allez, tirez-vous, si vous ne voulez pas que je vous embarque. Et remettez en place la bouche d’égout. Faut être complètement loufe pour aller là dedans. “
“Oui, m’sieur, tout de suite m’sieur".
“L’agent, monsieur l’agent, faut dire, faudrait voir à être poli".
“Oui, m’sieur l’agent". - lui fit poliment la deale.
Nous nous relevons précipitamment afin d’exécuter les ordres du flic monseigneur avant de nous prendre par la main et se carapater hors de sa portée hostile. Ca, c’est un retour à la réalité, mais je suis content, finalement, je ne me suis pas chier dessus. L’angoisse qui m’avait nouée les tripes avait seule provoquée cette désagréable sensation.
Je suis passé chez moi, histoire de me rassurer. Drôle d’aventure tout de même. Dans ma turne, tout va bien, le miroir est à sa place. RAS, mon général, vous pouvez continuer à torturer, à massacrer, tout est calme.
Bon blague à part, il faut que je me bouge, le temps de me prendre une douche, histoire de supprimer la crasse et je ressors aussi sec.
C’est marrant, mes fringues sont même pas sales pourtant c’est quand même dégueux dans les égouts. C’est moi tout craché, pensais-je en me rhabillant, arriver à ne pas me salir dans un endroit salissant. Enfin prêt, je me plantais devant mes deux portes en me demandant laquelle allais-je prendre.
Deux portes, mais qu’est ce que je raconte là, il n’y a qu’une porte chez moi ! Un oeil jeté me rassure. Il y a en effet qu’une porte, pas une de plus, pas une de moins. Pourtant à un moment infinitésimale, j’ai cru voir deux portes ou du moins j’ai cru voir le miroir transformé en porte, ce qui n’est pas pareil. Bizarre tout de même.
Bon, maintenant que je suis retapé, voyons si j’assure à en faire pâmer les nanas. Puisque miroir, il y a, servons nous en.
Longue contemplation, bizarre à nouveau, j’ai l’impression d’être observé. J’vais pas tomber dans la parano en regardant sous mon matelas posé direct par terre. A part moi, y’a personne dans cette turne.
Ouais, tout ça, c’est conneries et compagnie, faut que je me casse. Dehors, ça ira mieux.
II
Retour à la case départ, jardin du Luxembourg, le cul posé sur une chaise.
“Et maintenant, qu’est ce qu’on fait ?“
Il a toujours des questions bêtes, la deale. Nous venons juste de nous asseoir et il demande qu’est ce qu’on fait. Ben, justement, on s’assoit ducon la joie. Il m’énerve. C’est sûr, il va me casser mon karma.
“Dis mec“ - mais c’est qu’il insiste en plus - “j’avais un rencard dans un rade pas loin. Sûr, j’ai du le rater.“
“C’était à quelle heure ?” - lui demandais-je compatissant.
“Dix heures un quart".
Nous regardâmes l'horloge sur le fronton du sénat. Elle marquait dix heures.
Nous étions partis à dix heures dans les égouts, et il était dix heure un quart. Un grand coup de froid me secoua. Je lui jetais un regard genre sournois, mais il ne remarqua rien.
“T’es preneur pour l’accompagnement. J’te paye le coup, on le mérite, non ?“ - qu’il dit.
Alors là, s’il me prend par les sentiments, il va gagner dans ma considération. Tope là.
Le troquet se trouvait dans une petite rue adjacente à la rue Gay-Lussac, le genre d’estaminet enfumé aux vitres teintés distribuant une lumière glauque mal compensée par des ampoules colorées. Bref, une ambiance préfabriquée propre à la constipation ou aux rencontres clandestines.
La deale avait à faire avec des nanas.
“Jour Nath, jour Suzie". - bisous sucrés - “Je vous présente mon poteau, Barnabé".
“Jour.“ - Suzie me regarde en souriant - “Il s’appelle vraiment comme ça ton copain ?“
On se pose en face des filles et j’en profite pour répondre à Suzie.
“Qu’est ce qu’il a mon blaze, il te plaît pas. Dommage parce que c’est mes géniteurs qui me l’ont fourgué".
“Eh, vous allez pas vous racontez votre vie, on est là pour parler affaires. Vous aurez le temps après".
La deale n’aimait pas se faire piquer la vedette. Il nous faisait son accès d’humeur.
“J’ai la marchandise, de l’afgan super. Vous allez goûter d’abord, mais faut un endroit tranquille. Vous faites une proposition ?“
Nathalie ouvrit sa jolie bouche en fleur.
“Allons dans mon studio. On y sera tranquille".
“Où ?“
“En face du jardin des plantes. Le jardin est juste en face de mes fenêtres".
“Peut-être super, mais un peu loin. Moi, je suis d’accord si c’est vous qui payez le taxi. C’est trop grave de se balader dans le métro avec de la came".
Les filles se regardèrent et acquiescèrent de concert. Bientôt la deale confortablement installé sur un divan chauffait le hasch.
“Vous allez voir, les filles, c’est de la première bourre". - il roulait le join - “Ah, vous occupez pas de mon pote, il touche pas à la came".
Suzie me jeta un regard inquisiteur, elle m’imaginait peut-être en inspecteur des stups, un flingue sous chaque bras et des petits pois dans le cul.
“C’est pas des charres, tu ne fumes pas ?“
J'acquiesçais pendant que la deale rigolait.
“Il fume pas, il boit pas, mais il baise mieux qu’un lapin, AHAHAHAHAHHAH.”
Il aspira longuement une goulée, recracha la fumée avant d’éructer de satisfaction. Ouais, super ! Il tendit le join à Nathalie.
Le silence dura le temps que le joint circule et se consume puis Suzie mit un disque et la veille musique de Jim Morrison creva le silence. Finalement, Nathalie donna son approbation.
“Oui, il est très bon. Attends, je vais chercher l’argent". - elle se leva pour fouiller son sac et lui tendit une enveloppe - “Tiens, vas-y compte".
Putain, elle m’avait oublié “Dis, tu penses à ma bière ?“
“De la bière, mais il n’y en a pas ici. Faudrait aller chez l’arabe et ça fait loin".
“Laisses tomber Barnabé, on se tire". - la deale se leva en ramassant ses frusques - “Allez, salut les filles, à la prochaine “ - bisous sucrés - “Ciao, ciao".
Une fois dans la rue, le camarade se mit à rigoler. Je le regardais sans comprendre. Les glandes, ce mec me mettait les glandes.
“Je rigole parce que je leur ai refilé un vieux marocain au prix de l’afgan. C’est vraiment des pétasses".
“Moi, j’ai soif, point final !“
“Allez pour la peine, je t’emmène chez un pote à moi en banlieue. Un vrai barge. On en a pour une heure en RER. Tu viens, on y va ?“
J’y allais comme une charentaise au pied d’un beauf, sans conviction.
L’endroit en question était situé dans une banlieue industrielle. Paysage morne, triste, gris, teinté de la crase de la sueur des hommes mal payés. “La résidence” où habitait le collègue était une petite maison isolée, voisine d’un dépôt de carburant. D’énormes citernes écrasaient la perspective, annihilant l’idée même d’horizon.
Pas très gai comme endroit, le trou.
La porte s’ouvrit sur une espèce de grand échalas barbu qui nous fit entrer sans commentaires. Pas l’air commode le gars. Il avait vraiment un air louche ou je ne savais pas reconnaître une citrouille d’une pomme de terre.
Le rez-de-chaussée se composait d’une minuscule cuisine, d’une non moins minuscule salle à manger, et d’un chiotte où le bidet se disputait l’espace aux cloisons. Les murs de la salle à manger étaient couverts de teintures indiennes ou se voulant telles. Par terre, des tapis étalés les uns sur les autres étaient recouverts de cousins bariolés. Pas de chaise, l’antre du baba cool d’enfer.
L’allumé de service nous invita à nous asseoir.
“Alors Lucien, les affaires marchent comme tu veux ?“
Je regardais de droite, je regardais de gauche, nul Lucien n’apparaissait dans ma perspective. Les autres me fixaient sans comprendre, s’imaginant sans doute assister à une démonstration de yoga inédite.
La deale prit un air constipé “Ben quoi, c’est mon prénom. Toi, tu t’appelles bien Barnabé”, puis il ne fit plus attention à moi tout à son travail de rouleur de bien être, de faiseur de temps qui passe.
“Tout le monde boit du thé ?“
Ca, c’était le grand échalas qui posait la question bête. Seulement, moi, j’avais le gosier qui commençait à se dessécher, et le thé n’était pas vraiment la boisson adéquate.
“Euh, t’aurais pas de la bière des fois ?“
“De la bière une fois ou de la bière deux fois ?“
Je lui montrais mes deux mains aux doigts écartés, “ De la bière comme ça, ça se trouve ?“
“Aucune problème, t’es au cabaret de la dernière chance.” - et il se mit à rire bêtement.
Une fois qu’il se fut évacué dans sa cuisine, je demandais à la deale le blaze de son poteau. “Serge“ - fut la réponse. “Serge, le court“ lui dis-je histoire de sourire sans rigoler. “ Serge, tout court “ me répondit-il le nez dans sa préparation.
Le Serge revint bientôt avec un pack de douze canettes de bière qu’il déposa devant moi sans faire de commentaires; s’en retournant aussi sec dans sa cuisine pour revenir peu après avec la théière. La deale avait fini et allumait son calumet.
Tout en buvant ma bière, je les regardais assis côte à côte, se passant et se repassant le join. Ils avaient le regard hagard du bienheureux Bouddha, celui qui s’envoya en l’air à coup de transversales méditations. Transversales parce qu’incompréhensibles pour un non initié. Je savais cela parce que j’ai des lettres ayant beaucoup lu dans ma tendre jeunesse vers six ans et demi.
Le temps passait, je les regardais, et le temps passait et je les regardais. Il s’écoula immobile au rythme d’une musique indienne avant que les autres n’émergent.
Pris d’une soudaine inquiétude, je demandais “L’heure, tu n’aurais pas l’heure ?“
“Midi et demie.“ fut la réponse du mec buvant son thé chaud à petite gorgée délicate .
Ouf, nous étions sur les bons rails, les rails du vrai temps qui passe. Cette fois-ci, il n’y avait pas d’arnaque. Je me mis à examiner le décor classique pour le type d’humanoïde habitant l’espace considéré. Mon regard s’arrêta sur un flingue, un fusil de chasse à canon scié posé debout contre un mur dans le coin de la pièce. Un objet bien incongru et curieux, pas le genre d’objet qu’on pouvait s’attendre à trouver en ces lieux.
Le Serge, complètement écroulé par l’afgan-marocain, remarqua pourtant mon regard posé sur le flingue.
“Ah, tu le reluques. T'inquiètes, c’est pas pour tirer sur les pigeons. AHAHAHAHAH, ouais, les pigeons, AHAHAHAHAH".
Il avait un rire qui ressemblait au bruit que faisait la cornemuse de ma grand-mère, même si je n’avais jamais eu de grand-mère sans parler de cornemuse. J’eus la question idiote “A quoi, ça sert ?“
Son visage se figea et son regard se fit froid et perçant.
“Et toi, ta canne, elle te sert à quoi ?“
En fait ma canne, était une canne épée mais sans épée. Sur le petit morceau qui restait j’avais fixé un énorme sucre d’orge aux couleurs de l’arc en ciel. Lorsque le blues me prenait trop fort la tête et que personne ne pouvait me voir, j’ouvrais ma canne et suçais mon sucre d’orge. Cela me faisait un bien infini.
A la vue de mon sucre d’orge, il fut pris d’un rire olympien qui le secoua en vagues successives pareilles à la houle provoquée par un raz de marée.
Je lui coulais un regard inquiet. Il me regardait d’un oeil brillant, la deale, lui, avait un oeil carrément morne. Il me fit un geste discret en pointant son index sur son front me signifiant que l’autre était un peu moisi du cervelas. Sauf que maintenant pour arrêter son élan, il aurait fallu lui opposer un éléphant en pleine course.
“Mec !” - hoqueta-t-il - “Mec !” - se calmant, il ajouta - “Toi, t’es pas comme les autres“. - il s’était approché de moi me fixant d’un regard fiévreux - “Dis, regarde-moi ! Dis-moi, t’es pas avec eux, hein, eux, tous les autres qui veulent me le piquer ?“ - sa voix s’éleva plus stridente - “Dis moi mec, dis le moi !“
La deale eut un geste fataliste.
“Dis lui, puisqu’il veut que tu lui dises".
“Oh, tu sais, moi, pas de problèmes, eux, les autres, c’est salaud et compagnie". - parvins-je à éructer.
Merde, il était complètement branque ce gonze. Tout à coup, je me suis demandé s’il n’avait pas menti tout à l’heure pour l’heure. Un doute commença à me ronger.
La deale l’approcha et lui entoura les épaules de son bras.
“Oh, oh, bonhomme, calme-toi. Barnabé n’est pour rien dans le complot. Laisse tomber mec".
Doucement, il le ramena à sa place, s’assit en face de lui, alluma un stick et lui passa.
“Fume. N’oublie pas, nous sommes pas contre toi. Barnabé voulait juste te poser une question. C’est un questionneur, un intello comme qui dirait. T’as rien à craindre de lui. Tu peux parler".
Il se retourna vers moi pour me faire un clin d’oeil rassurant.
“Vas-y, cause lui.“
“Désolé vieux. Je voulais juste te demander à quoi te servait ton flingue, c’est tout".
L’autre frappadingue leva un visage bouleversé. Un pauvre sourire éclaira sa face de carnaval grimaçante. D’une voix sourde, il reprit.
“Oui, oui, excuse-moi camarade, mais c’est si dur. Attends, tu vas comprendre. Tu as vu les citernes de d’essence à côté ? Oui. Voilà, j’ai eu le coup par l’ancien propriétaire mais il faut me jurer le silence absolu”- je jurais hypocritement - “OK, l’ancien proprio a réussi dans le plus grand secret à percer le fond de plusieurs cuves. Alors l’essence, elle s’écoule lentement et pénètre dans la terre et, devine où ? je te le donne en mille ?“ - prudemment, je donnais ma langue au chat - “Sous la maison, sous la maison, mon pote. Il y a des grottes sous la maison et, c’est moi qui a acheté la maison avec le terrain. Tu comprends mec, je suis riche, riche. Je les baise tous par devant, par derrière, de tous les côtés, les gros richards parce qu’une fois les grottes remplies, tout sera à moi, rien qu’à moi. Je serais riche, riche, AHAHAHAHAHAHAHAH“ - il se calma soudain et regarda d’un air soupçonneux autour de nous - “Seulement, voilà, il y en a qui sont au courant et qui rodent la nuit pour me piquer mon trésor. Tu sais c’est qui ?“ - négation de ma part, sa voix baissa de deux tons - “Les fedayins, mon pote, les fedayins. Sais pas comment ils ont appris, mais c’est pour ça que l’ancien proprio s’est tiré et m’a laissé l’affaire. Il avait la trouille. Mais, moi, je les attends. Ils peuvent venir. Ils seront bien reçus". A nouveau, il scruta d’un air inquiet autour de nous - “Toutes les nuits, je monte la garde dans le noir. Je suis prêt".
La deale l’interrompit en lui passant un autre stick. Le maboule tira dessus d’un air gourmand.
“On peut pas dire, ça vaut pas un bon acide. Ouais, mec, un acide dans la gueule, y’a que ça de vrai. Tu t’envois en l’air en moins de deux, pas vrai Lucien ?“
“Sûr mec, sûr. Sauf que la dernière fois, t’as un peu trop abusé".
“Peut-être, peut-être, mais t’aurais vu le décollage, yeah, j’ai jamais ressenti ça. Je m’étais transformé en étoile filante. Super, c’était super".
La deale, toujours bon pour couper le moral lui rétorqua :
“Oui, sauf que l’étoile filante, elle a atterri à l’asile psychiatrique comme terrain d’aviation, on peux trouver mieux".
A partir de ce moment là, j’aurais dû me méfier, mais les bières commençant à faire effet, je ne trouvais rien à redire au délire de mes deux contemporains. Après tout l’époque excuse toutes les déviations tant qu’elles ne sont pas mortelles pour les autres. En plus, son délire était plutôt amusant. Tout ça pour dire que ce fut moi qui provoquai par une parole inconsidérée l’explosion du délire en quelque chose de carrément démentiel.
“Dis-moi, Serge, on peut avoir un aperçu de ton trésor, juste pour voir ? “
L’autre me regarda d’un oeil torve dans lequel semblait traîner des étincelles de folie proche, trop proche de moi à mon goût. Heureusement, la deale, lui déposa une main amicale sur l’épaule ce qui eut le don de le calmer à nouveau. Il prit un souffle profond avant d’annoncer : “J’ai mieux, mec, j’ai mieux".
Mon regard se modula en point d’interrogation.
“Oui, j’ai mieux. J’ai creusé un nouveau souterrain jusqu’à l’une des cuves et si vous me donnez un coup de main, je le termine". - il tira une taffe - “comme ça vous verrez de vos yeux la richesse couler jusqu’à mon portefeuille".
La deale me regarda d’un oeil égrillard, de toute façon, il était complètement parti dans les jardins de Babylone.
“On te suit Serge. Tu nous dis quoi faire et on s’exécute, pas vrai Barnabé ?“
Pour tourner ma langue, sept fois dans ma bouche, c’était un peu tard. Je sentais le traquenard à plein nez, mais j’avais le cul plongé dedans jusqu’au cou.
“Ouais, OK !“ Au ton que j’avais employé pour éructer le OK, l’autre malade aurait dû comprendre que je mentais comme un arracheur de dents, mais dans l’état où il était lui même, c’était pissé contre le vent pour lui faire comprendre quoi que ce soit.
D’un à coup, Serge ne fut plus que gesticulations et paroles.
“Venez, venez !“
Il nous entraîna dans son jardin dans une vieille remise. D’un coup de botte, il ouvrit une porte déglinguée qui s’effondra sur le coup dans un bruit de vieux pneu agonisant. Il trifouilla un moment dans le noir pour allumer une lampe tempête. L’intérieur était empli de différents outils, pelles, pioches, sceaux, râteaux de jardins, matériel de soudeur et de dizaines de sacs poubelles dont certains remplis de terre. Au centre de la pièce, un vélo trônait. Fixé par des sangles, il était relié à des appareillages bizarres dont l’un ressemblait à une espèce de soufflerie revue et corrigée par la compagnie des chiffonniers et ferrailleurs réunis. Une sorte de conduit en sortait et plongeait dans un tunnel creusé à même le sol.
“Voilà, le travail.“
Serge l’allumé, d’un grand geste englobant la pièce, nous montrait le lieu de ses exploits.
“Maintenant au boulot !“
Il était tout feu, tout flamme, pas vraiment le genre d’attitude à adopter à proximité de cuves d’essence hautement inflammables. De toute façon, pas moyen de remuer dans ce capharnaüm, c’est à peine, si j’arrivais à poser mes deux pieds l’un à côté de l’autre.
“On commence par quoi ?“
Évidemment la question idiote ne pouvait être que posée par la deale qui semblait être complètement dans ses basquettes dans l’aberration ambiante. Par contre, perso, je n’étais plus trop pressé d’aller plus loin.
“Bon, Lucien, tu viens avec moi dans le tunnel. On va faire un trou dans la cuve à la perceuse. On bloque un bouchon relié à une ficelle, et dès qu’on est revenu ici, on tire pour que l’essence s’écoule.”
Chouette, il parle pas de moi.
“Ton copain, il grimpe sur le vélo et il pédale pour nous envoyer de l’air.“ - il se retourne vers moi - “et surtout, tu ne t’arrêtes pas tant qu’on a pas émergé autrement c’est l'asphyxie. T’as pigé ?“
Pigé, pigé, bien sûr que j’ai pigé que c’était moi le pigeon dans l’affaire. Le boulot, le plus atroce, c’est pour ma pomme, la dolce vitae pour les attardés de la fumette. La société des loisirs c’est pas pour demain. Même entre nous existe la division du travail. La vache, j’aurais dû fermer ma grande gueule, deux fois plutôt qu’une. Maintenant, ça allait être marche ou crève.
“Allons-y !“
La deale et Serge plongèrent avec leur perceuse dans le boyau qu’il osait appeler tunnel et, je fus bien obligé de poser mon cul sur la selle de la bécane et de commencer à pédaler.
En peu de temps, la sueur me dégoulina de tous les pores de la peau, inondant mes sous-vêtements et mes chaussettes. Le temps que dura la plongée, je ne peux que dire, je pédalais, je pédalais. C’est tout ce dont je me souvienne. En tout cas, cela me parut une éternité, une éternité mesurée à l’aune de mon essoufflement.
Finalement, les deux compères réapparurent, couverts l’un et l’autre de terre. D’un air furieux, Serge jeta sans précaution sa perceuse dans un coin.
“Les salauds, les salauds, y’a rien dans leur cuve, rien de rien".
Me reposant les deux bras appuyés sur le guidon, crevé, j’écoutais sans rien dire.
“Putain, c’est pas possible. Je les ai vu hier remplir la cuve. Ils étaient un paquet de mecs dessus. C’est pas possible y’a un truc ou alors ils ont fait semblant. C’est obligé, il doit y avoir un truc là dedans, mais quoi ?“
Moi, je me tenais coi, histoire de ne pas en rajouter et se retrouver dans une galère encore pire.
“Tu crois qu’ils ont planqué quelque chose dans la cuve ?“
Cette fois-ci, ce n'était pas moi qui l’avait ouvert, c’était cette figure de carnaval de la deale. Ce con, il allait nous y mettre jusqu’au trognon.
D’un air anxieux, le visage dissimulé derrière mon avant-bras, je scrutais Serge. Je suggérais une pause fumette, histoire d’oublier le délire. Hélas, mon stratagème fit long feu. Le fou mental se leva, se saisit de son matériel de soudeur et se retourna vers la deale.
“Il faut s’ouvrir un passage dans le fond de la cuve, voilà ce qu’il faut faire pour pouvoir rentrer à l’intérieur. Vous êtes partant ?“
“Dément, mec, dément. On y va direct !“
Je l’aurais tué ce con de la deale, j’en aurais fait des pieds de cochon si l’autre n’avait pas été taillé genre ours des Pyrénées. J’allais être bon encore pour un tour de manivelles avec mes pompes.
“Bon, toi“ - il me désigna d’un doigt négligent - “tu continues à nous envoyer l’air. Lucien, tu prends un pied de biche et tu descends avec moi et tu m’aides à tirer les bouteilles de gaz. Faudra faire gaffe, y’a du risque. C’est bon ? Alors, on est parti !“
Au moment où il plongeait dans le boyau, il me fit signe.
“Eh, tu prends le bout de ficelle dans ta main. Dès qu’on a terminé et qu’on est dedans, on tire sur la corde et tu te ramènes, OK ?“
OK, Ok, j’ai pigé. Qu’est ce que j’aime pas alors que quelqu’un m’appelle “Eh“. J’ai un prénom, merde, mais qu’est ce qu’il se croit. Tudieu, il se changeait l’allumé. Il prenait une voix de commandement, répartissait les tâches en sachant exactement ce qu’il faisait. Comme quoi, le travail peut transformer n’importe quel gros cul véreux en un robot téléguidé aux réactions parfaitement synchronisées. C’est moi, dans l’histoire qui allait péter les plombs et non pas les plombiers de service. Surtout, qu’ils allaient sûrement se faire péter la gueule ces deux nazes, vu les émanations gazeuses que devait dégager la cuve.
En tout les cas, c’était une sacrée galère et celle-là, ce n'était pas Molière qui l’avait écrite. Je me remis donc à pédaler, à pédaler et, encore à pédaler.
Cette fois-ci le temps fut infiniment plus long. La sueur à mes pieds faisait des rigoles qui allaient se perdre dans un lac amer. A vrai dire, j’avais jamais vu ça, un ruisseau prenant son origine à partir de mon corps. Je fondais comme un pain de glace. Au moins, l’effort me laissait le temps de réfléchir.
Il se passait quand même des événements zarbis depuis que je m’étais levé ce matin. Le plus étrange, c’est que j’avais tout accepté sans me poser des questions. Était-il possible que cela soit la réalité, la vraie de vraie ?
Je n’eus pas vraiment le temps de me creuser la tête, la pression insistante de la corde attachée à mon poignet me tira de mes songes. Les deux loufes dingues m'appelaient, il me fallait y aller. Il me restait deux bière, je les embarquais sans hésiter.
Je plongeais sans détermination dans le boyau qui s’avéra relativement étroit et sans lumière puisque les deux zigs avaient monopolisé la seule lampe de poche des lieux. On ne pouvait y progresser que de front. Pour reculer, la seule solution, la marche arrière dans la même position. Un vrai piège à con.
Au bout d’un certain temps, au fur à mesure de mon approche une clarté sembla dessiner une ouverture comme découpée dans une boîte de conserve. J’arrivais à me hisser jusqu’à la lumière où deux ombres chinoises se projetaient sur les immenses parois de la citerne.
“Alors te voilà, pas trop tôt !“
Très drôle, toujours très drôle, ce la deale. D’abord voir où j’étais. Ma tête pivota sur son socle à 180° pour découvrir un spectacle assez ahurissant. Première impression à s’inscrire sur ma rétine, une immensité noire, insondable où la lumière de la torche faisait apparaître des caisses de bois empilées les unes sur les autres et rangées en rang d’oignons. Les empilements de caisses s’élevaient à une hauteur que la lumière de la torche ne parvenaient pas à atteindre.
“Qu’est ce que c’est que ça ?“ - mon bras tendu décrivit un demi-cercle - “On est où ? “
“Bravo, Barnabé, t’as gagné la question à mille francs Viens un peu par ici, tu vas voir. Nous, on a pas chômé en t’attendant. Serge en a ouvert trois, tu vas rigoler.“
Ils m’entraînèrent vers des caisses rangées dans un coin. Attachées par des sangles, elles attendaient sûrement d’être empilées sur les autres rangées.
“Regarde mec, ils m’ont baisés.“ - me dit l’allumé.
Il avait pas l’air content. Il éclaira l’intérieur de l’une d’elle.
Je jetais donc un coup d’oeil à l’intérieur. J’en restais estomaqué, scié sur place. Elle était pleine d’arme de guerre, genre Kalachnikov.
“Regarde là, et là aussi.“
L’autre caisse était remplie de boîtiers et de bandes de munitions. La troisième était pleine de cylindres dont j’ignorais l’utilité.
“Des mines anti-personnels” - me dit-il - “Que de la saloperie. C’est plein de saloperies ici et pas une goutte d’essence. Ces salauds m’ont pris pour un con, mec. UN CON !“
Ce dernier terme, il le cria, pris d’une rage aveugle. Et brusquement, la citerne ne fut plus que son cri se répercutant en écho assourdissant sur les parois invisibles. La force de l’écho nous jeta les mains plaquées sur les oreilles, à genoux, la tête à la limite de l’explosion. L’écho finit par mourir dans les hauteurs obscures et délétères.
Un peu secoués, le cul posé sur une des caisses encore fermées, nous nous regardions d’un air quelque peu hébété.
Je sortis ma bière, l’ouvrant sur un coin de la caisse et commença à l’écluser. La deale sortit un pétard de circonstance et l’alluma. La situation demandait une évaluation et pour cela un peu de calme s’imposait.
“Pourquoi, tout ce faire ?“ - demandais-je innocemment.
“Tu piges pas ?“ - dit Serge la colère - “Tout ça, c’est pour la guerre, pour provoquer des guerres là où les dirigeants ne sont plus à leur botte. C’est encore mieux que les jeux Nintendo.“
“Tu déconnes, la guerre c’est pas un jeu quand même ?“
“Crois toujours mon pote. Ici, t’as de quoi remplir la citerne en litre de sang, sang d’enfants, de femmes, de vieillards, d’hommes et de cons de soldats". - il eut un temps de réflexion - “Putain, je me suis bien fait avoir, mais ils vont pas l’emporter au paradis.“
Soudain l’idée géniale jaillit, “Et si on jouait à la guerre ?“
Évidemment qui pouvait avoir une idée aussi con que ça. On regarda la deale sans comprendre. Il insista.
“Oui, pourquoi pas nous la jouer. Regardez les mecs, on a tout ce qui faut pour se la faire en solo. Ca pourrait être marrant, non ?“
Je l’aurais tartré. J’allais l’ouvrir pour en rire quand le Serge sauta sur l’idée comme un cochon dans l’assiette d’un bourgeois bedonnant.
“C’est ça, c’est exactement ça. T’as raison Lucien, c’est ça qu’il faut faire. On va leur faire à ces salauds une guerre, une vraie". - Il eut un rire hystérique, à la limite de la démence. Ce mec ne devait supporter le shit - “AHAHAHAHAHHAH, une vraie guerre de merde".
La deale se mit à rigoler à son tour. Dans le tas, j’étais le seul à ne pas trouver ça drôle. Ils étaient bouchés à l’émeri et je risquais d’en faire les frais.
“Allez, on y va !“
Le Serge se leva, imité par la deale. Il farfouilla dans les caisses, en sortit trois kalachnikov, farfouilla dans une autre, sortit une trentaine de bandes de munitions et nous invita à nous servir.
“Amènes-toi, Lucien !“
Bardés d’armes et de munitions, les deux zouaves se mirent à forcer d’autres caisses au pied de biche. La plupart étaient pleines d’armes genre lances roquettes, certaines pleines d’uniformes kaki. Et dire que ces empilements de caisses montaient jusqu’à une hauteur que la lumière de la torche n’arrivait pas à atteindre. Les deux ouvraient, ouvraient sans se décourager. Enfin, le Serge finit par trouver son bonheur. Il en trouva une pleine de grenades et une autre remplie à ras bord de sacs à bandoulières. Il en prit trois, les remplit de grenades et nous en tendit un à chacun.
“On est prêt les mecs !“
Prêts à quoi ? Il est givré complètement givré. La deale, lui, continuait à rigoler bêtement. C’est pas vrai, je rêve, je naviguais en plein cauchemar. Je fermais les yeux, me pinçais méchamment pour me réveiller, mais à part la douleur, rien, que les deux malades toujours à mes côtés au milieu d’un empilement de caisses. Le cauchemar continuait.
J’osais une question, “On fait quoi, maintenant ?“
“On cherche la sortie. Les caisses sont bien rentrées, elles doivent aussi sortir, logique, non ?“ - Serge me regarda - “T’as pas l’air dans ton assiette mon gars, tu vas pas nous faire une pneumonie ?“
Une sueur froide me coula le long de la colonne vertébrale, ce con me menaçait.
“Moi, pas du tout. Je suis avec, mec, je suis avec, sûr".
“Tu fais bien, mon pote, tu fais bien parce qu’à la guerre, les premiers qui tombent, c’est toujours ceux qui n’ont rien à y faire. Allez, on roule et n’oublie pas que j’te surveille, ouais, n’oublie surtout pas ça !“
La sueur le long de ma colonne se transforma en glaçon, ce type était complètement barge. C’était pas une galère dans laquelle je me trouvais mais dans un sous-marin en perdition.
La deale ne rigolait plus, il ricanait en jouant avec le cran de sûreté de sa kalachnikov. J’étais mort de peur. Pour une fois, j’avais vraiment l’impression de vivre, mais de vivre mes derniers instants. Quelle angoisse ! Je suivis cahin-caha comme un condamné vers l'échafaud.
Finalement, à force de longer les parois de la cuve nous parvînmes à une sorte de sas qui ne pouvait que déboucher sur l’extérieur. Le Serge actionna le volant qui commandait l’ouverture et imprima une poussée sur la porte.
Le dehors était devant nous. L’air y était frais et les étoiles du jour brillaient dans les cieux. Par contre, les yeux de la deale avaient des étincelles sataniques.
Derrière nous, la porte se remit en place toute seule actionnée par un mécanisme automatique. Autour de nous, les silhouettes gigantesques des citernes cachaient presque le ciel. Au moins, j’étais dehors, premier pas avant le retour chez moi si je sortais vivant.
La deale et le Serge se regardèrent, se sourirent en parfaite harmonie.
“Yaouh, yaouh, c’est parti".
Deux claquements secs, ils avaient armés leur Kala. Un regard un peu fou des deux me fit armer la mienne. Par prudence, je décidais de faire exactement comme eux, histoire de ne pas leur donner une occasion de me transformer en passoire.
“Yaouh, yaouh, c’est moi Conan le barbare, yaouh, yaouh, c’est moi Rambo le fêlé".
Trois délirants, tirant des rafales, sautant par bonds, plongeant à terre pour ramper, se relever, courir à nouveau en hurlant des conneries à la pelle. Malgré moi, l’ambiance me submergea et je plongeais à mon tour.
L’enfer se déchaîna. Des grenades explosèrent un peu partout, des rafales retentirent. Nous courrions, tirions en balançant les grenades par paquet, nous nous jetions aussitôt à terre pour ne pas être atteint par les éclats. Et ce qui devait arriver, arriva.
Une première citerne fut atteinte, puis une deuxième, puis une troisième. Les explosions embrassèrent l’horizon et nous fûmes submergés par les vagues de flammes se succédant et noyant tout ce qui existait alentour.
Ce fut l’enfer et plus rien n’exista.
III
Une secousse insistante sur mon épaule me sortit de la torpeur. J’ouvris un vague oeil sur mon environnement. La figure rigolarde de la deale me mangeait l’horizon.
“Alors Barnabé, ça va mieux. Tu émerges un peu ?“
Nom de Dieu, où pouvais-je donc être. Une rotation à 25°de mes globes oculaires positionnés dans leur socle crânien m’avertit que nous étions à l’intérieur d’un wagon RER naviguant en pleine banlieue.
“Où est-ce qu’on va ?“
Ma voix était quand même un peu pâteuse.
“At home, mon frère, on va at home, ça te pose un problème ?“
“Pas vraiment, mais ton copain, Serge, il est où.“
“Véridiques, tu te souviens pas ?“
“Pas vraiment, si tu me rappelles un peu, ça m’aidera peut-être.“
“D’abord, t’as pris une sacrée muflée, ensuite y’a eu une alerte dans le dépôt d’essence voisin, tu te rappelles le dépôt ?“ - je fis un signe affirmatif - “Toutes les habitations voisines ont dû être évacuées. Celle de Serge étant la plus proche, ils nous ont virés manu militari. Sans blague, tu te souviens de rien ?“
En me posant cette question, je crus déceler une étincelle satanique dans son regard, mais un si bref instant que je crus rêver.
“Et qu’est ce que j’ai bu ?“
“T’as réellement déconné, fréousse. T’as commencé par la bière, après tu lui as vidé sa seule bouteille de whisky et, en plus, toi qui ne fumes jamais, tu nous a pompé pour qu’on te fasse fumer. Après, t’as complètement déliré. Serge était pas content, ça je peux te le dire. T’es tricard chez lui, maintenant et à jamais, amen".
Bon, pas la peine de poser des questions, de toute façon, j’étais naze de naze et fébrile comme si la pyramide d’atomes qui composait mon corps allait s’effondrer avec fracas. Et encore, je ne parlais pas du mental qui ressemblait plus au liquide sorti d’une serpillière qu’à un centre de décision majeur de mes périphériques neuroniques. Un peu de repos allait me faire du bien.
“C’est quoi le programme ?“
“Pour toi, je sais pas, pour moi, j’ai un rencard pour écouter de la zigue. Par contre, on peut se voir après.“ - Il regarda une montre qu’il n’avait pas précédemment, de cela j’étais sûr - “Il est une heure, disons à une heure et demie, d’accord.“
Mince, c’était pas possible, quelque chose clochait, nous étions arrivés vers midi et demi chez l’autre clown. J’avais quand même pas vidé les bières et la bouteille de whisky en un quart d’heure, sans compter l’aller et retour jusqu’au RER. Je comprenais rien à rien.
“T’es sûr qu’elle marche ta montre ?“
“T'inquiète, elle fonctionne au gaz liquide, c’est le nec plus ultra, tombe jamais en panne. Allez, à toute !“ - et il s’évacua à la station Cité Universitaire. Pourtant j’étais sûr qu’il avait jamais eu de montre et qu’en plus les machins qu’il disait au gaz liquide, jamais j’en avais entendu parler. Mieux fallait la fermer et m’étouffer, une fois chez moi, j’allais pouvoir réfléchir à tout ça.
La station Saint Michel m’éclata au visage. Je me levais et sortit du wagon. Un moment, je restais immobile sur le quai, indécis. J’étais entier, mon melon sur la tête et ma canne à la main. Mes chaussures à bout jaune n’avaient pas une tâche, pourtant je n’avais pas rêvé. Mais pourquoi la deale aurait menti. Après tout, c’était un poteau et en plus, je le connais depuis un paquet de temps.
Indéchiffrable, mais à y réfléchir ce n’étais pas la seule chose bizarroïde qui m’était arrivé depuis mon lever du matin. Je n’étais pas vraiment sûr que ce soit le genre de journée que je vivais habituellement. D’habitude, j’en avais plutôt un souvenir terne, un terne qui s’ajoutait au fur mesure que les jours passaient. Mais est-ce que j’en étais vraiment sûr après tout. Il y avait comme une incertitude, peut-être dû à un mauvais fonctionnement de mes microprocesseurs. La réponse était peut-être chez moi puisque tout semblait avoir découlé de mon réveil. Qui sait, si je ne m’étais pas levé du pied gauche finalement.
Il fallait que je me bouge, les gens commençaient à me regarder d’un drôle d’air. On pouvait les cataloguer en trois familles distinctives, ceux habillés d’orange des pieds à la tête, ceux habillés de jaune des pieds à la tête et ceux habillés de bleu des pieds à la tête. Tous portaient des numéros brillants sur leur poitrine. Des cameras placées tout les cinq mètres surveillaient ce joli monde et une voix impersonnelle réprimandait tout acte non conforme à l’une des catégories déterminées, “ N°789456, section orange, interdit de cracher par terre - N°456123, section bleu, interdit de fumer, seulement autoriser à section jaune".
Je me regardais, j’étais habillé normalement, j’étais moi, quoi, rien de plus, rien de moins. Je regardais la foule, à nouveau, elle était telle que je l’avais toujours connue, bête et disciplinée, habillée fade et morne.
Ouh,là là là là, je me sentais vraiment pas bien.
C’est moi qui délirais, la deale avait raison, fallait que je me carapate vite fait dans mes pénates. Mais qu’est ce qu’il pouvait bien m’arriver ?
Je regardais mon pied droit, est ce qu’il allait seulement vouloir bouger. Dans l’état où je me trouvais tout était possible désormais. De mon cerveau partit l’ordre d’avancer. Le pied bougea enfin, l’autre suivit naturellement et le corps partit à la suite avec un temps de retard. C’était vraiment pas la joie, ma démarche ressemblait à celle d’une mécanique aux microprocesseurs défectueux, tellement déglingués que les gens dans le couloir s’écartaient pour surtout ne pas me frôler. Le vide se faisait devant moi au fur à mesure que j’avançais.
Mon Dieu, si seulement je pouvais parvenir jusqu’à chez moi.
Dans mon immeuble, j’eus le malheur de croiser ma concierge, une pipelette comme volière n’en a connue jamais. Sûr qu’elle allait dégoiser sur mon compte à mon propriétaire. Mais pour l’instant le plus important était de parvenir jusqu’à chez moi et d’arriver à monter ce putain d’escalier. Une boule d’angoisse m’écrasait l’estomac, comprimant l’ensemble de mes organes. Je sentais ma mâchoire se déliter et mes dents jouer des castagnettes, j’allais être bon pour un ulcère à l’estomac maison.
Enfin ma porte, enfin mon studio. Je m’effondrais aussi sec sur mon lit adoptant un rythme de respiration zène - Bfouh, hum, bfouh, hum, bfouh, hum - ça y est, je me sentais mieux.
Je parcourus l’ensemble de mon studio d’un air méfiant, tout semblait être en ordre. La porte et le miroir étaient à leur place, et tout à l’avenant. J’étais chez moi et j’étais lucide. Maintenant que j’avais récupéré mes esprits, je pouvais considérer la situation sous un jour différent. C’est ici, j’en suis sûr que tout avait dû commencer. D’abord, première chose à faire, récupérer les automatismes. Donc, comme d’habitude, mettre la clé sur la petite tablette à côté de mon lit.
Je me levais, fouillais mes poches, pas de clé. Pourtant, j’étais sûr de ne pas les avoir remise dans ma poche, plus que sûr d’ailleurs, certain. Bon en attendant, je pose mon melon à sa place, ma canne également et je commence à fouiller un peu partout pour trouver cette fameuse clé. Si elle n'est pas sur moi, c’est qu’elle est ailleurs. Il a bien fallu que je rentre et que je sorte.
Dans ce studio, j’ai mis tous sens dessous pour la retrouver, un vrai bordel, mais j’ai fini par la trouver au fond du tiroir de ce qui me sert de bureau, posée sur le dépliant publicitaire que m’avait laissé l’installateur du miroir. Mais alors, comment j’étais sorti, et non pas seulement sorti mais rentré puisque la porte était fermée à clé. Était-il possible que j’ai pu avoir des gestes mécaniques au point de les oublier ou alors aurais-je tout imaginé depuis le début de la journée.
Mon regard considéra à nouveau le dépliant, puis le miroir, puis le dépliant et encore le miroir. Si je me souviens bien, c’était hier que ce type avait frappé à ma porte. En fait, ils étaient deux, euh, enfin, je crois. Mais y’en avait qu’un seul qui parlait. Il m’avait fait le baratin classique du commercial, me vantant la qualité d’un miroir qu’il se proposait d’installer immédiatement sur mon mur. Comme, je n’avais rien à faire, je l’avais écouté, car en plus, il avait un super baratin.
C’est lui qui avait choisi de le placer touche à touche avec la porte, en le parant du même encadrement, exactement le même. Et le bizarre, c’est qu’ils étaient de la même dimension. Sur le moment, je n’y avais pas prêté attention, trop content de me retrouver avec un aussi grand miroir à l’oeil. Non seulement l’encadrement était identique, mais le miroir lui même était de la même dimension que la porte. Et pourtant, ils n’étaient pas descendus pour chercher du matériel adapté aux mesures de ma porte et d’ailleurs, ils n’avaient même pris les mesures avant de poser le miroir comme si tout avait été prévu d’avance.
Ca, c’était pas normal et je n’y avais vu que du feu. Comment avaient-ils fait pour connaître les dimensions exactes?
Dans mon souvenir et bien que je commence à douter sérieusement de mes capacités mémorielles, une fois l’équipe partie, je m’étais miré pendant un certain temps en prenant des poses, essayant des vêtures différentes. Ensuite, oui, c’est ça, je m’étais endormi jusqu’à............jusqu’à ce matin.
Je me mis à examiner le dépliant sous toutes ses coutures. C’était un dépliant tout ce qu’il y avait de plus normal avec l’adresse de l’imprimeur, le contenu, par contre, l’était un peu moins. Il disait que celui-ci était fabriqué à partir de cristaux liquides qui avaient pour effet de rendre sa surface mouvante. Mouvante, qu’est ce que cela pouvait bien vouloir dire. Un coup d’oeil sur l’objet du délit ne me renseigna pas plus.
Il était décrit comme révolutionnaire contenant plusieurs faces réfléchissantes internes. Je le reluquais à nouveau, mais rien, cela ne m’apprenait rien.
Bon, réfléchissons. Ce matin, je m’étais levé, j’étais sorti. Si, j’étais sorti, c’était par la porte, c’est indéniable. Mais alors, qu’est ce que ma clé faisait au fond du tiroir, ça aussi, c’est indéniable.
Je m’en approchais pour mettre ma main à plat tout contre sa surface. Il y eut comme un frémissement, en tout cas, j’en eus l’impression, un peu comme lorsqu’un insecte se pose sur l’eau et provoque des ondulations successives.
J’eus un brusque mouvement de recul, mais j’avais dû rêver car la surface du miroir ne bougeait pas, immobile, comme un brave petit miroir qu’il était. Je retentais l’expérience, mais rien. J’appuyais carrément ma main dessus, rien.
Je devais vraiment être fatigué ou alors, c’était l’effet de l’alcool et de la came mélangé puisque d’après la deale, j’avais abusé. Là, aussi, ce qu’il m’avait dit me posait problème, car dans ma souvenance, je n’ai pas pour habitude de boire à plus soif et encore moins de camer.
Brusquement, un truc me revint à l’esprit, l’adresse du mec, il avait dû me la laisser. Lui téléphoner, je devais lui téléphoner pour qu’il vienne récupérer sa marchandise. C’était une arnaque sûr, mais laquelle, je pigeais pas vraiment.
Ah, le dépliant mais où était-il. Ah, le voilà. L’adresse, je regarde, rien ! Merde, il n’y a pas d’adresse. J’ai beau le visionner en kaléidoscope, il n’y a pas d’adresse. Ce con, il m’a fait marron.
Là, je dois dire qu’un petit frisson m’a parcouru de haut en bas et de bas en haut. Quelque chose clochait sérieusement et je n’avais plus envie du tout de me prendre pour une extension téléguidée d’une intelligence robotisée. Le délire commençait à aller un peu trop loin.
Pas de panique à bord. La meilleure solution, ignorer, ignorer. Surtout faire comme si tout ça n’existait pas. Première chose à faire, un petit café, il parait que c’est très bon pour les cuites, même si je n’en ressentais aucun des effets conséquents.
Donc, ayant choisi la meilleure solution pour me reprendre, je me bois tranquillement trois tasses bien dosées avec en sus trois verres de coca-cola. Après ça, j’étais bon pour un marathon.
Pour plus de sûreté, je plongeais la tête dans le lavabo et m’aspergeais le visage d’eau froide. Impec, je me sentais mieux, et je me sentais moi. En m’essuyant la figure je jetais un oeil machinal sur le miroir. J’en restais tout con, il y avait deux portes. La serviette à la main, j’eus comme un vertige qui m’obligea à fermer les yeux. Lorsque je les rouvris, le miroir était là, la porte aussi.
Putain, grave, j’étais grave, mieux fallait me tirer d’ici.
Saisissant ma cane et mon melon, j’ouvris la porte à la volée et la fermais de même. Au même moment où me trouvant dans le couloir, je la fermais, je me vis rentrer par la porte. Pas la mienne, mais l’autre et l’autre, ça ne pouvait être que le miroir. Estomaqué, j’en restais comme deux ronds de flan, je venais de me croiser tout pareil, melon, canne et tout le saint frusquin.
Calme, on se calme. Tout ça, c’est du bidon, il doit y avoir une explication. Peut-être la deale pourra me répondre. Il faut absolument que j’en parle à quelqu’un. Je dois en parler à quelqu’un.
III
Dans la rue, tout me parut normal, la foule et les bruits se ressemblaient. Le musée Cluny et la fontaine Saint-Michel étaient toujours à leur place. Les CRS aussi étaient présents, ils avaient leurs bonnes matraques habituelles et n’étaient pas armés de fusil à rayon laser. Ca baignait.
Je décidais d’aller au Luxembourg à pied, histoire de me donner le temps de me remettre droit dans mes basquettes. Le camarade la deale avait le temps d’attendre, il ne travaillait que la nuit au centre de tri postal du Louvre.
Je fus heureux de le voir, assis comme d’hab au même endroit en train de contempler comme d’hab les minettes qui passaient la mini jupe au ras des fesses. Au moins, ça, ça ne changeait pas.
Il avait l’air de s’enquiquiner ferme le camarade. Rien n’avait changé et rien ne changerait jamais et pour une fois, j’en ressentais du bonheur. J’étais prêt à accepter n’importe quelle proposition de sa part et j’en oubliais du coup de lui parler de ce que j’avais cru avoir vécu dans mon chez-moi.
“Alors fréousse, que va-t-on faire par cette belle journée ?” - demandais-je.
Son regard misérabiliste me donna un choc. Ma paupière gauche se mit à battre toute seule, j’allais me choper une spasmophilie aiguë en prime.
“Je suis amoureux".
Tout ça, dit d’un tel ton que si la terre s’était ouverte d’un coup, d’un seul, sûr, il serait tombé dedans la tête la première.
“Ah !” - dis-je pour dire quelque chose en pensant qu’il avait fait sacrément vite pour tomber amoureux.
“Affirmatif !“
“Bon, ça j’arrose, y’a pas de quoi en faire une gueule repassée au bulldozer.“
“Y’a un problème, Barnabé, un gros problème".
“Quoi, elle t’aime pas ?“
“C’est pas qu’elle m’aime pas, c’est qu’elle bouffe les pissenlits par la racine depuis un bout de temps déjà et, ça mec, ça me tue, ça me tue à petit feu".
La deale semblait trouver normal de tomber amoureux d’une macchabée, de mon côté ma capacité à me sentir surpris s’émoussait comme un rayon de soleil dans un bloc de glace.
“C’est qui ta meuf ?“ lui demandais-je d’un air compatissant.
“Je ne sais pas si tu connais, c’était l’époque fin sixties, une chanteuse avec une voix, j’te dis pas. Elle chante comme j’aurais toujours eu envie de chanter".
Je m’imaginais la deale dans le rôle du crooner fou. Jusqu’à présent cette idée ne m’était jamais montée à la tronche.
“Annonce toujours, peut-être que j’ai eu écho ?“
“Edith Piaf, la môme Piaf, ça t’ouvres des horizons ?“
A vrai dire en musique, à part une strophe de la marseillaise apprise à l’école et le début du Pater Noster revu par Jimmy Hendrix, ma culture frôlait plutôt le zéro absolu. La deale lui connaissait tout de la musique, des textes des rappeurs gangsters de Los Angeles aux textes de hard rock anglesse. Sûr, il avait dû tomber dedans quand il était petit.
Je me renseignais sur le genre de la meuf en question.
“Du classique, des chansons à texte mon pote, de la musique pour exprimer la voix, pas de la frime, de la vraie qui se chante en crachant ses poumons. Voilà ce que chante la môme Piaf".
Pour l’instant l’histoire sentait son plausible, une histoire de branque, mais plausible. Pauvre la deale, encore parti dans un challenge impossible. Pourtant, je sentais la normalité me baignant dans une lumière boréale, il ne semblait pas y avoir de lézard. Tout autour de moi, les promeneurs se promenaient, les gardiens gardiennaient, les enfants volaient, les...............les quoi, les quoi volaient ? Mais, qu’est ce que je raconte. J’imprimais une rotation à mon axe cervical qui reçut les données par l’intermédiaire de mes globes oculaires. L’analyse des données du computeur central donna : les enfants jouaient par terre, les oiseaux volaient et les arbres étaient verts. Tout était normal, RAS mon adjudant, les nuages rasent le bleu du ciel et le soleil est jaune.
Un instant déstabilisé, je me réintègre dans mon enveloppe corporelle. Je suis moi, la deale également, encore qu’il ait toujours été un décapsulé de la cafetière.
“Et comment ton amour t’es tombé dessus ?“
J’avais franchement envie de rigoler, mais son air misérable me convainquit de la mettre en sourdine.
“Tu me connais Barnabé, j’suis un mec à la coule. Je fais mon business, pas mieux, pas moins que les autres. Un peu d’arnaque de temps en temps, mais c’est des clopinettes et encore quand le client est plus con que nature. Mon pays, tu le sais, c’est la musique. Bon, alors tout à l’heure, j’ai amené de la dope à un cave qui n’y connait que dalle, le genre fumeur pour attirer les minettes, gauche caviar branché à m’y vois-tu, m’y voilà.
Donc, sans problème, je lui prépare un super pétard comme d’hab, l’autre y démarre au quart de tour. La totale, il m’a fait. Le mec, il s’est mis à chialer en me parlant d’une chanteuse bégueule que moi j’en avais rien à foutre. Tout ce que je voulais, c’est me tirer le plus vite possible, mais l’autre frappé, il insiste tellement que pour pas le taper brutal j’accepte d’écouter un morceau de sa musique. Mais quand il a mis le CD sur la platine, là mon pote, j’en suis resté sur le cul. PLOUM, ça a explosé dans ma tête, une voix, Barnabé, LA VOIX. Là, t’es plus sur la planète. Où t’es, tu sais pas, mais t’es sûrement quelque part, ça tu peux me croire.
J’suis tout de suite parti, le grand voyage, et ça parlait d’amour, de sentiment, c’était trop, vraiment trop.“ - il pousse un gros soupir - “Le problème, c’est qu’elle est clamsée et que moi, je suis vivant. La seule solution pour lui déclarer mon amour, c’est de la rencontrer. Qu’est-ce que tu en penses Barnabé. Tu vas m’aider, hein Barnabé, dis, tu vas m’aider ?“
Incroyable, la deale se met à pleurer, une vraie fontaine. C’est qu’il est vraiment amoureux ce con. Moi, l’amour, j’suis d’accord, mais l’amour pour une gonzesse qu’à passer l’arme à gauche, je trouve que c’est poussé le romantisme un peu loin. Mais avec lui, on ne sait jamais si c’est du lard ou du cochon.
“Attends, je vais t’aider à faire quoi, à bouffer les pissenlits par la racine ou à rencontrer ta belle, ce qui revient au même puisqu’elle s’appelle tas d’os de piaf. “AHAHAHAHAHAHAHAH". - Il y a des moments où je suis le seul à comprendre mon humour.
Oh, la, la, la tête qu’il a fait. Encore un qui n’a pas le sens de l’humour. En plus, il est en colère. Il se met debout pour me faire un caca nerveux.
“T’es avec moi, oui ou non ! T’es avec ou non ! Autrement va te faire tâter, sale enfoiré !“
Il avait hurlé comme un malade au point d’attirer l’attention, non seulement des passants, mais aussi des gardes républicains de faction aux nombreuses portes du sénat. Je me levais pour l’enserrer dans mes bras afin de le rassurer avec une grande envie de l’étouffer dans un sac poubelle.
“Mec, je vais t’aider, je vais le faire".
Il se mit à pleurer sur mon épaule, la dame blanche le tenait serrée dans ses bras, plongeant son amour dans une nuit sans fin. Hélas, nulle Eurydice ne viendrait jamais consoler ce pauvre infortuné, prisonnier de la fée Marianne déguisée en habit d’amour. Si je n’intervenais pas, il en perdrait son âme ou du moins sa raison.
“C’est possible mec, peut-être y’a un moyen.”
Il plongea son désespoir dans mon regard.
“C’est du sûr Barnabé, du sûr, faut pas me raconter des salades. Tu sais ça, tu sais ça ?”
“Je sais frère, je sais. Maintenant, écoute-moi, je t’explique. Rue des Plantes, il y a un passage qui mène au niveau supérieur. Tout se passe là-haut, au niveau supérieur. Je sais comment y aller. Écoute, hier, je suis tombé sur un portefeuille magnétique par terre. A l’intérieur il y avait un code d’accès, celui qu’ils utilisent pour prendre les ascenseurs. C’est là haut qu’il faut aller.“
La deale me regarda droit dans les yeux et dit, “Banco.“
D’où nous étions, nous pouvions apercevoir le niveau supérieur où fleurissaient tant de terrasses ombragées que cela rendait vu d’en bas une impression de forêt tropical. Depuis une dizaine d’années, la mairie de Paris avait transformé les toits des immeubles en terrasses fleuries reliées entre elles par de larges passages piétons suspendus. Les classes aisées avaient immédiatement colonisé le niveau supérieur, y construisant de petites habitations basses perdues dans la végétation. Là haut, le soleil brillait radieux, l’air y était plus respirable. Chez nous, les gens d’en bas, l’air pollué coincé par tous ces passages piétons aériens stagnait au niveau du trottoir, asphyxiant tout être à quatre pattes et les bébés en poussette. Là-haut, ils n’avaient pas de foule stressée et d’appartements surpeuplés. Contrairement, au bas où les étages inférieurs étaient remplis de salariés zélés vivants dans l’espoir de pouvoir un jour accéder au niveau supérieur. Nul besoin de flic pour garder les passages, un contrôle informatique suffisait.
Là-haut, chacun travaillait chez-soi au milieu des oiseaux qui s’y étaient presque tous réfugiés. En bas, tout ce que nous pouvions en voir des oiseaux, c’est leurs cacas qu’ils nous balançaient de leur paradis. Heureusement, ils nous restaient encore quelques parcs comme le Luxembourg où avec la deale on prenait rendez-vous avec le soleil.
C’est là haut que je voulais emmener la deale dans une espèce de karaoké spécialisé dans le godspells pour médiums où parait-il, se passait un certain nombre de choses détonantes.
Il était d’ailleurs temps de s’y rendre vu que le code d’accès, je l’avais eu hier et que le proprio risquait de le faire annuler au fichier central.
J’entraînais donc mon camarade à la recherche de son fantôme. Le pauvre, il ne disait plus rien depuis sa rencontre, emporté malgré lui dans le maelström de ses sentiments.
Même si nous nous attendions à quelque chose de particulier, je dois dire que le souffle nous manqua devant le spectacle qui se présenta à nous. Nous étions arrivé par une serre où régnait sans partage une végétation tropicale luxuriante. Des perroquets, des perruches, des oiseaux du paradis, des toucans et un tas d’autres espèces inconnus y voletaient, y piaillaient.
Dans cet espace, il n’y avait personne et nul endroit aménagé pour inviter à la relaxation. C’était un simple lieu de passage qui dès le départ marquait la différence avec le monde d’en-bas, car c’était déjà clair, ici était un autre monde.
J’étais ébloui, je regardais partout. Mais mon camarade n’était pas sensible à l’endroit, les cris incessants de la gente ailé lui vrillaient les tympans. Les mains collés aux oreilles, il me fila un coup de tatane dans le tibia pour me signifier d’avoir à accélérer le mouvement.
En fait, nous étions dan un sas d’entrée permettant de communiquer avec l’espace extérieur. Une fois sortis, un autre spectacle se présenta à nous. Une allée rectiligne bordée par des appartements transformés en petites villas s’imbriquant les unes dans les autres dans une explosion de verdure cascadant des toits, des murs jusqu’au dallage. Pas de jardin particulier mais une végétation se confondant dans les branches mêmes des arbres ruisselants de plantes grimpantes fleuries. Les couleurs devenaient flamboyantes à force de se mêler dans un capharnaüm hallucinant.
Même la tête mangé par son histoire d’amour, mon camarade en resta quand même baba.
“Putain, c’est beau !“
Là, il avait raison le camarade, c’était plus que beau, c’était.....beau. Y’a pas à dire, c’était vraiment un autre monde dont nous, les gens des niveaux inférieurs nous ne percevions pas l’existence.
Mais un problème se posait à régler urgemment. Toujours personne à l’horizon et je ne savais pas où se trouvait exactement cette sacrée réunion. Je connaissais le quartier où elle se déroulait, mais pas exactement l’endroit et en plus pas moyens d’avoir une vue d’ensemble. Les maisons bloquaient la vue sur les quartiers du bas et la végétation cachaient toute possibilité d’avoir un champ visuel étendu. Même les passerelles faites de panneaux de verres teintés étaient couvertes de végétations.
Je me rendis vite compte que nous rendre là-bas risquait de ressembler à une mission impossible surtout que comme un fait exprès, les rues et places prenaient des dénominations informatiques, du type des adresses électronique qu’ils vous balancent sur net, wwwruederennes&yahoo.fr. Tout ça ne faisait qu’ augmenter notre confusion.
J’étais bien embêté et naturellement, la deale ne faisait rien pour améliorer la situation. Au contraire, il ne faisait que m’envoyer des vannes vaseuses. Heureusement pour moi, je me rappelais soudain une conversation entendue subrepticement un soir. La personne avait parlé des parvenus qui avaient le droit d’accéder au monde d’en haut. Ne connaissant pas exactement les règles qui régissaient la vie sociale du lieu, ils avaient le droit de profiter de leur état de parvenu, qui “signifiait parvenu en haut” pour solliciter des résidents tous les renseignements nécessaires à leur initiation à une vie sociale parfois si particulière.
Je me tournais vers la deale.
“Viens, je sais comment on va se démerder.” - et sans hésiter, je m’engageais dans l’une des allées conduisant à une maison pour sonner à la porte.
La porte s’ouvrit sur une charmante jeune fille, vêtue d’une combinaison moulante de couleurs variantes dans les teintes de l’arc en ciel. Dans un sourire, elle s’enquit de la raison de notre intrusion en sa demeure.
“Bonjour, mademoiselle, nous sommes Parvenus et nous cherchons à rejoindre le lieu où se déroule l’assemblée des Clairvoyants ?“
Son sourire charmant avait de quoi réchauffer le coeur le plus dur, mais celui de mon camarade était aux abonnés absents.
“Il vous suffit de suivre le guide. - nous répondit-elle, elle sembla réfléchir - “Est-ce que vous vous êtes mis en phase ?“
“En phase, de quoi, vous parlez ?“ - lui signifiais-je d’un air interrogateur.
“C’est bien ce que je pensais, vous n’êtes pas en phase avec le guide. C’est pas grave, nous allons corriger cela tout de suite et après il vous suffira de le suivre.”
“Ah, bon !“
“Oui, venez avec moi.”
J’entraînais mon camarade toujours au seuil de l’inconsistance pour suivre la demoiselle.
Devant un appareil du genre photocopieuse taille micro, elle nous invita à poser notre main sur l’écran lumineux. Je fis selon son désir pour avoir la surprise de voir le champ lumineux diminué jusqu’à n’être perceptible que sur le contour de ma main.
Un bruit bref et à nouveau la luminosité s’était réapproprié la totalité de l’écran. Ce fut le tour de la deale, même topo.
“Vous attendez quoi ?“ - me demanda la jeune fille.
“Je ne sais pas, peut-être le guide dont vous avez causé.“
“Mais, il est là. Il bougera lorsque vous bougerez. Pour ce faire, il vous suffit de faire un seul pas dans n’importe quelle direction et il se placera devant vous. Il ne vous restera plus qu’à le suivre.“
J’eus beau écarquiller les yeux, je ne fixais rien. Elle indiqua quelque chose de son bras tendu.
“Là, vous ne voyez rien ?“
“Euh...”
“Cette lumière sphérique, vraiment vous ne la voyez pas ?“
En effet, maintenant qu’elle me l’indiquait, j'apercevais une petite boule lumineuse suspendue dans le vide.
“C’est lui votre guide, votre référent identitaire.“
“Mais c’est quoi ce truc ?“
“C’est une projection lumineuse laser qui se trouve canalisée et se déplace dans un champ magnétique fermé qui recouvre l’ensemble du pays d’en haut. Elle est reliée à une centrale informatique qui lui renvoie les informations nécessaire au déplacement de ses référents. Personne ne se déplace sans un référent, celui-là n’est que provisoire avant que le centre ne vous en établisse un personnalisé. Il est branché sur votre mental. Il suffit de penser très fort où vous voulez aller et il vous indiquera le chemin.“
“Ah bon. Ben, merci de votre aide et peut-être à un jour prochain.“
“Au-revoir.“ - elle eut un regard doublé d’un sourire légèrement ironique - “et...bonne chance.“
J’entraînais mon camarade derrière les machins lumineux qui se déplaçaient en modulant leur vitesse à la notre. On ralentissait, ils ralentissaient. On s’arrêtait, ils s’arrêtaient. Toujours à la même distance, pas un pouce de moins, pas un pouce de plus. D’équerre le machin, chapeau !
Nous marchâmes longtemps au beau milieu d’une ville jardin où les couleurs cascadaient dans la verdure de la forêt où se dissimulait la cité. Nous croisions des gens, tous précédés de leur référent lumineux. Lorsqu’ils passaient à côté de nous, ils portaient leur main à leur coeur ce qui devait être la salutation d’usage en ces lieux. Pour ne pas nous faire remarquer nous fîmes de même.
Tout en marchant, l’impression de me trouver en pays étranger s’imposait de plus en plus. Pourtant, nous n’étions qu’à quelque mètres au dessus de Paris, mais en même temps, ce n’était plus Paris, c’était le Pays du Haut.
Nous arrivâmes enfin devant un espace fermé s’évasant de chaque côté. Des passerelles partaient vers un lieu que je ne pouvais deviner. Un moment je m’arrêtais pour regarder le monde du dessous espérant pouvoir me situer.
Sous moi, la place Montparnasse se reconnaissait. De notre niveau des passerelles partaient pour rejoindre la tour au niveau du 12ème étage. Elle se dressait comme un doigt ou comme sexe enfoncé dans le ciel. Un défi majeur à l’éternel.
Le château du Haut, c’est là que nous devions nous rendre, c’est là que mon camarade allait recevoir sa réponse.
L’assemblée des clairvoyants se tenait au dernier étage de la Tour, sur la terrasse de l’ancien restaurant avec vue unique sur la ville du Haut. Le monde d’en-bas ne se devinant qu’à travers de rares percées dans la verdure, monde gris et exhalant des fumerolles de pollution.
La salle était pratiquement entièrement remplie. Des chaises vides nous invitant à poser nos derrières, je serrais le bras de mon compagnon pour l’inviter à la discrétion. Au centre de notre table, un orifice s’ouvrit dévoilant deux verres emplis de boisson énergétique. Méfiant, je me demandais si celles-ci ne pouvaient pas contenir une drogue quelconque, mais mon camarade l’avala d’un trait.
Il avait l’air de plus en plus hagard, mais la boisson sembla réintroduire dans son regard des brumes de compréhension.
“On est arrivé Barnabé, dis on est arrivé ?“
Je posais une main compatissante sur son bras.
“T'inquiète, on est bien arrivé. Maintenant, il faut attendre.“
“Mais attendre quoi, Barnabé, attendre quoi ?“
J’effectuais une pression plus nette sur son bras pour l’amener à se calmer.
“Fais-moi, confiance, tu verras.”
En fait, je ne savais pas vraiment ce que nous allions voir, mais en tout cas, nous étions partis pour. Autour de nous la plupart des personnes avaient revêtu de longues et amples tuniques frappés d’une croix rouge sang au niveau de la poitrine. Cela faisait penser un peu au klux klux klan, mais comme nous étions en France, je penchais plutôt pour un regroupement de templiers. Drôle de clairvoyants et drôle d’endroit. Partout d’immenses affiches de Jésus, du Che Guevara, du Mahatma Gandhi et bizarrement et cela me causa un choc, de La deale, et là, je raconte pas des cracks, je parle bien de la deale avec les trois autres, tous, à part lui, crucifiés sur une croix comme si ils avaient partagés un sort commun, et quand je dis un sort, c’est plutôt une fin. La deale, super-star, j’en restais sur le cul.
Devant nous, une procession de déguisés s’installait sur une estrade où trônait une longue et lourde table. Un vieillard à la barbe blanche, le plus gradé, semble t-il, s’empara d’un micro. Le silence se fit aussitôt sur la terrasse. Il détenait une autorité certaine.
La voix du tribun résonna dans l’espace alors que je commençais à m’enfoncer dans mon siège en direction du dessous de la table, me sentant pris à un piège dont les ramifications m’échappaient.
“Amis, mes amis !“ - le vieux hausse encore le ton - “j’ai une merveilleuse nouvelle pour nous.“ - une pause, la foule haletait silencieusement. La voix se fit presque stridente à la limite de l’hystérie - “Notre nouveau prophète est là".
Un silence impressionnant éclata dans un assourdissement terrifiant. Ma tête dépassait à peine du bord de la table, je reniflais la catastrophe à pleine narine.
La foule se mit à chanter “Où ? Où ? Où ?“
Le vieil homme leva sa main vers le ciel et la dirigeant de notre côté, il l’abaissa lentement “Il est là, mes très chers frères, il est là parmi nous !“
Le putain de ciel nous tombait la tête, le ciel et toutes les merdes qui s’y accumulent depuis la création du monde. L’autre débile, il ne bougeait pas, ne réagissait pas, il était pas là alors que l’ouragan allait bientôt nous emporter tel un maelström.
Maman, maman - pensais-je - ton fils est dans la panade.
Tous les regards étaient tournés vers nous et brusquement cette foule se leva face à mon poteau qui n’y comprenait que pouic et s’inclina respectueusement dans un bel ensemble.
Merde, il manquait plus que ça, le voilà, le roi du monde.
Je me tirais par les bretelles pour me rétablir dans une position normale sur ma chaise avec un grand sourire golgate sur la bouche, histoire de faire risette.
La voix du vieillard se fit entendre à nouveau.
“Nous invitons le nouveau prophète et son compagnon à nous rejoindre ici sur l’estrade.“
Sous la table, je balançais un coup de tatane à mon copain pour être sûr qu’il était bien réveillé. Il souriait à la ronde, inconscient du drame où se jouait ma vie.
Je le pris par le bras pour le traîner jusqu’à l’estrade, mais en même temps je commençais à supputer que son air stupide que je prenais pour son humeur naturelle pouvait être dû à l’ingestion d’une drogue dure, sûrement incorporée dans son verre. On n’était pas dans la merde, le camarade était une dynamite à la limite de l’incident diplomatique.
Nous parvînmes à l’estrade où le vieil homme nous accueillit par une profonde courbette.
“Maître” -dit-il- “Venez-vous asseoir au milieu de vos disciples, je vous en prie, ainsi que votre compagnon.“
Ouf, je respirais. Il fallait absolument que je reprenne l’initiative.
Primo, prendre le vieux par le colbaque et lui faire un cinoche grave pour lui expliquer le comment qui fait que son prophète d’opérette nage dans le cirage. Je m’exécute aussi sec. Étonné, il se laisse prendre en aparté pendant que l’autre singe de la deale fait de grands gestes à la foule pour se faire ovationné. Je sens que bientôt, il va nous la jouer à la manière “je suis le sauveur de l’humanité.“
Pendant que je tanne le vieux avec des gifles, la foule ou plutôt la masse tellement il y a désormais d’individus hurle sa joie. C’est marrant, je ne distingue même plus les parois de la salle tellement elles me semblent éloignées et perdues dans une sorte de brouillard.
C’est la crise, le vieux ne veut pas m’écouter et prenant le micro, il se met à hurler et à psalmodier pendant que l’autre débile, la bouche en cul de poule, se marre comme une baleine.
Je perdais les pédales, le brouillard devenait de plus en plus dense, agité de spasmes qui répondaient par leur rythme aux espèces de hululements qui maintenant jaillissaient de la foule déchaînée.
L’autre pomme, lui, trépignait littéralement sur place.
Moi, par contre, je commençais sérieusement à avoir les jetons.
Brutalement un cercle lumineux se dessina sur l’estrade, un cercle qui devint comme un lac éructant une luminosité éblouissante. Le vieux une conque dans les mains y souffle par intermittence, contemplant intensément le cercle. L’hystérie était à son comble. Mes cheveux se dressaient sur ma tête et tombaient par paquet entier à mes pieds. Le cauchemar !
Brusquement, le vieux éleva la conque à sa bouche et se mit à en sonner longuement comme s’il appelait tous les esprits et les diables de l’Océan Pacifique.
La lumière, la lumière, s’éleva en cône vers le ciel et explosa au plus haut, si plus haut que le bruit nous en parvint à peine, assourdie comme une cataracte majestueuse mais lointaine.
J’avais levé la tête à peine un instant, mais lorsque mon regard revint à l’estrade, à la place du cercle de lumière, il y avait une femme et la deale à ses pieds.
Un petit bout de femme, tout petit, même pas joli qui écarta les bras dans un geste large, ouvrit la bouche et se mit à chanter.
Le ciel m’en tombe, mais, il avait raison la deale. C’était pas une femme, c’était une voix, et quelle voix. Comme un cristal, elle s’élevait vers le ciel, courbant les hommes et pliant les arbres. Tout autour de moi, les gens lentement, par groupes pliaient, eux, un genoux à terre comme en adoration. J’en croyais pas mes oreilles, les paroles retentissaient dans ma tête.
“Ca me rentre dans la peau, par le bas, par le haut.“
Putain, qu’est ce qui pouvait bien lui rentrer pas le bas, par le haut, j’sais pas, mais par le bas, j’ai une petite idée. Une image hautement érotique s’imprima dans mes circuits intégrés du cervelas. A ce moment là, la deale en extase avança sa main pour la toucher. Elle tourna légèrement sa tête vers lui sans s’arrêter de chanter. Derrière sa tête, bien en vue au milieu de ses cheveux noirs d’ébène, un troisième oeil me regardait.
“Non, la deale, non !“. Ce cri avait jailli spontanément et je fis dans le même temps un geste pour lui tendre la main comme pour l’arrêter au bord du précipice.
Il me regarda lui aussi et une chose indescriptible se passa. La belle se transforma en.........Bugs Bunny, je rêve, mais non, c’est vrai et, Bugs Bunny claqua un gros bisous grimaçant à la deale.
L’horreur !
Je me secouais, fermais les yeux, le temps de les rouvrir, Bugs Bunny avait disparu, seul le cône de lumière restait, mais son intensité lumineuse diminuait rapidement. La deale se leva brusquement et tout de suite, je compris son intention. Au moment où il plongea à l’intérieur du cône, j’avais plongé aussi en m’agrippant à lui. Il n’était pas question qu’il me laisse en rade avec tous ces fadas.
Rideau, la lumière me mange la tête et tout explose.
IV
De réveil, en fait, il n’y en eut pas. J’étais chez moi, assis sur mon siège, face au miroir, contemplant ma gueule de bébé baigneur.
Y’a vraiment quelque chose que je ne comprends pas.
Une sale impression me contracte l’estomac, comme si le miroir me contemplait. Je ne me souvenais pas de mon corps dans le plan retour dans la chambre. Avant, il n’y a pas tellement longtemps, j’aurais dit mon chez-moi, maintenant c’était la chambre et mon estomac se tordait.
Bref, tout ça pour dire que je sentais le miroir vivant d’une manière fébrile et que ma raison, mon libre arbitre, tout me poussait à prendre mes jambes à mon cou et me sauver loin de ce lieu néfaste. Le problème étant que je m’y trouvais.
Bon Dieu, mais qu’est ce que pouvait bien être ce miroir. Ce n’était quand même pas celui de la fée Carabosse ? C’était pas un miroir de bande dessinée, mais, un vrai de vrai et, pour mon malheur, un qui se trouvait juste devant moi, en face de moi et dans ma chambre.
De nous deux, je ne savais plus lequel était assis en face de l’autre, du miroir ou de moi. C’était la panique.
L’image de Bugs Bunny en train de faire un baiser bruyant et mouillé sur la tronche à la deale me taraudait, comme si le miroir avait su que j’étais un fan des merries mélodies. Il m’avait renvoyé à mes plaisirs d’enfants en les transformant en un cauchemar.
Le pire étant que je ne savais pas à quoi me raccrocher, ne sachant même pas si je suis le vrai moi ou l’autre celui que j’avais croisé ou qui m’avait croisé en quittant la chambre. Peut-être que lui se camait à mort et que je n’étais qu’un de ses délires devenu conscient ou vice-versa. Pourtant, je jure, j’ai jamais touché à la came. Je laisse ça aux cons qui veulent devenir plus cons.
En fait, la première impression de Croque-mitaine que m’avait fait le représentant en costume pingouin était sûrement la bonne. Pourtant, ce que je ne comprenais pas c’est le pourquoi. Dans les histoires que j’avais pu lire parfois, il y avait une promesse quelque part, un échange, un marché. L’autre malade de Faust, il voulait la jeunesse et Dorian Gray aussi. Tous deux voulaient la fortune et la jeunesse.
Après ça se passe mal parce qu’ils veulent le beurre et l’argent du beurre. Des petits malins qui veulent au final se la jouer en se croyant plus malin que le malin. Sauf que lui, il connaît la musique, à malin, main et demi. A ce jeu, tu perds, tu gagnes, mais tu finis toujours par passer à la caisse.
Moi, y ‘a rien de tout ça. D’abord, premièrement, j’y crois pas. Point.
Là, si je discute, c’est pour la frime, mais en fait fondamentalement, j’y crois pas. Ma réalité, elle doit être là, tout à côté, la vraie, pas celle que je vis maintenant à moins que je ne sois plongé dans un rêve dont je vais me réveiller. A moins que je sois carrément dans un coma. Ca aussi, c’est possible. Il m’est arrivé un accident et je suis dans le coma. Ca, c’est possible, ce qui expliquerait les éléments de réels qui se mêlent à des éléments de fiction. Faut mieux espérer ça, que l’idée de Belzébuth qui aurait choisi de me faire chier moi entre six milliards d’individus. Je sais, c’est la faute à pas de chance, mais quand même.
De toute façon, Belzébuth, ça fait longtemps qu’il n’existe plus. Il a finit par cuir dans son jus et je ferais mieux plutôt de m’occuper de ce vieux crabe qui m’a balancé ce miroir à la con.
Une semaine, il m’a dit une semaine pour récupérer son beans. Je dois dire que j’ai bien essayé de le démonter pour le coller sur le pallier de ma voisine, j’suis sûr qu’elle aurait aimé. Mais pas moyen de le décoller du mur. Les points de fixation, tu ne les vois pas. J’ai pris ma canne et j’ai frappé, sec et fort. Après de plus en plus fort. Pas une rayure, pas moyen de le briser, rien.
Merde alors, si maintenant les affidés du diable se planquent en représentants de commerce, avec la politique de crédit bancaire en leur faveur, ça va être le massacre. Tout le monde plongera. Sauf que moi comme toujours, ça risquait pas puisque j’avais pas de tunes à la banque. Une semaine gratuite et sans obligations. Alors pourquoi moi ?
Parce que j’avais pensé les refaire et me le garder gratos.
Piège à con, j’suis tombé dedans.
J’avais plongé à la proposition en pensant que c’était l’arnaque du siècle. A chacun son vice, à chacun sa faiblesse. Une semaine, il m’avait dit. Une semaine avant qu’il vienne la récupérer sa saloperie. Putain, j’le jure, après ça, même une trottinette, je volerais pas.
Une seule journée passée. Il ne s’était passé qu’une journée avec un temps bizarrement ralenti et encore, une journée qui n’avait pas l’air d’être terminée. La galère !
A ce rythme, une semaine, jamais je tiendrais. Au bout, je signe n’importe quoi, même ma grand-mère, j’suis prêt à vendre.
Nom de Dieu, pour m’en sortir, il fallait que j’en parle à quelqu’un. Il fallait que j’en parle à La deale, peut-être qu’il lui arrivait la même chose. L’union fait la force. A deux, nous pourrions peut-être nous en sortir, peut-être même avant le fameux délai d’une semaine. Si il y avait une chance, on devait la saisir ensemble, pas tout seul.
Il fallait que je lui en cause deux mots, c’est sûr, il fallait.
V
La deale était à la même place au jardin. Exactement à la même place. Pas le cul posé sur n’importe quelle chaise, non, le cul posé sur la même qu’hier ou avant-hier ou même avant, avant, avant-hier. Comme s’il n’avait jamais bougé, comme s’il avait toujours été là.
Mauvaise impression, très mauvaise impression, celle de la mouche collée à la toile d’araignée. Le frison qui parcourut ma colonne vertébrale se communiqua à la terre et la terre en trembla.
En fait, je joue avec mes projections cauchemardesques, j’en rajoute un peu pour me sortir de la mouise. Ca s’appelle soigner le mal par le mal ou le feu par le feu. Le résultat en tout cas fut bénéfique, déclenchant un accès de rire incontrôlable.
La deale me regarda et moi je regardais la deale.
“Qu’est ce qui te fais rire, j’ai pas boutonné ma braguette ?“
“Salut, comment vas ?“
“Bien, comme d’hab. Qu’est ce qui va pas, t’as un problème ? C’est bien la première fois que tu me demandes comment je me porte".
“Ah, oui. Jamais fait attention.“ - je me pose sur une chaise - “Dis-moi, tu te souviens de ce qu’on a fait hier. Je crois que j’ai un problème de mémoire".
“Tu ferais bien d’arrêter de picoler. Un jour tu vas voir des rats grimper sur des murs qui te pisseront du sang sur la gueule. Sérieux, tu ferais mieux de te calmer. Y’a des fois où je me demande.....”
“Tu te demandes quoi ?“
“Ben, des fois, j’ai l’impression, euh, euh, tu vois, que tu n’es pas avec moi. Que tu es là, mais parallèlement à moi, tu vois. Non, tu vois pas.”
Problème, c’est que je ne voyais pas du tout ce qu’il voulait dire, étant donné que moi je considérais que c’était lui qui avait les pieds dans les plates-bandes de choux raves.
“Attend. Pour moi, c’est toi qui nages dans la semoule, pas moi. Donc, moi je te dis ce que je pense et toi aussi tu jactes, d’acc ?“
“Bon alors, je commence". - suggéra-t-il.
“Vas-y, mais j’aimerais que l’on reprenne depuis le moment où je pense que ça a commencé à déraper".
“Ah, oui et c’est quand ça ?“
“Tu te souviens le jour où on en a été faire un tour dans les égouts ? “
“Ouais, encore une idée à toi. Enfin aller se balader dans les égouts, c’était quand même une drôle d’idée.“
“Eh, les rats, tu te souviens des rats ?“
“Des rats, non, j’me souviens pas. Il paraît que les services sanitaires leur ont foutu la pétoche et les ont transformé en tambouille. Non, j’me souviens pas en avoir vu".
“Bon, laisse tomber. Alors, peut-être tu te souviendras de ton pote l’autre branque qui avait creusé sous les cuves à pétrole ?“
“Ah, oui, Serge. Évidemment que je m’en souviens. Je l’ai vu hier d’ailleurs, il va bien. Il a pas beaucoup aimé ton délire. D’ailleurs, j’te l’ai dit, t’es tricard chez lui et à cause de toi, j’ai failli l’être aussi” - il me regarde silencieusement - “D’ailleurs, je me demande, c’est quoi le délire que t’es en train de me faire ?“
Dans ma tête, une cantine tournicotait, dans l’jardin d’ma mère, les lauriers sont fleuris, dans l’jardin d’ma mère, les lauriers sont fleuris.
Quelque chose n’allait pas. Mes yeux se fixèrent sur l'horloge au fronton du sénat. Elle marquait 9 heures du matin. Moi qui pensais que nous étions l’après-midi, mais de tout façon, si nous sommes effectivement le matin, du plus loin que je me souvienne, à part la période scolaire extrêmement limitée, jamais je m’étais levé de mon lit avant 9 heures.
Donc, la deale était devant moi, mais ce n’était pas la deale.
Deux gardes républicains s'approchaient d’un pas décidé.
“Bonjour messieurs.” - ils posèrent un doigt dans un bel ensemble sur le bord de leur képi - “Est-ce que vous pouvez nous suivre, s’il vous plaît ?“
Des gardes républicains qui se mettent à interpeller deux quidams anonymes dans le jardin du Luxembourg, alors qu’il y a des gardiens prévus pour ça, du jamais vu. Donc si c’est du jamais vu, c’est pas la réalité. C’est une autre réalité, une virtuelle. Ma tête attaque une angle de 90° sur son pivot et j’ai mon camarade dans le champ de vision de mes globes oculaires. Tranquille, l’autre, il est déjà debout, ramassant ses affaires, prêt à suivre sans rien dire.
La deale se laissant embarquer par les condors sans rien dire, ça c’était pas normal.
Mon instinct sauvage, réminiscence d’un passé collectif d’homme des cavernes, fut en alerte. Ma décision fut prise immédiatement. Je regardais les six hommes, six, le chiffre de l’Anté-Christ, cela allait être un pari, un pari sur le courage
“Allez-vous faire foutre !“
Dans le même temps, je mettais ostensiblement une main à ma poche revolver comme si une arme s’y trouvait dissimulée et je commençais à reculer plus que lentement.
“Monsieur, s’il vous plaît, arrêtez-vous et mettez vos mains bien en vue.”
Les six hommes avaient mis la main sur leurs armes de service.
La deale me regardait comme une vache qui pisse en regardant les trains. D’un air bovin, évidemment.
Je me levais lentement, face aux six pistoleros. La sueur me coulait entre les omoplates et commençait à emplir mes chaussures. Imaginer la violence d’état, c’était quelque chose, mais l’imaginer au point de la vivre, c’était vraiment autre chose.
La main toujours dans ma poche revolver, je me collais un sourire sadique à la Robespierre après avoir obtenu la mort de Marie-Antoinette.
Un frisson glissa sur l’air ambiant, les six avaient carrément leurs flingues dans les mains et les braquaient sur moi.
Le soleil sur leur tête faisait comme des flammes, la poussière tamisée par la lumière faisait comme une auréole autour de leurs silhouettes tendues dans un seul but, me détruire. La musique de Enrico Morricone de Il était une fois dans l’ouest me tinta dans les oreilles.
Ils dirent “A genoux, les mains à terre, vite".
Les jambes pliées dans la position du tireur professionnel, dans un geste large et lent, je commençais à retirer ma main de ma poche-revolver.
Le bruit des détonations couvrit le chant des oiseaux et alors que je m’effondrais à terre, je visionnais les colombes s’élevant dans les airs. La chute de mon corps souleva un nuage de poussière. Une vision me mangea la tête entière, l’autre Barnabé assis dans son fauteuil d’Emmaüs face au miroir qui le regardait. Je me mis à hurler.
“Barnabé ! Putain de mec, réveille-toi !”
Une rude main me secouait non moins rudement.
“ Barnabé, merde, qu’est ce que t’as, tu vas pas crever quand même ? “
J’ouvris des mirettes comme des soucoupes volantes. Mon corps traînait par terre dans la poussière du jardin du Luxembourg. La deale au-dessus de moi, l’air inquiet, me secouait comme un furieux.
“Merde, tu m’as fait peur mec. Qu’est ce qui t’arrive ?“ - il m’aide à me relever - “T’as même pas dit bonjour. Tu t’es écroulé dans les pommes sans prévenir". - Il m’aide à m’assister sur une chaise - “Tu me fous la trouille mec. Tu veux qu’on aille voir un doc ?“
“Non, non, ça va. Laisse tomber".
“Faut que t’arrêtes de boire, Barnabé, tu vas finir par y laisser ta peau.“
Je me secouais. La deale avait la tête de la deale, les gardes républicains étaient à leur place habituelle, la musique de Moricone ne jouait pas.
“J’sais pas, j’ai dû avoir .....”
“Mon pote, tu t’es effondré littéralement par terre. La trouille, j’te dis pas. Sérieux, faut te soigner, tu vas finir par crever. Arrête de boire, c’est tout.“
Mais merde, qu’est ce qu’il raconte ce con. J’suis pas un alcoolique. J’dis pas une cuite de temps en temps après un retour de l’ANPE, vu la conjoncture morose. Mais pas plus, quoi. En tout cas, pas alcoolo. Qu’est ce qu’il est en train de me raconter. En tout cas, pas ma vie.
“Je vais te raccompagner chez toi. Il faut mieux que tu te reposes un peu.“
Il avait raison le camarade, j’étais vraiment naze comme si la force m’avait quitté. En plus, avantage, il allait se retrouver devant le miroir. Il allait se retrouver devant la réalité qui me cauchemardisait depuis quelques jours. Qui sait, si y’avait pas un moyen de lui refiler. Il allait bien voir lui même l’impossibilité de démonter ce beans. Je m’étais trouvé un témoin, je n’allais plus être seul à savoir.
Arrivé dans ma piaule, je lui proposais un bol de thé. Lui-même pouvait constater que dans ma turne, y’avait pas une goutte d’alcool. Rien, pas la queue d’une bouteille.
Mine de rien, je l’observais. L’intérieur de mon chez moi ne l’intéressait pas d’un poil. Il but tranquille son thé sans moufter. Il se leva.
“Bon, Nabé, tu m’excuses, mais faut que j’y aille. Tu te prends pas la tête, tu te reposes. On se verra demain. OK ?“
Une brusque impulsion.
“Dis t’as vu mon miroir, il est bien, non. Comment, tu le trouves ?“
Le miroir ressemblait à un miroir et la porte à la porte
“Super, ouais mec, super".
Un moment de silence. Il élève le poignet à son visage, fixe la montre qu’il n’a jamais eu.
“Il est neuf heure et demie, Barnabé".
Il regarde le miroir et annonce.
“J’ai le même chez moi".
Un vent glacé traverse la pièce provoquant la chute de stalactites apparues dès le premier souffle qui me traversa le coeur.
La deale, au lieu de prendre la porte était en train de traverser le miroir. Son pied gauche était encore chez moi alors que le reste de son corps avait disparu dans....ailleurs. Ce pied lui même finit par disparaître. La surface du miroir un instant troublé ne reflétait plus que l’image de Barnabé et derrière cette image le miroir me regardait.
Je fermais les yeux, un petit rire me retentit dans la tête. Pas grand chose, juste un petit rire. Nom de Dieu, il fallait que je fasse quelque chose, quelque chose de radical, un truc qui ne pardonne pas. Une seule solution, la réanimation par le tabassage cérébral, une seule solution, aller voir mister psy, le seul possédant la clé pour extirper la mauvaise réalité.
Mais avant ça, un peu de préparation s’imposait. J’étais quand même un peu chiffonné, il allait falloir que je me triture la gueule un peu de droite et de gauche pour la remettre en état d’être présentable, sans compter un coup de repassage sur mes petites affaires et surtout mon melon, chiffon, chiffon. Une fois, tout ça fait, le départ est programmé, on est parti pour, pour le meilleur et pour l’empire.
Chez Mister Psy, c’est plutôt chicos, chicos, avec une secrétaire avec le genre de figure qui passe plus de temps à se faire les ongles qu’à faire des sourires hypocrites à la clientèle. Chez lui, y’a un monde fou - AHAHAHAHAHAHAH - monde fou, j’en ris tout seul. Chez un psy, c’est marrant, non ? De toute façon, y’a que moi qui comprenne mon humour. En tout cas, la secrétaire est gironde, son quotient intellectuel ne doit pas dépasser la maternelle vu le sourire contraint qu’elle m’accorde.
Méprisant, je passe devant tout le monde et me pointe direct devant Marylin.
“Oui, qu’est ce que c’est ?“
Putain, elle susurre ça, comme si j’étais un bout de merde posé sur son vernis à ongle. J’ai comme envie de lui mettre des pains mais je me retiens. C’est pas le moment d’ouvrir des hostilités inopportunes.
Sentant peut-être mon animosité, elle me désigne d’un doigt dédaigneux un morceau de carton accroché sur le mur au dessus de sa tête. J’étire mon cou télescopique pour poser juste un oeil sur un certificat de........j’étire encore un max....certificat de moniteur Tækwondo, 2ème dan.
Ouais, bon et alors. Moi, j’ai rien contre. Elle est super cette nana. Je lui adresse mon plus beau sourire.
“Bonjour mademoiselle".
“Vous, vous habillez dans les poubelles ?“
Salope, elle est pas sympa, qu’est ce qu’elle est pas sympa. Je prolonge mon sourire en essayant de lui donner une circonstance angélique.
“C’est pour un rendez-vous mademoiselle, un rendez-vous dans l’urgence extrême si vous voyez ce que je veux dire".
Elle me jette un regard de dédain hautement méprisant.
“C’est vous qui me paraissez extrême. De toute façon, si vous voulez un rendez-vous immédiatement, il faut payez, par ici la monnaie".
Un nouveau regard froid qui a pour effet de me recroqueviller dans mon pantalon. Je sors les derniers billets des aides sociales qu’il me reste et je les allonge seigneurial devant la pétasse gominée.
“C’est bon". - elle appuie sur un bouton - “Allez-y, entrez !“
Derrière elle, un pan de la bibliothèque glisse. Une pièce sombre apparaît avec pour tout aménagement un divan et une chaise. On fait dans le style spartiate dans cette maison.
Je souris à la gonzesse en passant à côté d’elle pour entrer derrière elle.
“C’est bien, hein, vous faites pas dans le luxe ?“
J’ai rien vu. Elle s’est détendue brusquement et elle m’a giflé d’un coup de botte si vite que j’ai pas eu le temps de réagir. Plié en deux, j’étais. La garce !
“Le chapeau et la canne restent ici. On se déchausse avant d’entrer.“
Mais, c’est quoi ça, la mosquée ?
Heureusement que je me retenais, autrement, elle était bonne comme la romaine. Bon, j’entre avant de m’énerver.
Mister psy était dans la tombe et regardait Barnabé. C’est marrant, la profondeur de son regard me tintait un peu comme la profondeur que me renvoyait le miroir. Impression désagréable, mais au point où j’en étais, y’avait plus grand chose à faire.
“Asseyez-vous !“
Je m'assois, j’en moufte pas une.
“Allongez-vous !“
Je m’allonge, j’en moufte pas une.
“Détendez-vous mon garçon, nous avons beaucoup de chose à nous dire, vous ne croyez-pas ? Qu’est ce que vous en dites ?“
J’étais déjà allongé, qu’est-ce qu’il voulait de plus au point de vue détente ?
Une lumière opaque apparut juste au dessus de ma tête. En fait, c’était trois spots de lumière tournant lentement sur trois axes différents. En même temps que je parlais, mes yeux roulaient dans les orbites à la poursuite des lumières ébouriffantes.
Les souvenirs se mirent à tourbillonner aussi, vite. Des tas de souvenirs qui me revenaient, des tas de frustrations qui m’agonisaient. Des larmes coulèrent par tonnes et par litres de tonnes. Devant moi, flottait le sourire de mister psy qui semblait me dire de continuer, de continuer, de continuer. Sa voix me paraissait lointaine.
“Nabé, Nabé, rappelez-vous, rappelez-vous.....dites vous, je me souviens".
Une larme me vint, il m’appelait comme ma maman, du coup, je me suis souvenu. Je me suis souvenu de l’armée. De ces fameux trois jours qui m’avait tant coûté parce que j’avais raté le test d’entrée. Ce fameux test de capacité que je n’avais pas réussi à passer. Un abruti de sergent me montrant son index puis secouant sa main furieusement pour me dire après en parlant du doigt “il est où ?“.
Ce con, il m’a fait perdre tous mes moyens, j’ai pas su répondre. Il m’a dit de revenir le jour où les docteurs m’auraient lobotomisé.
Alors, je vous dis pas l’effet que ça a eu dans mon quartier à mon retour. Ils m’ont tous pris pour un mental débile.
La honte !
Mais avant, y’avait eu aussi quand ils m’ont fait redoubler la maternelle. Jaloux parce qu’ils étaient jaloux. Toujours, ils m’en ont voulu. La jalousie, c’est ça qui m’a tué. J’ai jamais réussi à me mettre à niveau. QI trop élevé, réalité trop petite et surtout environnement trop lent. Dans l’ennui, j’ai coulé, je ne suis jamais remonté.
Voilà, c’est ça ma vie, sans compter qu’on m’a retiré le sein trop tôt pour ne pas dire que je l’ai jamais eu, que je me suis fait renversé par un tricycle quand j’étais grand et tout le reste qui me remonte à la tête et pas dans le pantalon.
Bref, Mister psy avait tiré la substantifique moelle de la partie que je tenais caché de moi et je me sentais libéré.
“Ouf".
“Pourquoi, dites-vous Ouf Barnabé, la séance n’est pas terminée".
“Mais docteur, je vous ai tout dit. Que puis-je dire de plus ?“
“Mais si Barnabé, vous ne m’avez pas encore dit qui vous êtes ?“
Je ne comprenais pas ce que mister psy voulait me faire comprendre. J’étais moi, moi devant lui, ni plus, ni moins. Il allait quand même pas se transformer en loup garou ou en fée Carabosse. D’un oeil inquiet je le fixais, mais rien, pas un pet de lapin.
Les lumières au-dessus de moi se mirent à tourbillonner de plus en plus rapidement. Sa voix profonde ne fut plus qu’un murmure au fond de ma tête.
“Pourquoi cette couche de masques tellement épaisse qu’on ne devine pas votre visage, Barnabé, pourquoi ne vous mettez-vous pas cul nu ?“
Un frisson d’angoisse me souleva “cul nu mister psy ?“
“Oui, cul nu Barnabé, comme un tout petit enfant".
Ouf, je respirais, j’avais cru un instant qu’il était pédé, l’angoisse me quitta. Sa voix continua à me bercer.
“Vous êtes un petit enfant Barnabé, un tout petit enfant, souvenez-vous, souvenez-vous !“
Là, j’ai eu un choc qui m’a totalement réveillé.
“Mais mister psy, je suis un bébé éprouvette, et de maman j’en ai jamais connu puisque j’ai fini à l’orphelinat à 14 mois. A part une grande déchirure, je ne me souviens de rien.“
Mister psy se leva d’un seul élan.
“Mais c’est ça, Barnabé, c’est ça, vous êtes soigné. Vous avez fait remonter le traumatisme.“
Maintenant, il avait l’air pressé. Il m’aida à me lever.
“Très bien ça, très bien. Un cas d’école Barnabé, vous êtes un véritable cas d’école“. - disait-il en me poussant vers la paroi de la bibliothèque à nouveau ouverte.
“Au revoir Barnab".
“Euh, au revoir mister psy et, merci, merci pour tout".
“C’est ça Barnabé, à bientôt".
J’eus un étonnement inquiet, mais il avait dit ça sans en avoir l’air, une formule toute faite.
La secrétaire me tendit mes affaires en me disant de me casser fisa, fisa. Tudieu, que je l’aimais pas celle-là, elle ne perdait rien pour attendre.
A la porte, je me permis de lui faire un pied de nez doublé d’un bras d’honneur avant de me casser fisa, fisa comme elle disait.
Dans la rue, je me sentais vraiment bien. Mister psy avait bien travaillé. Mon reflet renvoyé par la vitrine d’une boutique me parut tout d’un coup ridicule. Mon melon me parut niais, ma canne ostentatoire. Une poubelle proche me permit de m’en débarrasser. Sans chapeau, sans canne, je me sentais un autre homme.
J’eus une hésitation, allais-je faire un tour au jardin du Luxembourg ou allais-je me rendre dans mon chez-moi bien douillet. Finalement, je choisis de me rendre dans mon chez moi plutôt que continuer à traîner. Il était préférable de me remettre dans le bain de ma propre existence, j’avais un tas de truc à faire.
Premièrement, m’occuper des papiers que les Assedic m’avaient envoyés pour éviter de perdre mes droits aux indemnités. Après, je pense qu’un petit tour à l’ANPE allait s’imposer pour reprendre contact avec ma réalité sociale et peut-être même trouver un boulot.
Ouais, j’avais perdu assez de temps, il allait falloir me remettre dans le bain le plus vite possible. Désormais je me sentais un homme nouveau, un mec bien dans sa peau avec une envie formidable de vivre avec les autres. Une espèce de renaissance.
Dès que je serais chez moi, j’aviserais pour me débarrasser de ce miroir idiot. Je téléphonerais avec mon portable à Emmaüs, quitte à les payer. Ils sont tous débrouillards dans cette boîte, ils trouveront bien un moyen.
Putain, le chemin avait été long, mais j’y étais arrivé. Maintenant il fallait que je me démerde pour toucher le bonus, c’est à dire, femme, travail, maison, avenir. Une vie normale, quoi.
Donc, direction la maison.
VI
Mon studio ressemblait à mon studio, le miroir ressemblait à un miroir, la porte ressemblait à la porte et j’avais la clé dans ma main. En fait, ce fut la première impression que j’eus dès mon arrivé. Puis à la réflexion et au deuxième regard mon studio ressemblait toujours à mon studio, la porte ressemblait toujours à la porte, mais le miroir ne ressemblait plus au miroir parce qu’il n’était plus là. Choc !
Le croque-mitaine était venu chercher son jouet pendant mon absence. La semaine n’était pas écoulée et j’en étais débarrassé, j’eus un rire homérique.
“ AHAHAHAHAHAHAHAAHAHHAHAAH “. - Merci mister psy.
Plus trace du miroir, disparu comme il était venu. Mais au fait comment il avait fait pour entrer chez moi, le pingouin. J’examinais la porte, aucune trace d’effraction.
Bizarre, mon cousin a dit bizarre, sauf que si mon cousin existe, il doit encore être dans l’éprouvette. Maintenant que mon origine m’était revenue, ce mot chantait dans ma tête, constamment pratiquement, sans s’arrêter “ éprouvette, petite couette, à la sauvette “ enfin des conneries comme ça, chantées à la mode des cantines enfantines.
Pourtant, le fait que nulle effraction n’ait été effective, me gênait quelque peu. Le fait que le délai, à mon grand bonheur d’ailleurs, n’ait pas été respecté me laissait un goût douteux dans la bouche, c’est de l’humour.
Mais, trêve de balivernes, j’avais des papiers administratifs à remplir, d’autres préoccupations m’appelaient. La normalité reprenait ses droits et à nouveau à ma plus grande satisfaction, j’étais comme tout le monde.
Je me fis un peu de thé, m’assis tranquillement à mon bureau pour remplir les papiers. Cette tâche terminée, je donnais quelques coups de téléphone avec mon portable, histoire de prendre un max de rendez-vous pour le lendemain et pour l’après-midi même. Un coup d’oeil à mon réveille matin, bientôt 14 heures. 14 heures, c’est l’heure normale, il allait être temps que j’y aille.
Il fallait quand même que je me change et que je m’habille correctement. Plus question de dégaine malsaine. Mise correcte pour donner bonne impression, j’allais quand même faire un tour à L’ANPE.
Je me mirais dans le morceau de glace qu’il me restait. L’ensemble rendait bien, j’étais présentable sinon fréquentable. Faudrait pas que j’oublie de faire des courses sur le chemin du retour. Mon frigo était aussi vide que l’intelligence dans les yeux de bécassine, la cousine de la deale. J’étais prêt, je sortis par la porte.
Cette fois-ci, je ne me croisais pas dans le couloir. Pourtant, en me retournant, j’eus l’impression d’une brève ondulation de la peinture de la porte. Rien de plus qu’une infime ondulation. Peut-être un errements de mon esprit, mais le doute brusquement me tarauda. Un doute, un simple doute mais qui risquait de s’avérer mortel pour ma tranquillité.
Une certitude, il me fallait une certitude.
Si je prenais les choses objectivement, ce que j’avais cru percevoir pouvait avoir deux significations. Premièrement où mon autre moi avait disparu et dans ces conditions la situation redevenait normale et je n’avais alors rien perçu du tout ou alors, j’étais devenu cet autre moi et cela ne pouvait signifier qu’une chose, le miroir n’avait pas disparu.
C’était la porte qui avait disparu. Nom de Dieu, si cela était, ça allait être l’enfer.
Il fallait que je sache et que je sache vite. Après le psy, il ne me restait qu’une solution. Moi qui n’avais jamais cru en Dieu, je n’avais pas d’autre solution que d’aller le voir pour lui tailler une petite bavette. On ne sait jamais, c’est peut-être lui qui me faisait ça par esprit taquin........pour s’amuser, par bêtise, quoi.
Justement, je connaissais une église, place Paul Verlaine, dans le 13ème arrondissement. C’est là que je devais aller, sans aucun doute. Après peut-être, j’irais voir mes copains dans les troquets de la Butte aux Cailles, histoire de me reposer la tête et l’esprit. Pour l’ANPE, on verrait après.
Aussitôt dit, aussitôt fait. De l’extérieur, l’église n’a pas terrible apparence. Sa couleur tourne plutôt vers le grisâtre que vers le blanc lumineux. Je ne savais pas trop comment faire pour rentrer en contact avec le bon Dieu, mais, bon point pour moi, j’avais quand même vu comment les vieux faisaient dans des reportages à la télé. Ca sert de regarder la télé, la preuve, on finit pas idiot.
L’église était fraîche et vide, aussi vide que le plat de ma main. Un moment l’envie de me faire le tronc me titilla, mais j’abandonnais aussitôt. Je venais parler au patron et si je commençais par lui dépouiller sa caisse, l’entretien serait mal engagé. Fallait mieux pas. On était là pour faire dans le correct.
Je m’assis donc sur le banc placé devant un Jésus accroché sur sa croix, elle même accrochée à un cintre de l’église. La tête penchée vers le sol en signe d’humilité, je commençais à parler au bon Dieu.
Je lui demandais d’abord pourquoi ça m’arrivait à moi et pas à quelqu’un d’autre. Ca, je pigeais pas vraiment. Peut-être que je méritais mon sort, mais alors, il fallait m’expliquer les règles du jeu que je puisse jouer aussi.
Ensuite, j’étais pas si mauvais que ça, la deale par exemple, il était pourri jusqu’à l’os. Lui, j’aurais compris, mais moi, j’ai pas fini de piger parce que j’ai pas commencé à comprendre surtout que maintenant j’étais un citoyen normal, un comme tout le monde, un brave mec quoi.
Tout à l’heure, l’idée du tronc de l’église, c’était de la réminiscence, c’est tout. Du pas grave en somme.
Comme ça, j’ai parlé un max, au bon Dieu, je lui en ai fait une tonne.
Je suis sûr qu’il était passé de mon côté et, pour bien lui montrer que j’étais pas un méchant, je me mis à genoux et je lui fis la totale, je pleurais la tête entre les mains.
Après un temps certain à jouer les arrosoirs, je relevais timidement la tête. L’église était normale, simplement normale. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre.
Il n’y avait rien, l’église était normale, N.O.R.M.A.L.E.
Le coeur confiant, je relevais la tête pour regarder le Christ.
Il pendait sur sa croix tout ce qu’il a de plus normal sauf qu’il me souriait et en plus, il bandait, je voyais ça à la bosse sous son caleçon.
Je baissais aussitôt la tête, estomaqué. C’est pas vrai, j’y crois pas.
De nouveau, je lève la tête, je regarde. Le Christ ne bandait plus, il me souriait toujours.
Je souris aussi indécis.
Tout d’un coup, il me tire la langue en faisant le même bruit que font les enfants en semblable situation “Beleu, beleu, beleu, beleu, beleu, beleu “.
Une larme me coula, creusant des rides profondes sur mon visage. J’avais dû vieillir au moins de vingt millions d’années.
Nom de Dieu, ça allait être l’enfer, la semaine avait à peine commencé.
VII
Face à ma porte, je rumine.
Face à ma vie, je déprime. Qu’en reste-t-il, à part une porte où un miroir se déchaîne. Parce que de miroir, il n’y en a pas en apparence.
C’est pas vraiment le moral, je cauchemarde. Pourtant, il doit bien exister une porte de sortie, même si le mot porte n’est pas le terme approprié.
Voyons, il me faut d’abord mémoriser tous les éléments objectifs. qui, en les rapprochant, m’amène à déterminer une trame, une explication à ce qui m’arrive. Actuellement, tout de suite, je me retrouve sans gilet, ni melon et encore moins de canne. Donc, pour en arriver là, il m’a bien fallu vivre une réalité. C’est la preuve que je n’ai pas fait que du sur-place en me rêvant vivre bêtement dans ma piaule en contemplant un stupide miroir. La preuve qu’il se passe vraiment quelque chose.
Là, ce que je touche du doigt est un fait déstabilisateur de.............en fait, je ne sais pas comment appeler le de en question.
Un autre fait à considérer, à un moment, la deale m’a annoncé, dans une des réalités, posséder un miroir comme le mien. Mais, pour en avoir une certitude, il allait me falloir faire confiance au la deale que je rencontrerais et ça, ça me posait question.
Désormais, j’allais devoir me méfier de tout et de tous. En effet, comment savoir si la deale était bien la deale, et pire, comment savoir si moi, j’étais bien moi et que notre rencontre allait s’inscrire dans la vraie réalité ?
Oh, la quadrature du cercle ! Je pris ma tête entre mes mains avec une envie de verser de grosses larmes. Si, j’en sors, je promets de repasser mon pantalon tous les jours.
Bon, alors, d’abord bouger !
Je levais mon cul, donnais un coup de peigne à ma tignasse, avançais d’un pas, m’arrêta et fixais la porte. Par prudence, j’avançais la main pour l’effleurer. Mes doigts heurtèrent le bois. Bien, c’était une porte, une vraie de vraie.
Et comme une porte est faite pour être ouverte et fermée, j’ouvris la mienne prudemment.
Rien, mon escalier était mon escalier, pas moins, pas plus. J’avançai d’un pas, aucun frémissement de l’espace au franchissement du seuil. Tenais-je le bon bout ?
En bas, dans le hall, le miroir mural me renvoya l’image d’un être classiquement vêtu d’une veste et d’un pantalon en jeans. Même la chemise à carreaux, au col largement ouverte sur ma poitrine glabre n’ajoutait aucune originalité à cette silhouette d’une médiocrité commune.
Mes globes oculaires enregistrèrent l’image, mais mes neurones eurent des difficultés à la digérer. Décidément, mon fonctionnement neurologique connaissait des ratés.
Bon, qu’importe, j’avais une mission à accomplir, comprendre le pourquoi du comment, et après tout, j’étais toujours Barnabé, le seul, l’unique.
Une fois dans la rue, je me positionnais dans le courant ascendant de la foule, celui qui montait vers le jardin du Luxembourg.
Une gène me courait malgré tout le long de la colonne vertébrale comme si ma nouvelle carapace gênait la progression de mon corps. Autant mon moi d’avant traçait facilement sa route vêtu de son melon et de sa canne, autant, je ramais grave à éviter tous ces corps mouvants. Je tentais une rotation de 360 degré sur l’axe de mon cou, mais la mécanique ne répondit pas. Décidément, j’étais un peu rouillé.
Qu’importe, le Luxembourg approchait et peut-être des réponses y allaient fleurir. Du coup, mon pas s’allongea sans qu’aucun ordre ne provienne de mes neurones cervicales.
Sans surprise, je découvrais la deale à sa place avec son air bovin sur sa face de fin de race, à sa place aussi. Il n’eut aucune réaction en me voyant approcher. Devant ce constat, je me plantais devant lui direct.
Monsieur daigna lever la tête en ma direction et m’adressa une parole lourde de mépris.
“Tu veux quoi, banane, ma photo ?”
Comment qu’il me parle lui, c’est à moi qu’il s’adresse ce naze. L’échauffement me monta brutal à la tête. C’était pas vraiment le moment. “Tu t’arrêtes ! C’est moi Barnabé. T’as fumé la moquette !“
“Nabé, c’est toi ?” - me fit-il, tout contrit.
“C’est moi, en os, mon pote. Alors, atterris !”
“Mais, merde, t’as fait quoi à ton apparence ?”
En plus, il avait de la fiente de poule dans les yeux, ce con.
“De quoi, tu causes, j’suis pareil, comme d’hab".
“Mais, ton melon, ton gilet, ta canne, qu’est-ce que tu en as fait ?“
“Poubelle, mon pote et toi aussi, tu ferais bien de faire la même".
“Mais, nabé, ton apparence, c’est ta personnalité. Si tu la perds, tu n’es plus toi, tu es un autre".
Oh là, il me prend le chou. Il va falloir lui remettre les idées en place. Brusquement, je lui collais ma face de carême devant la sienne. En réponse, il me fit des yeux de hibou, genre glauque.
“J’ai l’air de ne pas être moi. ” - lui dis-je en le secouant par le col.
“Pour la manière brutale, peut-être pas, mais le reste, c’est sûr, y’a à redire.”
Je le lâchais, découragé par son incompréhensible incompétence. Il ne fera jamais partie des surdoués de toute façon. Décidé à m’inscrire dans l’agir, j’approchais une chaise.
“Ecoute-moi bien !” - je lui donnais une claque légère pour obtenir son attention. Devant son air bovin, je spécifiais - “Je peux t’en mettre une vraie, si tu veux ?”
“Non, c’est pas la peine, dépense pas ta force.”
Enfin, une parole sensée.
“Est-ce que tu as un miroir chez toi ?”
“Un quoi ?”
“Un M.I.R.O.I.R.” - épelais-je - “Un miroir, tu captes ?”
“Bien sûr que je capte, je suis pas idiot quand même.”
C’est pas moi qui l’ai dit, mais bref.
“Je précise, un miroir qu’un grand relou, tout de noir vêtu t’aurais fourgué.”
“Pourquoi, il est volé ?”
Il est bête, bête à manger du foin, heureusement, autrement, j’aurais sans doute toujours pu courir après ma réponse tellement il est vicieux.
“Alors, t’en as un ?”
“Ouais, pourquoi, tu le veux ?”
Il est trop ce mec. Déjà, que j’en avais un, il veut m’en refourguer un autre. Je lui posais une main sur le genoux pour bien capter son attention.
”T’as viré pédé ?” - Il me sort et son regard exprime toute l’innocence de son âme pourrie. Y’a pas, y’a des moments où j’ai envie de le tarter grave. Néanmoins, je retirais ma main pour la mettre dans ma poche.
“Écoute, abruti, ton miroir, rien de bizarre ?”
Et là, c’est moi qui me mit à le regarder fixement dans l’espoir insensé de l’entendre m’avouer être le produit d’une fausse couche.
“Réfléchis, c’est une question de vie ou de mort !”
“Bof". - C’est tout ce qu’il est capable de me sortir ce résidu de foetus.
“Réfléchis, bon Dieu !” - et je me mis à le secouer de la main droite, la gauche restant dans la poche.
“Arrête, Barnabé, arrête, tu me chatouilles".
La chatouille, j’ai toujours eu en aversion, du coup je bloquais net.
“Écoute, le miroir, tu n’as jamais rien remarqué de bizarre ? Même la moindre petite chose qui ne cadrerait pas avec tes habitudes ?”
“Si". - il me regarda bizarrement - “des fois, Nabé, tu es curieux. Tu me poses des question alors que la réponse de ce que tu me demandes, c’est toi, t’as qu’à te regarder".
Je me regardais sans rien voir de spécial.
“Mais, regarde-toi, tu n’es plus Barnabé et comme tu dis, c’est bizarre".
Bon, au moins, ça, je lui accordais.
“En plus,” - ajouta-t-il - “qui me dit que tu n’es pas justement une de ces choses bizarres dont tu parles".
Touché, là encore, il avait raison. Ca allait s'annoncer compliqué pour voir la confiance se repointer entre nous. Pourtant, étape indispensable si je voulais sauver ma peau, même, au prix du sacrifice de la sienne sur l’autel de ma rédemption. Mais, ça, j’allais pas lui dire. Après tout, on n’a pas besoin d’être à deux pour ramer sur un canot de sauvetage. Même, si c’est plus confortable à deux quand y’en qu’un qui rame et ça n’aurait certainement pas été moi.
“Bon,” - lui dis-je - “faut mettre les choses à plat avant que la situation ne nous échappe complètement. Dis-moi, as-tu oui ou non un miroir livré par un croque-mort ?”
“Non, en fait, je n’en avais pas et j’ai jamais vu la gueule d’un croque-mort. Par contre, tu te souviens quand j’t’ai ramené chez toi. Tu m’as dit de regarder ton miroir ?”
“Oui, j’te suis.”
“Ben, voilà, j’suis pas passé par la porte en sortant, j’suis passé par ton miroir. J’avais pas compris tout de suite, mais un malaise me bouffait les tripes et en y repensant, j’ai compris.”
“Putain, j’le savais.” - criais-je en me relevant - “sauf que je pensais que t’étais un autre, c’est la raison pour laquelle, j’t’ai rien dit.”
“Assis-toi, c’est pas fini.” - proféra la deale en me tirant par le pantalon.
“Y’a pire ? “ - m’inquiétais-je en prenant une teinte verdâtre.
“Ouais, quand je suis arrivé chez moi, il y’avait un miroir, pareil que chez toi et je suis sûr, mais sûr de sûr, de ne pas être rentré chez moi par la porte.”
Un voile gris recouvrit mon regard, j’étais dans le noir.
“Nabé, Nabé, qu’est-ce qui t’arrive ?”
La deale, sa voix me paraissait lointaine, mais, elle, seule me retenait à la réalité, en espérant que celle où nous nous trouvions était la bonne.
“Excuse-moi, vieux. J’ai trop l’impression que ma tête éclate. On est trop dans la merde.”
Il me regarda d’un oeil anxieux. “Il va falloir nous battre Barnabé.”
La deale se battre, rien que cette idée eut le don de me remettre le ciboulot en place. Mais hypocrite, je fis comme l’autruche, la tête dans la cuvette des chiottes.
“Tu as raison.” - répondis-je en lui prenant la main - “A la vie, à la mort, la deale.”
“A la vie, à la mort !” - affirma-t-il en me la serrant fortement.
Nous étions désormais pacsés pour le meilleur et pour l’adversité. J’espère que ce gros naze avait des tunes sur son compte en banque au cas où.
“Ecoute-moi.” - et je lui expliquais gravement ce que j’avais vécu depuis l’arrivée du fameux miroir dans ma vie. Plus je lui expliquais, plus je voyais ses yeux s’emplir d’une angoisse insondable. Il avait raison d’avoir peur, nous étions plongés dans le chaudron du diable et ce con montait l’eau à ébullition.
VIII
“Bon, alors, on fait quoi ?” - m’interrogea-t-il.
Bonne question me dis-je en le regardant, en le regardant et en m'avisant que pas une fois, pas une seule, il n’avait cherché à se rouler un join. Et la deale sans fumette, c’est comme, comme George Bush sans son Ben Laden.
“Tu fumes plus ?” - lui demandais-je un peu agressif.
“Ah, ouais, t’as remarqué. C’est vrai, j’ai pas touché un join depuis que je suis passé au travers de nos miroirs respectifs. J’arrive plus, j’ai trop la trouille de voir des petits bonshommes verts débarquer et me dématérialiser.”
Ouf ! J’avais cru un court instant être en face d’un autre et pas du vrai. Sauf, qu’avec la connerie qu’il venait de me sortir, y’avait pas de doute, c’était bien lui.
“Bon, voilà ce que je te propose, nous allons chez toi et ensemble, nous allons passer à travers ton miroir.”
“Tu crois ?” - demanda-t-il d’une petite voix- “Ca craint pas trop ton histoire ? Et pourquoi pas chez toi ?”
“Primo, mon miroir a disparu, il ne reste plus que la porte, ce qui signifie que cette chose est vivante.”
“Vivante, Barnabé ?” - martela-t-il, un bloc de ciment lui nouant le colon.
“Oui, vivante, mon pauvre, car elle absorbe la matière.”
“Mais, c’est quoi ça, un spoutnik ?”
Décidément, ce type n’a aucune culture, il me déçoit plus profondément que les promesses d’un candidat à la présidence de la république. Je le repris l’air découragé vu la proximité du combat qui nous attendait.
“Pas un spoutnik la deale, un Ovni.” - j’épelais - “O.V.N.I, tu piges ?”
“OK, OK, c’est pas la peine d’en faire une jaunisse.”
Je le regardais et je me mis à pleurer, un gros chagrin me saisissant les tripes Je savais que la guerre se gagnait avec une armée et Staline, l’ex-dictateur de la défunte URSS avait dit en parlant du Vatican, le Vatican, combien de divisions ? Que lui aurais-je répondu me concernant, une division mon général, le corps d’armée la deale. Il serait mort de rire.
“Bon, je reprends. Il y eut une porte, il y eut un miroir, ok ?”
Il hocha sa tête de raté de la vie.
“Bien, imagine alors que cette entité a pour fonction d’ingérer la matière, n’importe laquelle, inerte ou organisme vivant en en adoptant la forme.” - il suivait les gestes accompagnant mon discours comme la carpe suit le leurre. “Donc, le miroir a absorbé la porte, s’en est approprié la forme et la prochaine victime, c’est moi ou plutôt nous, tu piges.”
“J’ai mal à la tête.” - se plaignit-il.
“T’as raison, sauf que bientôt, ta tête ne sera plus ta tête.”
“Qu’est-ce qu’on peux faire, c’est monstrueux ce que tu dis. Je croyais être à l’ère de l’exploration spatiale, ça fait un peu vaudou ton histoire.”
“T’as une meilleure explication ?”
Son silence pesant me glaça dans ma certitude, nous étions dans le caca jusqu’au cou. Une interrogation s’insinua alors dans mon esprit, et si l’entité était pire que vivante, intelligente ?
“Retiens bien ceci, mec. Ce truc absorbe non seulement la matière inerte ou vivante, mais, elle en intègre le vécu, tu entends, elle s’approprie les souvenirs de l’être auquel elle s’attaque.”
“Qu’est-ce qui te permet de dire ça ?”
“Tu trembles carcasse.” - lui dis-je en constatant que ses genoux jouaient des castagnettes. Mon Dieu, la France, pensais-je, la guerre n’est même pas commencée.
“Souviens-toi, elle m’a fait vivre ton histoire d’amour avec Edith Piaf au cours duquel tu as embrassé Bugs Bunny.”
“Ouais, pas jojo ton histoire.”
“Peut-être, sauf que c’est moi qui ai toujours apprécié la môme Piaf, pas toi, et c’est moi également qui aime bien les merries mélodies. Alors, elle a puisé dans ma tête, mes rêves et mes préférences pour me les sortir en kaléidoscope et en couleur.”
“On est foutu, c’est ça que t’es en train de me dire ?”
“Pas du tout, mais il faut connaître notre adversaire pour pouvoir le combattre et le vaincre.”
“Qu’est-ce que tu proposes ?”
“Je pense que de mon côté, c’est mort. Le miroir a bouffé ma porte et c’est sûrement moi la prochaine victime puisqu’il a commencé à s’approprier mes souvenirs.”
“Alors ?”
“Alors, c’est chez toi qu’on va aller. On va y aller et traverser ton miroir pour la bonne et simple raison qu’il n’a pas encore entamé sa métamorphose en absorbant ta porte. De plus, ton miroir est le fruit de l’accouchement du mien.”
“T’es pas sérieux là, on nage carrément dans le grand guignol, un éléphant qui accouche d’une souris, je veux bien, mais là, un miroir poule pondeuse, y’a problème, non ? T’es pas en train de nous faire vivre dans une des dimensions bizarroïdes dont tu raffoles ?”
“Attends, si t’es pas avec moi, tu vis ta vie. Je me démerde en solo. Chacun pour soi et Dieu pour tous, c’est ça que tu veux, te démerder avec le clone ?”
Là, je l’ai abasourdi. Il en mouillait sa culotte. Ce type quand même, c’est un gros dégueulasse
“Ne m’abandonne pas.” - souffla-t-il dans un dernier soupir. Dommage, je n’avais pas de suaire pour le recouvrir, autrement, je l’aurais bien étouffé avec.
Magnanime, je lâchais, “Allez, viens, allons affronter notre destin.” Il se leva et me suivit comme un toutou, la tête basse.
Chez la deale, c’est comme chez moi, sous les toits. Pas plus petit, pas plus grand, c’est comme ça pour les mecs fauchés. Sa porte a un air d’honnête porte. Une porte, une vraie, une de celle pour qui vous seriez prêt à donner votre mère sans confession. Elle a les yeux d’Alice, cette porte, la marâtre poissonnière du marché d’Aligre. Pourtant, la main de la deale tremble en introduisant la clé dans la serrure, sa main cherche la mienne et la serre compulsivement. Je m’inquiète, il est capable d’avaler son bulletin de naissance et de le ressortir par l’anus en l’état. Il faut qu’il tienne le coup, c’est pas le moment de me laisser tomber.
“Vas-y !” - lui intimais-je.
Et la clé tourna.
“Fisa !” - ajoutais-je
Et la porte s’ouvrit.
Nous restâmes sur le palier indécis. La piaule de la deale avait l’air aussi minable que lui, aussi dépouillée que la mienne. Frère de galère et désormais frère dans l’adversité.
“T’es sûr qu’on y va ?”
“T’es chez toi, mon pote.”
L’argument n’eut pas l’air de lui faire de l’effet et sa main dans la mienne suintait la moiteur. D’un coup sec, je lui fis lâcher prise avant de m’essuyer la pogne sur son pantalon.
Je franchis le seuil et me retournais, le miroir était là, devant moi, exactement pareil, le clone de l’autre quoi. L’image qu’il nous renvoyait était la mienne et celle de mon compagnon qui m’avait rejoint. Le reflet était celui de deux paumés de la vie.
“T’as vu, c’est bien le même, dit.”
Ouais, il avait raison, je ressentais le même malaise, la même impression de perversion, le même sentiment d’étrangeté. Je levais mon bras pour que ma main l’effleure.
“Fais gaffe.” - me souffla-t-il.
Mais, rien, pas un frémissement sur sa surface égale et en plus, parfaitement compacte comme s’il cherchait à me faire croire qu’il n’était tout simplement qu’un pauvre connard de miroir et uniquement que cela.
“Il nous prend pour des truffes.” - dis-je à mon compagnon.
“Tu crois qu’il peut faire ça ?”
“T’as vu nos tronches de cake, c’est pas difficile.”
“Alors, qu’est-ce qu’on fait. Peut-être qu’il est pas encore prêt.”
“Ouais, et on va attendre sa mutation, les doigts dans le nez. Fais-nous plutôt un café, le temps de réfléchir.”
On ne peut pas dire que la deale était du genre préoccupé par la bouffe, mais au moins, il avait du pain et du beurre. Nous nous installâmes sur sa table ikéa et commençâmes à nous engouffrer des tartines les unes après les autres.
En fait, je ne me souvenais plus la dernière fois quand j’avais mangé, comme je ne savais d’ailleurs pas l’heure qu’il était.
“Il est quelle heure ?”
J’aurais dû savoir que c’était la question qui tue et me mettre la tête dans un sac plutôt que l’ouvrir. La deale faisait face au miroir alors que moi, je lui montrais mon dos. Je vis les yeux de la deale s’agrandirent jusqu’à lui manger le visage. Y’a pas, mais quand il exprime la surprise celui-là, on a toujours l’impression qu’il a avalé un balai.
Je me retournais brutalement. Le miroir avait disparu, il ne restait que la porte. “Putain, le piège !” - m’écriais-je.
Je me retournais aussi sec, ouf, la deale était toujours là.
“Et maintenant, qu’est-ce -qu’on fait ? “
“On y va ! Allez, amène-toi !”
Je me levais et ouvris la porte.
Prudemment, il examina l’espace qui s’ouvrait.
”Mais, où il est ce putain de miroir ?”
“La porte et le miroir, c’est pareil.”
“Attend, tu m’as dit que c’est sa première mutation, c’est ça ?”
“Et alors ?”
“Et que tu n’avais pu briser le miroir ?”
“Oui, c’est vrai.”
“La porte, peut-être qu’elle, on peut la réduire en morceau, qu’est-ce que t’en dis ?”
Nom de Dieu, quand il réfléchit celui-là, c’est pas de la tarte. Tout de suite, je compris la chance qui se présentait à notre portée.
“T’as un marteau ?”
“Je crois, attends.”
Il trifouilla sous son évier et en retira un marteau et un pied de biche. Chacun, armé d’un outil, nous nous mîmes à frapper furieusement la porte. Nous frappâmes, frappâmes, frappâmes. La deale arrêta le premier et lorsque ce fut mon tour, pas une égratignure ne marquait sa surface. Il jeta son marteau au sol et franchit le seuil de la porte.
“De toute façon, on est foutu.” - articula-t-il.
“Arrête de dire des conneries” - dis-je en le rejoignant tout en fermant sa porte. Sauf que devant son air hystérique, je me mis à regarder autour de moi. Et brusquement, un vent glacé me balaya, c’était la merde, on n’était pas sur son palier, mais sur le mien, devant ma putain de porte à moi.
L’autre se mit à crier les mains sur les yeux, “Barnabé, barnabé, non, j’veux pas, j’veux pas !”
Et pour gueuler, il gueulait, au point que ma voisine de l’étage inférieure ouvrit sa porte et monta pour voir ce qu’il se passait. La deale était tombé à genoux et pleurait à gros sanglots.
La voisine, la cinquantaine potelée, que je voyais d’ailleurs pour la première fois s’assit à côte de lui, le prenant par les épaules, “Mais, qu’est-ce qu’il y a mon petit ? Pourquoi pleurez-vous ?”
Je voulus le prendre par les épaules et le relever. Elle me donna une méchante tape de la main, retenant la deale à côté d’elle, “Mais, laissez-le, laissez-le, vous voyez pas qu’il est malheureux ?”
Elle s’accrochait à lui, on aurait dit une pieuvre sur un canard laqué. Et de le caresser sur la joue et de lui faire un petit bisou et de lui faire des papouilles en lui sortant des trucs du genre, “Ne t’en fais pas mon petit chéri, sèche tes grosses larmes, je vais t’emmener dans mon lit et te faire du bien.”
Là, là, je dois dire que je bloquais, il allait se taper la vieille et pas moi.
“Une partouze à trois.” - proposais-je.
“Va te faire foutre, pauvre taré.” - répondit-elle en me crachant sur les basquettes.
“Oh, c’est pas bien, vous auriez pas du faire ça.” - lui dis-je en indiquant le gros mollard qui s’étalait sur le blanc de ma basquette blanche et nike. La grosse, elle commença à embarquer mon pote qui au lieu de réagir s’appuyait lourdement sur son épaule. Je me mis à réfléchir à trente mille à l’heure, quelque chose était en train de nous échapper. En fait, en passant par le miroir de la deale, tout ce qui allait nous arriver allait sortir de son esprit délirant. Il fallait reprendre le contrôle.
L’autre vampe, elle l’avait déjà descendu pratiquement sur son palier. Encore un peu et elle allait l’engloutir dans son appartement. Une idée, il me fallait absolument une idée. “Madame, dite, madame.” - elle me regarda avec dans les yeux une température torride qui me mouilla le slip. Il fallait que je sauve l’autre abruti - “Tu veux quoi, mon p’tit gars ?” - me dit-elle avec une grosse voix. Voilà maintenant qu’elle se prenait pour un gros thon. Il allait falloir que je la corrige grave la meuf.
Elle ouvrit sa porte. Je me précipitais pour la bloquer.
“Halte, ma brave dame !” - dis-je en bloquant son entrée.
Elle m’allongea d’un coup de pied dans mes bijoux de famille qui me laissa plié en deux de douleur. La porte se referma sur mon pauvre ami. Combien de temps, je restais là, je ne sais. Par contre, j’entendis parfaitement la deale hurler mon prénom à travers l’appartement. Il avait l’air d’avoir la jouissance encombrante.
Décontenancé, je restais là, accroupi, attendant je ne sais quoi. Le temps passait sans que je puisse prendre la moindre initiative. Je me rendais parfaitement compte que d’une certaine façon, je naviguais dans le délire de la deale. Mais, pour en sortir, nous allions devoir de toute façon repasser par sa porte à lui. Ce qui, vu la tournure des événements, n’allait pas être une sinécure. Dans l’appartement, des pas se firent entendre et à mon avis le bruit d’un paquet que l’on traînait par terre. La porte s’ouvrit brutalement. Par prudence, je ne bougeais pas. Je ne voulais surtout pas effrayer cette pauvre vieille femme fragile. Je vis la deale voler devant mes yeux, atterrir sur la marche et commencer à descendre l’escalier sur le derrière d’abord et pour le finir sur le dos.
Je ne mouftais pas.
La porte se referma violemment avec un commentaire à l’adresse de mon camarade, “Ejaculateur précoce !”
Je ne mouftais pas, mon camarade continuait à descendre.
Heureusement, car la porte se rouvrit et la grosse se mit à gueuler, “Reviens quand tu veux !”
Dès que la porte se referma, je me précipitais dans l’escalier à la suite de mon pote et parvins à le rejoindre seulement au troisième, les bras en crois sur le pallier. Tout ce qu’il arriva à me dire, “Putain, c’était le pied, mec, le pied. Tu devrais l’essayer, un volcan !”
Rien que cette idée me fit courir un frisson d’angoisse dans le dos.
Je remis debout le camarade. A nouveau, la voix se fit entendre, “Reviens, quand tu veux !”, un vrai coucou mécanique, mais en tout cas, plus question de revenir en arrière. Il fallait descendre et sortir de ce guet-apens.
Il était carrément en vrac, mon camarade avec des cernes plein les yeux. Cela avait dû être chaud de chaud là-haut.
Difficilement, je le traînais dans un bistrot, au coin du boulevard Saint Germain. Un bon café ne pourrait pas nous faire de mal. “Alors ?” - lui dis-je après avoir constaté que de la couleur revenait à ses joues.
“Qu’est-ce que tu veux que je te dise, logiquement, il faudrait revenir d’où on est parti.”
“C’est-à-dire ?” - demandais-je étonné de la clarté de sa pensée.
“Il faut retourner chez moi.”
“Ok, et on y fait quoi ?”
“On repasse par le miroir, voilà tout".- Il avait tout compris. Je le fixais avec attention, la question qui me taraudait était simple, qu’est-ce qu’il pouvait bien avoir dans sa caboche, et qu’est-ce que ça nous réservait avant de parvenir jusqu’à chez lui. Le connaissant, ça allait être un cauchemar.
“Allez, la deale, on y va !” - intimais-je en me levant.
Il me saisit le bras, m’obligeant à le regarder.
”Je m’appelle Lucien, Barnabé, tu entends Lucien, que je ne t’entende plus jamais m'appeler la deale, compris !”
Je le regardais interloqué, merde alors, baiser ne lui réussissait pas, mais pas du tout.
“Ok, t’énerves pas, va pour Lucien, y’a pas de lézard.”
Malheureusement, à ce moment-là arrivèrent deux serveuses, canon, canon. Genre greluches avec des lolos qui sortaient de larges décolletés et avec des minis jupes raz le bonbon. Leurs lèvres pulpeuses peintes d’un rouge tellement criard qu’il aurait affolé un troupeau de lamas s’ouvrirent pour exprimer un désir chaud de chaud.
“Tu viens mon minet ?”
J’en étais tout retourné et je ne me sentis pas me lever.
“Pas toi blaireau !” - dit la plus proche en me renvoyant d’une bourrade sur ma chaise. Eh, merde, c’était pas à moi qu’elle s’était adressé.
Elles prirent chacune la deale, pardon Lucien par la main.
“Comment, tu t’appelles mon biquet ?”
“Lucien.”
“Lulu, oh comme c’est mignon. Viens donc mon Lulu, on va t’apprendre à danser le tango.”
Et voilà le père Lucien partit avec les deux greluches. Je suivis des yeux le trio infernal jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière le comptoir. Et, j’entendis de "Ih" et j’entendis des "Oh", sans compter les "Ah-Ah", tout ça sous le regard imperturbable du garçon qui continuait à servir les verres.
Désorienté, je dirigeais mon regard vers la rue. Tudieu - me dis-je en contemplant un spectacle inhabituel. Le boulevard Saint Michel était envahi par une espèce de mousse gris blanche qui montait au moins jusqu’aux toits des immeubles. Le pire étant que les gens et les véhicules circulaient dans ce cloaque sans avoir l’air de se rendre compte de rien. Je me pinçais bien fort d’incrédulité et cette fois-ci, cela marcha puisque je n’étais pas dans mon délire, mais dans celui de la deale.
D’un coup mon esprit s’illumina, ce crétin des Alpes était un pervers refoulé et l’effet miroir l’autorisait à exprimer toutes ses frustrations. Donc, moi par ricochet, j’allais me retrouver immerger dans une grosse histoire de baise et tout ça, juste comme témoin. Finalement, ce salaud ne m’aimait pas. Le problème, c’est que s’il devait se taper toutes les nanas avant d’arriver chez lui, il n’aurait même plus la force de monter les escaliers.
Pour le moment, l’entité miroir nous damait le pion.
Finalement, le père la deale finit par émerger.
“Barnabé, Barnabé".
“Je sais” - le coupais-je en lui répétant mot pour mot ce qu’il m’avait dit concernant la vieille jeune de l’immeuble - “Putain, c’était le pied, le pied. Tu devrais essayer, deux volcans !”
“Comment, tu sais ?”
“Je sais, c’est tout.” - dis-je fataliste.
“Ben, toi alors !”
“T’as vu ta tronche ?” - Il était fagoté comme l’as de pique, les boutons de sa chemise boutonner de travers et sa braguette de même. Sans commentaire, pensais-je.
Lui, en se regardant se mit à rire, “La baise d’enfer”. - se crut-il obliger d’ajouter.
Je me levais pour le presser, “On y va". Tout ce que je souhaitais, c’est ne pas voir apparaître un troupeau de femelles en rut venir exiger leur part. En plus, c’est qu’il habitait un peu loin l’individu, avenue Daumesnil, à côté de la place Félix Eboué.
Lorsque nous sortîmes, le cloaque persistait, sauf que les passants et les conducteurs portaient tous sur le visage un masque qui leur couvrait les voies respiratoires. Nous, nada, on a rien, merci la deale.
“On va en boîte ?”
“On va chez toi". - déclarais-je pris d’une soudaine colère. Puis, mesurant la réalité de la situation, L’idée de le motiver avec une carotte me monta au cerveau. Hypocritement, je lui susurrais, “ y’a une meuf qui t’attend chez toi".
“Sérieux ?”
“Une bombe, j’te dis, coter à l’argus number one puissance 10. T’as rien connu, si tu ne la connais pas.”
“Nom de Dieu, grouille, y’a pas une seconde à perdre.”
Rassuré, je lui emboîtais le pas. Il me fallut même courir derrière ses basques pour arriver à le suivre. Mais, cela était sans compter sur le mauvais sort qui s’acharnait contre nous.
Au moment où nous sautions dans la rame du métro, par mégarde la deale écrasa le pied d’une jeune femme qui se mit aussitôt à pousser des cris d’orfraie. La deale au lieu de faire profil bas eut un mot malheureux, “Ta gueule pétasse !”
Par contre, moi, tout de suite, je remarquais à côté de la pétasse en question un espèce de colosse noir tout en muscle. Par prudence, je m’écartais de mon pote, au cas où une baffe maladroite n’aurait pas atteinte sa cible. La voix de la pétasse se fit plus stridente.
“Minet, minet, il m’a frappé !”
Le minet en question se pencha sur mon compagnon qui à côté ressemblait à un nain grimpé sur une échelle, vraiment, tout petit, petit.
“T’as touché à mon bijoux d’amour !” - l’interpella la grosse voix.
L’autre, complètement inconscient répond aussi sec.
“Tu me parles, pauvre merde ?”
Ouh-là-là, mais qu’est-ce qu’il n’a pas dit là, ce taré. Peut pas fermer sa gueule. Mais, ferme ta gueule !
Peine perdue, la deale n’avait jamais dû pratiquer la télépathie.
“Mon minet !” - encore la pétasse - “T’as entendu comme il te parle. Tu vas pas te laisser faire, dis ? Tu vas pas te laisser faire ?”
Le gros minet en question leva un poing aussi gros que la cuisse de ma concierge. D’un coup, toutes les conversations dans la rame se suspendirent, tous se mirent à attendre le drame en s’en délectant d’avance.
“Tu dis quoi avorton ?”
“Je dis pauvre merde, t’es sourd ou quoi ?”
En plus, il en rajoutait, allais-je m’évanouir pour éviter de voir mon pote se faire massacrer ou allais-je assister à la mise à mort. Peut-être l’aider ? - me souffla la voix de ma conscience. Ca va pas ! - lui répondis-je - pas question de me faire abîmer le portrait. On n’en a qu’un après tout et celui-là, je tiens à le garder.
Le poing partit tout droit, comme une masse, vers la bobine de la deale. Après, ce fut extraordinaire, la deale se contenta d’écarter la tête pour éviter le missile, d’ouvrir une bouche démesurée et planter ses dents dans l’avant-bras de la brute. Un hurlement à vous glacer le sang immobilisa l’air autour de nous, l’air tomba par terre nous laissant asphyxier.
“Mon minet, mon minet, il te fait mal. Oh, le vilain, monsieur. Vilain, monsieur, lâchez mon cachou d’amour, lâchez-le !”
Et la pétasse de donner des coups de sac à main sur la tête de mon pote. Le colosse avait beau secoué son bras, l’autre ne lâchait pas prise. Combien de temps ce combat de titan dura, en tout cas suffisamment longtemps pour que le métro s’arrête à la station où nous devions changer de ligne.
Les portes s’ouvrirent, les mâchoires de la deale se décrispèrent, sa bouche se détacha du bras, il fit un pas et se retrouva sur la quai. La brute quant à elle avait ramené son bras sur son torse montrant à sa pétasse le gros bobo bien marqué par les traces de dents.
Je me précipitais à sa suite, il m’avait bluffé ce con, néanmoins, il était temps de revenir à nos moutons. Et là, il n’y avait que moi pour mener la barque. Encore que là, il me fallut encore courir après lui pour éviter qu’il me lâche.
“T’as bouffé du lion, mec". - articulais-je un peu essoufflé, histoire de recréer du lien. En disant cela, je pensais que vu la forme olympique qu’il tenait, je risquais de m’en prendre plein la tronche quand il allait comprendre que je lui avais raconté des charres.
Il me répondit par un cliché, “La vie appartient à ceux qui se lèvent tôt".
Ben, mon cochon, à ce rythme, il allait finir par se prendre pour le bossu de Notre-Dame.
Le métro suivant nous amena à la station Daumesnil. Nous étions arrivé, mais cela n’avait pas diminué mon angoisse à la possible réaction de la deale. Tout d’un coup, je n’étais plus vraiment pressé d’arriver à bon port.
“Si, on buvait un café, histoire de faire le point". - suggérais-je.
“Ta gueule, ducon !”
Le ducon en question, c’est-à-dire moi, ferma sa gueule.
Il était pressé le garçon. Il traversa la chaussée sans regarder ni à droite, ni à gauche, ouvrit la porte de son immeuble à la volée, attaqua les marches de l’escalier quatre à quatre.
“Attends ! Attends !”
Mon coeur cognait en montant les marches deux par deux. La tête qu’il allait faire en s’apercevant que de meuf dans sa piaule, y’avait pas plus que de beurre en boîte.
Quand, j’arrivais sur son palier, la porte était grande ouverte, la deale à l’intérieur. En m’approchant de lui, il ne réagit pas. Face au mur, il contemplait le miroir.
XIX
“Elle est partie” - me dit-il en désignant le miroir. - “par là".
Son air misérable me serra le coeur, encore un peu et je l’aurais serré dans mes bras.
“En tout cas, nous en est passé par la porte.”
“Pourquoi, il me la prit ?”
Il y croyait toujours à la nana ravageuse. Finalement, le miroir ne l’avait pas changé tant que ça, il lui avait plutôt piqué des neurones en plus.
“Barnabé, il faut qu’on y aille. Elle doit être morte de trouille".
Voilà maintenant qu’il se prenait pour le chevalier sans peur et sans reproche. Je le retins par le bras.
“Attends ! Faut réfléchir avant. N’oublie pas que c’est notre peau qui est en jeu".
“Je m’en fous !” - et il avança d’un air décidé. Il avança et s’écrasa sur la surface du miroir. “Merde !” - s’écria-t-il en s’effondrant à terre. Il se leva aussitôt et donna un violent coup de poing au miroir.
“Aie !” - laissa-t-il échapper en se frottant le poing de l’autre main. Se retournant vers moi, il me demanda, “Barnabé, que peut-on faire ?”
Faire, le mot résonnait comme une condamnation. Le miroir avait refermé la porte en nous laissant de l’autre côté.
“Je sais pas quoi te dire. Le trou de ver s’est refermé".
“Le trou de quoi ?”
“Le trou de ver, c’est un corridor entre deux trous noirs dans l’espace".
“Mais, qu’est-ce que tu me racontes, des trous noirs maintenant".
“Alors, dis-moi, comment tu expliques l’existence de ce putain de miroir ? Dis-moi, comment, tu l’expliques ?”
“Arrêtes de t’agiter. A chaque fois que tu parles, faut que tu remues des bras. On s’assoit et on discute, ça t’empêcheras peut-être de jouer les moulins à vent".
Décidément, ce type m’étonnait. Il prenait de plus en plus d’assurance.
“OK, on s’fait un café et on discute".
Une fois installer devant un café et des tartines beurrées pour pas changer une équipe qui gagne. Lucien m’interrogea, “Explique-moi ton histoire de trou noir".
“Ouais,” - commençais-je la bouche pleine.
“C’est clair". - répondit-il taquin.
“Tu vois l’univers, les galaxies, les étoiles, tout le tremblement quoi ?”
“Même en couleur, si ça peut te faire plaisir".
“Donc un trou noir d’après ce que j’en capte, c’est l’implosion d’une étoile sur son noyau qui absorbe sa propre matière et finit par absorber toute matière à proximité".
“Une fosse à merde en quelque sorte".
Aucun sens de la poésie ce mec, s’en est à pleurer.
“Imagine un siphon. Tu remplis ton évier, t’enlève le bouchon, psiit, tout part. C’est ça un trou noir".
“Et ça va où ? Chez nous, c’est direct les égouts".
“Justement, la théorie du trou de ver, c’est le tuyau de ta chasse et le caca, il passe là-dedans pour ressortir par un autre trou noir dans une autre galaxie, peut-être même dans une autre dimension".
“Une autre dimension, ça devient compliquer tout ça".
“C’est la théorie du chat de Schrödinger, plusieurs réalités peuvent coexister et c’est l’observation qui en détermine une. Donc, pour t’éclaircir, ce miroir est un passage vers d’autres dimensions et dans l’une d’elle, l’homme en noir nous attend".
“Alors, il faut trouver la bonne ?”
“Le problème, c’est qu’il faut espérer que ce jour-là, ne soit pas le jour où nous ferons définitivement partis de son univers".
“Pourquoi, tu dis ça ?”
“Parce que si le miroir nous absorbe physiquement et intellectuellement, nous serons devenu nous-mêmes des hommes en noirs et on jouera les représentants de commerce pour en proposer à notre tour".
“Pas réjouissant tout ça. Il doit bien exister un moyen ?”
“Peut-être par le biais des ondes ondulatoires ?”
“C’est quoi encore que ça ?”
“Ben,” - et en exprimant ce ben, je me rendais compte de ce que mon discours avait d’inhabituel. Je me mettais à jongler avec les théories de la physique cantique. Étais-je moi ou un autre dans une autre dimension. Car, après tout, nous aurions dû rentrer par le miroir et non pas par la porte pour avoir une chance de nous retrouver dans notre vraie réalité. Par conséquent, nous étions..........ailleurs. Alors, si l’observation déterminait la réalité, comment allions-nous faire puisqu’elle n’était pas de notre fait car nous étions les observés et non pas les observateurs. Serait-ce l’homme en noir, l’observateur ?
A ce moment-là, Lucien me rappela à la réalité, mais laquelle ?
“Tu m’expliques ton délire ?”
“Heuh, quoi, de quoi !“
“Ben, ton truc quoi, des cordes machin".
“Ah, oui, excuse-moi.....un moment d’absence".
“Parce que tu trouves que c’est le moment, toi, d’avoir des moments d’absence ?”
“Non, t’as raison, pas vraiment". - répondis-je finissant ma tasse avant de me resservir - “ Les cordes ondulatoires, c’est comme une corde de guitare; tu la pinces, elle produit une vibration. Je ne parle pas du son, je parle de la vibration. Toi, tu entends le son, mais tu ne perçois pas la vibration". - je le regardais pour voir si il captait.
“Continue".
“Dans l’univers, c’est pareil, sauf que cela se joue au niveau des amas d’étoiles".
“Ouah, super démentiel ton truc, tu veux dire que les étoiles chantent ?” - il en restait la bouche ouverte Lucien, ouverte à en avaler des mouches.
“Oui, c’est cela, sauf que c’est comme pour la corde, on en perçoit les sons, les pulsars, mais pas les vibrations. Des dysfonctionnements dans la vibration et c’est le trou noir. Donc, une vibration appropriée peut corriger les effets d’un trou noir".
“Et comment, tu fais ça, toi ?” - Son air ahuri me faisait en même temps comprendre le galimatias dans lequel je m’enfonçais sans délectation et dans lequel se perdait le fil de ma pensée.
“Il faut considérer l’air comme une masse et pulser cette masse pour qu’elle produise la vibration désirée. Voilà, c’est simple".
Lucien fut pris d’une crise de rire incontrôlable qui dura le temps que les chaussettes de l’archiduchesse finissent par sécher. Un temps infini.
“T’es vraiment impayable". - parvint-il à me dire entre deux hoquets. - “Tu crois pas que ça serait pas plus simple d’attendre de trouver l’homme en noir ?”
Décidément, il resterait toujours le même abruti. Il n’arrivait pas à comprendre que rencontrer l’homme en noir marquait la fin de la course pour nous.
“Dis-moi, la meuf, c’était pipeau ?”
Décidément, ce type m’étonnerait toujours.
“Tu crois pas qu’il y plus important ?” - répondis-je dans l’évitement.
Il mit ses deux poings sous son menton, les coudes bien appuyés sur la table, ses deux yeux dans mes deux à moi, me déclara tout à trac, “Je dis plus: ne différez pas de livrer le combat, n’attendez pas que vos armes contractent la rouille, ni que le tranchant de vos épées s’émoussent. La victoire est le principal objectif de la guerre. Sun Tzu, l’art de la guerre".
En plus, il a de la culture, cette tête de navet. Fallait pas que je me laisse faire. Mon cerveau fit la culbute pour trouver la parade. Elle jaillit tel un pinson dans une cage à moineau. Je lui répondis du tac au tac.
“Celui qui comprend son devoir et ne le remplit pas est un lâche, Confucius".
Il demeura dans un silence respectueux, mais la bave qui apparut à la commissure de ses lèvres annonça que la lutte ne faisait que commencer. Il finit par dire, “Le sage n’accable pas les autres de sa supériorité. Il ne les humilie pas de leur impuissance. Confucius, pareil".
Ouh-là-là, ça, c’est pour ma gueule. Attends, mon poto, je vais t’en trouver une pas piqué des vers.
“Le général qui s’entend dans l’art de la guerre est le ministre du destin du peuple et l’arbitre de la destinée de la victoire. Sun Tzu". - Et prend ça dans ta gueule à toi et, si tu piges bien mon colon, c’est moi qui commande.
Mais l’autre, il prend une grande inspiration, mouille ses lèvres d’un coup de langue, ouvre sa bouche, “L’homme de bien ne demande rien qu’à lui-même; l’homme de peu demande tout aux autres. Toujours Confucius.”
C’est qu’il commence à devenir encombrant, comment peut-il croire qu’il va me damer le pion. Ok, allons-y pour une autre maxime, ”Celui dont la pensée ne va pas loin verra ses ennuis de près. Confucius aussi". Il me répondit du tac au tac, “La recherche de la voie est la voie elle-même. Lao-Tseu”. Et un sourire sadique se glissa sur sa bouche.
Il faut que je lui cloue le bec, autrement, noël va arriver et on sera toujours là. Je vais lui sortir une grosse ineptie pour lui clouer le bec. “La merde sort de l’anus, mais le singe ne chie pas droit dixit Barnabé". Et BLAM, prend ça dans tes dents.
D’un coup, d’un seul, son visage se défait, ses cheveux tombent à terre sans prévenir, le voilà tout chauve.
“Mais, c’est quoi ça, c’est quoi ça, quoi ça, quoi ça, quoi ça....”. - fait-il. J’ai été obligé de lui coller une baffe pour qu’il arrête son disque. Complètement déboussolé, il ramasse ses cheveux et les remet sur sa tête. C’est bien ce que je pensais, on n’était pas chez nous.
Il fallait se bouger, la guerre continuait. Je me levais pour inciter la deale à faire de même. Je sentis la catastrophe arriver avant même qu’elle ne m’effleure. Devant moi, j’avais un individu avec les canines qui poussaient à la vitesse grand V. En plus, il avait toujours eu des instincts carnassiers et le seul bifteck à l’horizon, c’était moi ! Galère !
“On se calme Lucien, sage, c’est moi ton ami Barnabé, tu te souviens ? Gentil toutou !” - Tout en disant ça, je reculais, mais vu l’étroitesse du logis, je me retrouvais bientôt le dos collé au miroir. Un espèce de feulement jaillit de son gosier. Feulement qui se transforma en un rugissement à vous glacer le sang. La deale, la tête renversée en arrière hululait son cri à la nuit. Il se ramassa sur lui, prêt à bondir. Il fallait que je trouve quelque chose à dire pour décrisper la situation.
“Et ta maman, elle va bien ?”
Ben, oui, des fois, pour trouver, c’est pas évident. Malheureusement, le rappel de sa mère, ce n'était pas bon avec lui. Il la détestait déjà avant qu’elle le mette au monde. Ouais, mais ça, je le savais pas.
Il bondit sur moi, le visage déformé par des canines d’au moins trente centimètres. Pire que Dracula y’avait maintenant, la deale !
D’un brusque mouvement du corps, je l’esquivais de justesse et au lieu de s’écraser sur la surface du miroir, il passa à travers. Je regardais bêtement le miroir et la.....la porte avait disparu, plutôt non, elle était en face de moi. Le miroir était devenue la porte ou la porte, le miroir, je ne savais plus trop. Un moment l’idée de porter secours à mon pauvre ami me trotta dans la tête, mais la perspective de me retrouver face à face avec un loup garou me refroidit. Tant pis pour mon pauvre, pauvre ami, je retournais m’asseoir, me versais un café et me mit à y verser des larmes amères. Comment allais-je me débrouiller désormais, seul tout.
Le monde est trop dur pour un petit garçon, pleurnichais-je, trop dur, trop dur. L’homme en noir était le père que je n’avais jamais eu, le père fouettard qui m’avait manqué. En fait, il m’apprenait la vie comme le père que je n’ai jamais eu, aurait dû le faire.
la porte s’ouvrit brutalement me faisant sursauter violemment.
“Barnabé, Barnabé, je l’ai vu !”
Merde, la deale en chair et en os, je rêve.
L’autre, il se précipite sur moi, me prend par le colbaque et commence à me secouer. D’un oeil prudent, je m’informe de l’état de sa dentition. Tout paraît normal, ouf !
Je bafouille un peu, “T’as vu quoi ? T’as vu quoi ?”
“J’te dis que j’l’ai vu, j’l’ai vu". - et en plus, il postillonne ce con.
“T’as vu quoi, t’as vu qui ?” - lui demandais-je en lui faisant lâcher prise.
“L’homme en noir, je te dis que je l’ai vu".
“Bon, calme-toi et assied-toi. On va causer calme".
Le mec, il s’assoit, ses mains tremblent.
“J’te dis que j’l’ai vu. Il était là, juste derrière la porte. Il était là, sans bouger, sans parler. Putain, la trouille".
“Mais, qu’est-ce que tu me racontes, là derrière la porte ?”
“Oui, là, juste derrière la porte. J’ai eu tellement peur que j’suis rentré direct".
Une phrase me revint en mémoire, Si, tu ne viens pas à Caesar, Caesar viendra à toi.
Je poussais brutalement mon camarade pour me précipiter sur la porte que j’ouvrais à la volée. Sur le palier, rien ! Pas l’ombre d’une cacahuète.
Derrière moi, la deale insistait, “Pourtant, j’te jure, il était là, juste là, pareil à un croque-mort comme t’avais dit".
Je refermais la porte, déçu. L’occasion n’allait peut-être pas se présenter avant longtemps. Tout ça à cause de cet abruti qui au lieu de l’alpaguer et le traîner à mes pieds s’était contenté de le regarder en pissant dans son froc. Et c’était lui mon lieutenant, y’avait vraiment de quoi rire. Il était du genre à se contenter de l’oeuf pendant que son complice se volait le boeuf.
Bon, tant pis, fallait s’en prendre qu’à soi-même. Je me collais une grosse baffe, histoire de faire parler les imbéciles. Et qui se mit à causer ?
“Pourquoi, tu fais ça ?”
“Parce que j’ai mal au cul, ça te va ?”
Je l’examinais un peu mieux, plus rien de flamboyant chez lui, la deale avait l’air d’être redevenu la deale. Forcément puisqu’il était revenu par la porte. Un rire de satisfaction retentit dans ma tête, attends mon pote, tu vas t’en prendre plein ta sale tronche après ce que tu m’as fait vivre. Tu perds rien pour attendre. Pourtant, tout ce que je sus lui dire, c’est, “Tu lui as dit bonjour au moins ?”
“Même pas". - fut sa réponse.
Je pris ma veste.
“Tu fais quoi ?”
“Allez, viens, on se casse".
“Où ?”
“A la poursuite de l’homme en noir". - et un tremblement secoua ma carcasse.
“Que Dieu, nous préserve". - soupira-t-il. En plus, il devenait croyant. Vraiment de lui, plus rien ne pouvait m’étonner.
Dehors, le temps était froid. La nuit était tombée depuis fort longtemps. Peu de gens déambulaient sur les trottoirs. Quelques éclairs de chaleur zébraient parfois le ciel. Il faisait bon vivre malgré tout. Nous marchâmes sans but et nos pas errants finirent par nous conduire du côté de la place de la République. Un peu plus de monde, en y regardant bien. Nous finîmes dans un bistrot rue Robert Thomas, fatigués. Faut dire que chercher un mec, un seul dans Paris, c’est comme chercher une fourmi dans une fourmilière. Durant notre pérégrination, aucun signe d’un possible glissement vers une autre réalité ne m’avait alerté. La deale ne s’était pas pris pour une poupée gonflable, tout baignait, du moins pour le moment.
Devant un café, assis à une table, nous nous morfondions, un peu dans la déprime.
M’adressant à la deale, je lui demandais - “Qu’est-ce qu’aurait dit Confucius en semblable circonstance, selon toi.” - Il me jeta un regard malheureux. Simple, me répondit-il - “Il reste toujours un peu de parfum à la main qui donne des roses.”
Nous en étions là de nos pensées profondes lorsqu’une voix sépulcrale nous interpella. Quand je dis une voix, ce fut plutôt un écho dans ma tête qu’une vraie voix, de celle que l’on entend dans un environnement normal.
“Alors, les p’tits gars, on s’fait du mouron ?”
C’est quoi encore ce chieur ? C’est pas vraiment le moment. On ne répond pas, on lève même pas la tête. Mais l’autre, il reste près de nous sans bouger. Un casse pieds, ça doit être ça, un casse pieds.
On lève la tête, un frisson d’angoisse nous étreint. Le gonze est revêtu d’une large cape et sa tête est enserrée dans une large capuche dont les rebords tombants lui cachent le visage. Au milieu de cette sombre capuche, deux points lumineux brillent. C’est carnaval ou quoi ?
“Oui, mon brave homme ?”- ça c’est la deale qui cause.
L’autre, au lieu de répondre, rabaisse sa capuche et c’est l’horreur. Tête de mort, c’est une tête de mort qui apparaît, les yeux profondément enfoncé dans les orbites, pratiquement pas de nez et les mâchoires en guise de sourire. Partout, un silence effrayé s’impose dans la salle et du côté du comptoir. J’entends un Beurk et je sens un liquide chaud me couler sur les genoux. Et en plus, ça pue !
Oh, non, cette ordure de la deale, il vient de me dégueuler dessus. Ah, c’est trop dégueulasse, j’y crois pas ! J’en suis tout imprégné, j’aurais dû le laisser crever ce rat.
“Oh, désolé, Nabé, désolé". - c’est tout ce qu’il arrive à articuler en s’essuyant la bouche avec du papier que lui a tendu le serveur. Du coup, il se lève et je fais de même tout dégoulinant de ses excréments stomacaux.
Un ricanement provient de la tête de mort. En plus, il se paye la mienne.
“Vous êtes qui vous ?” - lui demandais-je à peine aimable.
“Pulsar.” - répondit la voix caverneuse.
“Pulsar, c’est quoi ?” - nous intervint La deale.
“Un pulsar,” - lui expliquais-je patiemment - “c’est un signal électro magnétique émis par une étoile.”
“Vous venez de l’espace ? - insista-t-il - “Et vos femmes, elles ont la même gueule que vous ?” Comme entrée en matière, y’a pas à dire, la deale, il fait un effort. Mais, rien ne m’étonnait plus, alors un pulsar en chair et en os, pourquoi pas.
“Eh, faudrait penser à nettoyer !” - Ca, c’est le serveur qui se manifeste.
“Pas bouger !” - La tête de mort penche son grand corps, se baisse pour finir à quatre pattes à mes pieds, j’entends un sleurp, je regarde. L’autre malade, il est en train d’avaler le vomis à grand coup d’une longue langue, beurk.
“Ne regarde pas !” - je dis à la deale, de peur qu’il recommence. Du coup, il place ses mains devant ses yeux.
Je sens une langue parcourir mon pantalon. Ah, c’est l’horreur, l’autre est en train de me faire une turlute sans s’en rendre compte. Je le repousse violemment avant de me mettre à bander. Il tomba sur son derrière en éructant deux mots, “Bon ! Bon !”
Oh, c’est pas vrai, voilà maintenant que les extra-terrestres se révélaient encore plus dégueulasse que nous.
On aurait dit que tête de mort avait lu dans mon esprit, car en se relevant, il me regarda et de sa bouche ou ce qui passait pour tel, me rappela véhément, “Pulsar ! Pulsar !”
Oui, bon, pulsar, et alors. On va pas en faire des tartines. Marrant, mon pantalon ne sent pas le poisson et en plus, il est sec. Avec la deale, on se rassoit. Le zigue, il se permet de s’asseoir avec nous.
“Pulsar.” - répéta-t-il plus doucement.
“Oui, on sait. Et, vous voulez quoi ?”
En y regardant de plus près, sa tête vibrait. Parfaitement, vibrait ou peut-être ondulait. Mais, c’est quoi ce truc ?
J’approche mon visage, pratiquement à le coller à sa face de carnaval. Y’a pas, y’a pas, c’est bizarre. On dirait que, que sa tête est toute en vibration. Je suis à touche-touche et ce que je vois est, et me laisse sans mots. Son visage est un amas de, de poussières d’étoiles. Des poussières d’étoiles qui tournent en orbite, à une vitesse que je ne perçois même pas puisque tout ce que je vois, c’est une vibration. El l’orbite déterminée par ces milliards que dis-je triards de poussières d’étoiles ébauche le contour de son visage. Putain, c’est beau. Je parle pas de sa tête, je parle de ce que je vois. Et les étoiles me mangent mon visage. Et je m’approche, sujet d’une attraction que je n’arrive pas à contrôler. Je suis attiré comme un aimant et mon visage pénètre sa peau et les poussières d’étoiles me frôlent, m’évitent ou me traversent. A un instant, incrédule, j’avais fermé les yeux et maintenant que je les rouvre à l’intérieur de la tête de tête de mort. Je suis, je pénètre et me déplace dans..... Un Cosmos. Partout autour de moi, c’est le vide avec des explosions de tâches colorées qui sont en fait des galaxies, des milliers de milliards de galaxies. En fait, je navigue à l’intérieur de sa tête ou alors je reste statique et c’est les galaxies qui se déplacent autour de moi. C’est....c’est grandiose, tellement, c’est incommensurablement beau. Au bout, il y a une explosion de nuages gazeux et à l’intérieur de ce nuage, une étoile à neutron qui émet des ondes qui se dirigent directement dans l’intérieur de mes globes oculaires. J’explose tellement, c’est terriblement.....beau.
Tout à coup, je me sentis méchamment tiré en arrière. Un sentiment d’arrachement me tordit l’âme. Les amas d’étoiles, les galaxies qui précédemment défilaient lentement devant mes yeux émerveillés s’affolaient dans une course effrénée.
Dans un bruit de succion, ma tête fut expulsée de la sienne. Je me retrouvais le cul sur ma chaise, reprenant à grande peine ma respiration.
“Barnabé, nom de Dieu, qu’est-ce qui t’arrive, tu lui a roulé une pelle !”
Mais, qu’est-ce qu’il raconte ce con, moi rouler une pelle à un mec. Il a perdu les pédales. En plus, il insiste, “Regarde-toi, t’es tout bleu.”
“C’est le vide.” - Il me fixe de ses yeux bovins, fixe tête de mort, me fixe, re-fixe tête de mort.
“Tu veux dire que tu lui roule une pelle et tu te vides, de quoi ?”
Qu’est-ce qu’il me raconte, lui, c’est quoi son problème. En plus, il me touche la gueule.
“Merde alors, t’es tout glacé.”
“C’est à cause du vide". - répétais-je. Agacé devant son incompétente incrédulité. Puis, je me rendis compte qu’il n’avait pas vu et n’ayant pas vu, il ne pouvait pas savoir. Alors, je me suis mis à lui raconter.
“Ouah !” - fut se première réaction. La deuxième fut de plonger aussi sec sa gueule dans la tête de tête de mort. Sauf que lui, au lieu d’avancer doucement s’était carrément pris un élan. Sa tête disparut entièrement, son cou aussi, puis ses épaules, suivi de son bide et quand je me rendis compte qu’il allait disparaître, il restait juste ses pieds. Tout le reste était parti. Je saisis ses pieds, une de ses godasses me resta dans les mains, heureusement que l’autre lui resta au pied, car je me mis à tirer pour récupérer mon pote. Il finit par écraser son cul sur sa chaise.
“Ouah !” - fut sa deuxième réaction. Décidément, il n'était pas très original dans ses expressions.
“J’ai jamais vu un truc comme ça, c’est.....Géant !”
Finalement, il arrive à parler le français, tout n’est pas perdu. Maintenant, il allait falloir engager langue avec tête de mort. Et celui-là, il n'avait pas l’air d’avoir plus de dix mots de conversation. D’ailleurs, il se rappela à notre bon souvenir par sa conversation éblouissante.
“Pulsar".
Oui, ça, on le savait, mais si c’est tout ce qu’il sait dire, la conversation ne risque pas de durer jusqu’à demain matin.
“A part ça,” - lui demandais-je - “Vous savez dire quoi ?”
Je dis ça et je tombe la tête la première sur la table. J’entendis le bruit que fit celle de la deale et je ne fus plus qu’un maelstrom de bruits et de fureurs. Des images, plutôt des couleurs, me submergèrent, m’entraînant dans un torrent de sensations incontrôlables. Je perds pied, mon Dieu, je perds pied.
Une voix pourtant finit par percer, une voix ou l’impression que quelque chose communiquait avec moi.
Puis, la conscience nous revint d’un coup et nous nous redressâmes. Maintenant, une voix résonnait dans ma tête et sans avoir à consulter La deale, je savais que c’était pareil pour lui.
“Excusez-moi pour le désagrément, mais il a fallu que je me branche sur vos ondes mentales pour pouvoir communiquer. Je suis venu à vous car un événement grave perturbe l’ordre de l’univers".
“Pourquoi nous ?” - lui demanda la deale.
“Parce que vous êtes en résonance avec l’univers et c’est cette résonance qui entraîne une perturbation".
“Et alors ?” - ajoutais-je.
“Alors, il faut absolument que cette perturbation soit corrigée au plus vite. Il y a actuellement une confusion dans les multiples possibles du réel. L’univers ne sait plus dans quel réel, il doit s’inscrire, c’est le chaos".
“C’est-à-dire ?”
“Cela signifie que des réalités potentielles vont finir par entrer en collision. Et qu’il y aura une implosion générale. Imaginer une implosion à l’échelle de l’univers. Après, il ne restera rien, plus rien".
La deale voulut jouer au plus fin.
“Qu’importe, il y aura le vide et le vide est énergie. Tout pourra recommencer".
La voix retentit dans nos têtes.
“Détromper-vous. Le rien ne signifie pas le tout. Le rien signifie le néant".
La deale, décidément en forme le contra à nouveau.
“Du néant est né les nuages gazeux qui ont donné la matière, qui a donné la vie".
La voix retentit encore dans nos têtes et cette fois-ci, elle n'avait pas l’air contente, mais pas contente du tout.
“Bon, faudrait peut-être arrêter de me faire chier ! Vous avez foutu le bordel dans tout l’univers et en plus, vous la ramenez !”
Ouh là, là, si il s’énervait, je ne sais pas comment on allait atterrir ? Une baffe d’un pulsar, ça n'était pas dans ma banque de données. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que ça devait faire mal.
J’intervins, histoire de ramener le calme dans la classe.
“Dites-nous plutôt qui vous êtes“.
“Pulsar".
“Ouais, ça on sait. Un peu plus d’informations, ça vous étoufferait ?”
“Étouffer, c’est quoi ?”
“Comment, vous existez ?” - de la part de la deale, une telle question était signifiant. Bientôt, il pourrait passer à la télé.
“Je suis une onde éléctro magnétique provenant d’une étoile à neutron isolée par un champ magnétique".
“Ca, c’est du basic". - le coupa mon camarade d’un air ennuyé.
“Le dérèglement actuel provoque des interconnexions entre des faisceaux de pulsars provenant de plusieurs étoiles. Un événement d’une probabilité impossible à imaginer dans l’univers tel qu’il est".
“Et ça donne quoi, cette cuisine stellaire ?” - ça, c’est moi, fallait bien que je reprenne la main.
“Moi, en tant qu’être momentané pour le moment. Le croisement des faisceaux, des pulsars donne Moi. Les étoiles, les amas d’étoiles existent sur un plan différent du vôtre. Leur être présent est en danger, elles m’ont envoyé".
“Et pourquoi être remonté jusqu’à nous ?” - ça, c’est la deale.
“Vous êtes les plus proche de la source ou vous êtes à l’origine de la source. Nous ne savons pas encore".
“Et si nous avions été la source". - ça, c’est moi.
“Vous auriez été anéanti, vous et votre planète".
Mon pote, lui répondit aussi sec, “Ah, ouais, avec toutes les bombes atomiques qu’on a. On vous fout sur la gueule et on vous encule à sec". - Ca, c’est la deale, toujours aussi charmant. Sauf, que ce qu’il n’a pas compris, c’est que ça n’est pas la guerre des étoiles, mais une confrontation de systèmes, un truc inimaginable, La collision entre des mondes. Devant cette perspective, un étourdissement me prit et la voix retentit dans ma tête, me faisant comprendre que la deale avait lui aussi lu dans mon esprit par l’intermédiaire de tête de mort - “Plus pire encore, plus pire que tout ce qui a été".
Bien, nous voilà bien avancé pensais-je. - “Et qu’est-ce que vous venez foutre dans notre histoire à nous, sur note petite planète ?”
“Vous êtes près de la source et à chaque fois que vous traversez, vous diffusez vers l’espace des ondes de choc qui déstabilisent la structure même des système stellaires".
La question me brûla les lèvres parce que je crus un infime instant qu’il avait la réponse, “Qui est l’homme en noir ?”
“Il est l’anti-matière".
Restons calme, restons calme, surtout ne baissons pas les bras. V’l’a que l’anti-matière débarque. Comment, on fait pour se réveiller ? Après, tout, y’avait que la deale qui était rentré par sa porte chez lui. Moi, j’étais sorti encore par le miroir. En réalité, je prenais cette réalité pour la réalité alors qu’elle n’était qu’un avatar de ma réalité qui s’effilochait en réalité dans toutes ses réalités. Y’a pas un pistolet pour que je me mette une balle dans la tronche ?
“Que pouvons-nous faire ?” - au moins la deale gardait les pieds sur terre.
“Rester ensemble". - fut la réponse.
“C’est tout ?” - interrogea mon pote interloqué.
“Ménage à trois". - fut la réponse.
“Ménage à trois, mon capitaine, mais c’est dégouttant !” - interloqué, il l’était. Scandalisé, il l’exprimait mon brave camarade
“Ca ou chacun de nous y perdra son être". - fut la réponse.
“Ca marche pour moi !” - m’exclamais-je en lâchant un pet d’enfer.
“C’est quoi ça ?” - demanda tête de mort.
“Pour marquer un accord". - soufflais-je.
“Comment, on fait ?”
“Faut avoir du cul, comme pour le loto. Mais laisse tomber, le loto, c’est un truc trop de chez nous".
Je me mis à réfléchir comme je faisais à la maternelle en faisant des noeuds à mon mouchoir. “Donc, si je comprends bien l’anti-matière et la matière rentrent en collision, Boum ! L’explosion dégage autant d’énergie que l’explosion originelle. Nous nous retrouvons, il y a quinze milliards d’années lumière au moment du Bing Bang. Et, on repart à zéro".
“Pas tout à fait,” - répondit tête de mort dans mon crâne et dans celui de la deale - “cette fois-ci, c’est l’anti-matière qui créera l’univers. Votre monde et le mien disparaîtront".
“Ca serait pas plus mal". - ça c’est encore le genre de réflexion qu’est capable de commettre la deale. Ce mec, il raconte que de la daube.
“Écoutez pas mon pauvre ami, il a perdu des neurones en cours de route. Reprenons plutôt. Je passe sur la manière dont votre entité a pu se constituer".
“Nous sommes tous des corps vivant, mais nos modes d’expressions sont irrémédiablement d’un tout autre niveau. Comprenez-vous ?”
“Pas vraiment, mais surtout, je ne veux même pas essayer de comprendre. Donc, maintenant, que faisons-nous, car si vous vous rencontrez tous les deux, qu’est-ce qui va se passer ?”
“Boum !” - me répondit-il bêtement et il émit un rire caverneux.
Bordel, je me retrouvais avec deux la deale plutôt qu’un. L’angoisse quand le sort de l’univers en est l’enjeu.
XX
A ce moment, des cris, que dis-je, des hurlements attirèrent mon attention. Je tournais la tête vers la baie vitrée derrière moi pour constater que des dizaines de visages s’y agglutinaient. C’est marrant, mais leurs gueules sont pleine de haine, un truc à vous foutre les jetons. Je me retournais mine de rien vers mes compagnons. “Ne regardez pas dehors, y’a un truc pas clair qu’est en train de se passer.”
Évidemment, qui regarde dehors ? La deale. En plus, ce pignouf, il fait un grand signe à la foule en sortant cette réflexion, “t’as vu Nabé, ils nous matent. Ils veulent peut-être des autographes ?” Plus con que lui, tu meures. Je vais t’en foutre, moi, des autographes et pourquoi pas des baffes dans ta tronche de cake.
Je jetais un oeil en coin à la clientèle. Ils étaient tous regroupés à l’autre bout du comptoir et nous contemplaient avec des yeux également plein de haine. Ca s’annonçait mal, il allait falloir leur livrer la deale en guise d’apéritif et trouver une sortie. Des poings commencèrent à frapper la baie vitrée, des cacahuètes nous atterrirent dessus, cadeau d’un client. Problème, à part s’enfermer dans les chiottes, y’avait pas beaucoup d’endroits pour se planquer. Et à trois sur la cuvette des chiottes, ça ne le ferait pas.
“Il faut se tirer !” - souffla doucement mon camarade. Il était bon, lui, se tirer, mais par où ?
“On se lève !” - décidais-je.
On se leva, tête de mort aussi.
Je mis ma main dans ma poche. Outré, la deale me lança - “Tu vas pas payer quand même, ils veulent nous faire la misère.”
Et si me dis-je, tête de mort avait d’autres pouvoirs plus basiques, comme par exemple, celui de reproduire comme le fait le miroir. Je sortis de ma poche un billet de 50 euros, le montrait à tête de mort en lui disant, “T’es capable d’en faire beaucoup, beaucoup comme ça ?” - et je le laissais tomber par terre. Là, c’était un pari risqué sur l’inconnu, mais un pari qui pouvait nous sauver la mise. Mon billet ne bougea pas tout d’abord, puis il frémit légèrement. Un autre billet apparut à côté, puis un autre, un autre encore et encore, encore d’autres. Des dizaines bientôt se matérialisèrent, des centaines, des centaines de centaines. Le flot de billets atteignit nos mollets, puis nos genoux, nos torses, nos têtes et le café entier disparut jusqu’au plafond sous un amoncellement de billets. Dans ce tas d’immondices, nos mains se cherchèrent, se trouvèrent et s’étreignirent. Enfin quant à étreindre la main de tête de mort, y’avait une marge. Disons que honnit soit qui mal étreint.
La pression de billets fut tel sur notre cage thoracique qu’elle finit par nous couper la respiration et par exploser les baies vitrées. Les billets se déversèrent alors dans la rue en un flot irrésistible. Le café se retrouva à sec et un spectacle dantesque s’offrit à nous. Tout le monde se battait, dans le café, dans la rue. Des visages hurlaient la haine, la peur, la convoitise et les coups pleuvaient sur les corps en bataille. Du sang commença à inonder le sol, nous faisant glisser à cause de nos semelles lisses. C’est drôle, le sang est bleu.
Nous, bonne pâte, nous en profitâmes pour nous tirer ailleurs.
“Eh, Eh, Eh.”- rigola tête de mort lorsque nous fûmes un peu éloigné du lieu du massacre. - “C’est marrant d’être un humain".
Finalement, il était pire que la deale, ce qui n’était pas banal.
“Assez rigoler !” - intimais-je - “De graves décisions nous attendent".
Devant leur silence respectueux, l’importance de mon rôle de chef s’imposa. Sans moi, ces deux abrutis étaient foutus. L’image du sang bleu imprégnant mes rétines me titillait quand même. Le sang bleu, y’avait que le savon de Marseille qui était capable de le récurer.
On s’assit à même le trottoir en tailleur. Chacun de nous faisant face aux deux autres.
“Le miroir est la source, nous devons le traverser tous les trois".
“Le miroir est l’anti-matière ?” - fit la voix de tête de mort dans nos têtes.
“Non,” - répondis-je - “L’homme en noir est l’anti-matière".
“Alors, pourquoi s’occuper du miroir ?” - résonna sa voix. .
“Parce que le miroir nous conduira à l’homme en noir. Simple".
“Allons-y !” - dit-il en se levant.
A ce moment la deale se leva à son tour pour l’interpeller, “Et si, et si l’homme en noir, c’était toi, oui toi !” - ce dernier mot, il le cria. Pas trouillard, le mec, il tutoyait tête de mort. Il avait peur de rien dans son inconscience.
“Le temps est court. La vie de toutes les entités est en jeu”. - déclama la voix sépulcrale.
“Qu’est-ce qu’il veut dire ?” - m’interrogea l’entité la deale.
Je le regardais d’un air malheureux, pris une aspiration et citais de mémoire, “Qu’est-ce que l’homme ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout, dixit Blaise Pascal. Si tu as compris ça, tu as tout compris".
Ben, mon petit bonhomme, l’autre, il est resté comme un perroquet qui lisse la plume de sa queue avec son bec, tout con, quoi. Par contre, tête de mort ne dit rien, conscient sans doute d’être l’objet d’une querelle cosmique.
“Allez, venez les comiques, on s’tire". - dis-je avant que mon pote se mette à réfléchir.
Notre trio se mit en marche pour un retour dans la turne de la deale. Là-bas, seul le désespoir ou le vide sidéral nous attendait, la preuve que nous étions un milieu entre rien et tout. Le chemin nous parut un peu long, car il n’était pas question de prendre le métro avec tête de mort. La populace nous aurait lynché, juste par peur de la différence.
Moi, l’indifférence me gagnait. Après tout, pourquoi sauver le monde. De toute façon, il allait à sa perte et moi, je restais au chômage. Après tout, personne ne me tendait la pogne, alors, pourquoi moi, j’aurais dû tendre la pogne au monde. Mais, de mes réflexions, je n’en fis pas part à mes compagnons, ils auraient flippé grave.
Ouf, on arrive, pas trop tôt.
Devant la porte de la deale, nous laissâmes tête de mort réfléchir.
“Pas antimatière". - décida-t-il.! Et cette pensée nous vint en même temps avec mon pote. Du coup, nous nous serrâmes la main. Finalement, nous avions fini par trouver la vraie porte. Pas la mienne, mais la sienne. Sauf que s’il redevenait normal, cela signifiait que moi aussi, je finirais par y arriver. Merci Seigneur.
La deale ouvrit sa porte, nous rentrâmes.
Dans la piaule, le miroir nous regardait.
“Vroum ! Vroum !” - proféra tête de mort.
“C’est quoi ça, de l’extra-terrestre". - commenta la deale.
“Mais, non, il est content". - lui expliquais-je - “Il a trouvé son jouet".
Qu’est-ce qu’il fallait pas faire pour maintenir la cohésion du groupe. Tête de mort, lui, ne s’occupait plus de nous. Face au miroir, il devait contempler l’immensité des cieux. Le laissant à son affaire, nous nous assîmes avec la deale et commençâmes à nous taper un café au lieu et à nous tartiner du pain au beurre. Même pas rassis le pain depuis qu’il traînait chez lui, ce qui signifiait surtout que cela ne faisait pas vraiment beaucoup de temps que nous traînions dans son délire. Une semaine, m’avait dit l’autre tordu et je ne savais même pas combien de temps en réel s’était écoulé depuis ce jour maudit. Du coup, j’en mordis ma langue de dégoût.
“Aïe !”- fis-je.
“C’est ça". - répondit la deale agité. - “Tu es génial, Nabé. C’est de l’ail qu’il faut. Il en faut des gousses et des gousses d’aïl qu’il faut et les balancer à travers le miroir. Eh, tête de mort ! Faut que tu me fabriques des tonnes d’aïl, des tonnes, tu entends".
L’interpellé ne bougea même pas, sa pensée cependant s’imprima fortement dans nos têtes.
“De l’aïl dans l’espace, vous êtes mabouls, les mecs !”
En plus, il devenait familier. Fallait pas qu’il reste trop longtemps sur terre, autrement, il allait plus se sentir. D’ici, qu’il finisse par se prendre pour le roi du monde, y’avait pas loin.
“Quel con". - fut le commentaire de mon compagnon.
Sauf que le con se bougeait. Devant, le miroir, il ôta sa capuche. Sa tête toute en vibration se mit à s’illuminer, un vrai sapin de noël. Seulement, il ne se contenta pas de libérer sa tête, il commença lentement à enlever sa cape, découvrant......son corps. Ce salaud ne portait rien en dessous.
Son corps était pareil que sa tête, composée de mille milliards de particules tournant à une vitesse tellement incroyable qu’elles en étaient à peine décelables. Toutes particules en rotation délimitant vaguement le contour d’un corps, de deux bras, de deux jambes et présentement dégageant une luminosité difficilement soutenable. L’univers cependant nous tournait le dos, encore que l’univers avec un dos, pour cela il eut fallu qu’il eut un devant. Bref, n’ergotons pas, il allait se passer quelque chose de pas piquer des vers
“Vroum ! Vroum !” - se contenta d’exprimer tête de mort, mais cette fois-ci, il éleva aussi vers le ciel ce qui lui servait de bras.
“Vachement impressionnant". - se marra la deale. Il nous fait un caca cosmique ?”
“Neni, mon brave, il va nous exploser à la gueule. Bouge, autrement, il va nous blouser".
Déjà, tête de mort avançait son corps dans le miroir, s’il disparaissait, nous devenions orphelin “Fonce ! Nom de Dieu, fonce !”
Je n’attendis pas la réaction de la deale et me précipitant, je passais littéralement en travers du miroir et en parti à travers tête de mort. La moitié de mon corps se retrouva au milieu du cosmos et à nouveau, les amas d’étoiles défilèrent autour de moi. La beauté titanesque me saisit, mais contrairement à la première fois, le mouvement des amas de galaxies en couleurs s’accéléra, finissant par atteindre une vitesse de défilement où tout se confondit en masse informe de couleurs et de lumières. Soudain, une naine blanche m’arriva en boutre et je sus que j’allais m’anéantir dans une explosion d’énergie. Je plongeais vers une boule de feux représentant plus de dix milles soleils. Et la matière incandescente me submerge et, et je me réceptionne en roulé boulé de l’autre côté du miroir.........chez moi.
Bloum, je me reçois les pieds de la deale dans le nez, et rien que ça, me remet le cerveau en place.
“Pousse-toi, bon Dieu ! Dégage tes sales panards”.
On réussit à se lever tant bien que mal. J’étais chez moi et à nos pied un bébé s’agitait, un bébé constitué de la même matière que tête de mort et avec la même tête. Il reposait à terre en agitant ses petites jambes sur la cape de son alter-ego.
“C’est quoi ça ? Le fils de Frankenstein !” - Toujours aussi délicat mon camarade, mais pas clairvoyant.
“C’est tête de mort, pauvre naze".
“Tu déconnes ?” - me répondit-il en pleine confusion mentale.
“Réfléchis, la matière et l’anti-matière s’auto détruisent lors d’une collision. En finale, la matière survit en beaucoup moindre quantité, mais elle survit. Comme le truc en miniature que tu as à tes pieds".
“Si tu me traduisais le détail qui tue ?”
“Simple, il a annihilé ton miroir et la collision a absorbé presque toute son énergie, mon pote".
“Mais, je croyais que c’était l’homme en noir l’anti-matière".
“Tu vois, tout le monde peut se tromper, même les astres".
“Ca veut dire que je suis redevenu normal ?”
“C’est ça". - Et on ne peut pas dire que cette perspective me réjouisse. Je n’avais aucune envie de me retrouver seul tout. Ce salaud était capable de me laisser tomber et de retrouver ses habitudes de camés. Il fallait que je lui retourne le cerveau, si je ne voulais pas le voir me la faire à l’envers.
“Attends, ce n’est pas fini. Si mon miroir ne disparaît pas, il finira par te retrouver. N’oublie pas qu’il a ton adresse ADN désormais".
“Mon adresse ADN, c’est quoi ce truc ? Tu me charries ou quoi ?”
“Moi, te charrier, tu rigoles. Simple...”.
il m’interrompit à nouveau, “Ce qui est marrant avec toi, c’est que tout est toujours simple. Vas-y continue. Encore un truc, je m’appelle Lucien, au cas ou tu as oublié".
“T’inquiète, je n’oublie rien. Bon, en ce qui concerne l’ADN, lorsque tu traverses le miroir, il s’imprègne de ton code génétique. Après, il est capable de te retrouver n’importe où".
“T’es sérieux là ?”
“Plus sérieux que moi, tu meures. Tu crois quoi ? Que je te raconte des blagues. Non sérieux, tu peux croire ça de moi". - Et là, j’en fis des tonnes de larmes jusqu’à ce qu’elles viennent lui lécher les pieds pour les lui laver à ce tas de purin.
“On est mal barré Nabé, quand est-ce que tout cela va finir ?”
Il s’approcha de moi et me pleurnicha sur l’épaule ce dégouttant. Je faillis en vomir sur lui. Mais, je me dis que ça ne ferait pas très diplomate.
Hypocrite, je l’assurais, “Lucien, on ne se quitte pas. On ne se quittera jamais". - Et si, pensais-je, je peux te piquer ta meuf, j’le ferais et en prime j’te prendrais ta belle mère pour te débarrasser. Des fois, mon coeur est trop gros, ma gentillesse me perdra.
Il en fut tout chamboulé le Lucien, “Nabé, entre nous, c’est à la vie à la mort. On est sur le même barque".
Sur la même barque, peut-être mon pote, mais t’inquiète, je vais m’arranger pour que tu sois le seul à ramer.
“Et qu’est-ce qu’on va faire maintenant ?” - Il faisait un peu chiffonné le camarade. Peut-être, avant d’attaquer de nouvelles aventures, nous devrions nous refaire une petite beauté et changer de fringues. Je lui en fis la suggestion qu’il approuva sans hésitation. Excepté que sa garde-robe ressemblait à celle d’un baba cool. Par amour-propre, je ne me voyais pas me balader avec une peau de mouton sur le dos. Un choix se présentait, soit j’achetais de nouvelles fringues et il n’avait pas une tune, soit je gardais les miennes. La décision s’imposa, je conservais les miennes.
Évidemment, Lucien s’habilla comme un clodo. On allait être bien tous les deux à se trimbaler avec un nourrisson. Un truc à se faire prendre pour des voleurs d’enfants.
Lucien, Lu-Lu pour les intimes, me fixait avec un air agonisant, “On va pas se trimbaler avec ça, c’est pas possible. De quoi, on va avoir l’air".
“L’air de ce qu’on a l’air, de deux paumés". - répondis-je malheureux.
“Peut-être, on devrait piquer une poussette ?” - dit-il d’un air peu convaincu.
“Et t’habiller en nourrice ?” - répondis-je moqueur.
“Pourquoi moi et pas toi".”- osa-t-il.
Son sens de l’humour m’avait toujours bouleversé, mais cette fois-ci, je n’étais pas d’humeur.
A ce moment-là, son regard se porta sur ma porte. Je sentis son angoisse refluer vers moi en vagues de panique. Qu’est-ce qui se passait encore !
Inquiet, je portais à mon tour, mon regard vers la porte.
De porte, il n’y avait plus et pourtant, ce n’était pas le palier que l’on voyait, en fait, on ne voyait rien et quand je dis rien, c’est rien.
Un vent de panique m’ébouriffa. Le néant nous faisait face et nous faisions face au néant. Comment décrire un tel phénomène ? Comment décrire le rien et comment décrire le néant ? L’un et l’autre étaient-ils les pareils ? Si le néant n’est rien, il n’a pas d’existence, donc ce qui n’est pas, ne peut être décrit. Pourtant, il est là, en face de moi. On dit que l’univers est en constante expansion et que son expansion se fait au détriment du néant, alors c’est qu’il existe et si il existe, il peut être décrit et donc, n’est pas rien.
“T’as pas du dolipran, j’ai mal à la tête". - demandais-je à la deale.
Il me remit un tube. J’en vidais la moitié dans un verre et l’avalais aussi sec. Beurp !
Donc, ce n’était pas le néant, car le néant est quelque chose puisqu’il a été le réceptacle où le bing-bang a incubé. Même, si mes sens ridicules d’humain par rapport à l’univers ne le perçoivent pas, néanmoins il existe. Ce postulat posé, il me reste toujours à décrire ce que nous avons en face de nous, Le Rien.
“Alors,” - me demanda la deale - “toi, qui trouve tout si simple, tu m’expliques ce truc complètement dingue".
Bon, comment dire, y’a le chambranle de la porte, ça, ça ne fait aucun doute. Par contre, le panneau de la porte a disparu, ça, aussi, ça ne fait aucun doute. Ce qui l’a remplacé, alors là, c’est une autre paire de manche.
Le rien, voyons, m’empêchait de voir mon palier ou alors, c’était mon palier qui avait disparu avec tout ce qui était supposé se trouver derrière, la chambre de la voisine, la façade de l’immeuble et l’au-delà. A moins que rien ne se trouve entre eux et nous, sans avoir d’impact sur leur existence. Ce qui voulait dire que si on arrivait à franchir rien, on se retrouverait sur mon palier dans notre monde. Oui, mais, voilà, traverser rien, c’est risquer de se retrouver nul part - expliquais-je à mon camarade dont le front buriné de marin au long cours se crispa sous l’effort de la réflexion.
“Faut pas qu’on fasse de conneries, Nabé. Tout ce qui se passe me troue le cul. On reste à la merci de l’homme en noir et plus ça va, plus ça part en couille. Ca fait combien de temps qu’on a pas été au Luxembourg ?”
Laisse tomber, une éternité - pensais-je. Et si cela se trouvait, nous n’avions pas dépassé la matinée. Alors, une semaine comme avait dit l’autre pingouin, même pas en rêve.
C’est même pas une brume, même pas un écran de particules, même pas un écran de non particules, c’est une absence, oui, c’est cela, une absence.
“Bon, on va pas y passer la nuit". - fit vindicatif, mon copain.
“Et, tu veux qu’on fasse quoi, il peut y avoir pire que l’enfer". - répliquais-je.
“Il n’y a pas de choix, le reste c’est reculer l’inéductable, tu le sais Nabé". - Il me tendit la main - “Viens, il est temps d’y aller".
Après tout, nul part nous n’étions attendu et notre vie de tout façon s’effilochait, alors pourquoi pas affronter l’inaffrontable.
Main dans la main, nous avançâmes d’un pas. Nos torses se redressèrent. Nous avançâmes d’un deuxième pas, un sourire se dessina sur nos lèvres et nous entrâmes dans rien.
Et comme derrière le rien, il ne peut rien y avoir, cela ne pouvait que signifier que notre existence ne sera plus à partir du moment où nous serons entièrement immergé. Ou alors, et la pensée me vint au moment même où nous allions disparaître complètement, il faut prendre la question côté métaphysique et non pas physique. Physiquement, nous étions de toute façon annihilés, métaphysiquement par contre, il nous restait une chance. Disons qu’en considérant le rien dans cette dimension, il n’existe pas. Donc, nous ne traversons pas rien, mais tout simplement le pallier. Aussitôt, j’imprimais fortement l’image du pallier dans ma tête.
Mon pied se posa sur un sol ferme. Sous mes pieds, le plancher du pallier crissait comme à son habitude. Ma main gauche tenait toujours une main. Je tournais la tête pour voir mon ami Lucien à mes côtés.
Jamais, je n’avais été aussi content de le voir. Nous étions vivants. Sauf que sa main était encore moite, je la lâchais avant de m’essuyer ma pogne sur mon falzar.
Il avait l’air crucifié mon pote, aurait-il perdu la boule ?
Je me plaçais devant lui et agitait ma main pleine de doigts. “Coucou, t’es là Lucien. C’est moi, Barnabé, coucou !”
Rien, pas de réaction, puis sa bouche s’ouvrit et exprima une insanité.
“Si, on a pas traversé le rien, alors, qu’est-ce qu’on a traversé Nabé ?”
Toujours, le mot pour rire la deale, vraiment, il changerait jamais.
“Mais, la porte mon pote !” - répondis-je énervé.
“Il n’y en avait pas, Nabé !” - me criât-il - “Il n’en avait pas !”
Évidemment, il avait raison, seulement, si, il n’y avait plus ni miroir, ni porte où étions nous ?
“Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?” - il avait toujours des questions à la con. Qu’est-ce qu’il voulait qu’on fasse, à part descendre les escaliers. Le problème, c’est qu’il ne pouvait plus fermer sa porte puisqu’il n’y en avait plus. Un truc à se faire dépouiller pendant son absence. Quand, je lui suggérais de clouer un drap à la place de la porte, il me répondit de laisser tomber et que de toute façon avec une épée de Damoclès suspendue au dessus de nos têtes, nous ne risquions pas de faire de vieux os.
En plus, il attaquait une déprime alors que nous allions avoir besoin de tous nos neurones.
“On descend, on verra bien". - fut ma réponse.
“J’ai besoin de neuroleptiques".
Ca y est, il reprenait ses habitudes de camé. Camé une fois, camé pour la vie.
“Et tu les veux comment, en injection ou dans une cigarette ?”
“Arrête, s’il te plaît. Si, ça se trouve, tout ça, c’est du délire paranoïaque. Des médocs vont m’aider à garder le contrôle sur mes bouffées délirantes et à fixer la réalité".
“Tu oublies qu’on est deux à délirer et à délirer en même temps. Tu crois ça possible ?”
“Je ne sais plus ce qui est possible, Nabé. J’avoue que je m’emmerdais dans ma vie, mais là, là, je dois dire que je peux plus. Si, ça continue, j’vais devenir cinglé et j’peux même pas dire que je ne le suis pas déjà".
Je lui mis la main sur l’épaule pour le rassurer, tout en réfléchissant à une parade imparable.
“Tu sais".
“Oui ?” - Et ses yeux m’imploraient.
“Il va falloir être deux. Aucun de nous ne peut s’en tirer sans l’autre. Si tête de mort a raison, nous avons à faire à un dérèglement spatio-temporel qui affecte l’ordre cosmique". - Là, je me crus fort.
Naturellement, il fallut qu’il introduise un bémol, “Qu’est-ce qui te dit que tête de mort est réel ?”
Et voilà, et voilà, il me casse la baraque.
“J’vais te dire un truc, vu, ce qui se passe, on considère que tête de mort a posé une vérité et on se contente de ça. Autrement, y’a plus qu’à baisser les bras et se laisser couler. Mais, n’oublie pas une chose, c’est que si on coule, l’humanité coule, l’humanité et tout le reste.”
“Voilà, que tu te prends pour Super Dupont. N’oublie pas qu’en face, il y a Super Méchant et pour l’instant, c’est lui qui marque les points. Alors, tu comptes faire quoi ?”
“Prendre le taureau par les cornes".
“C’est-à-dire ?”
“Si tu ne viens pas à Caesar, Caesar viendra à toi".
“Et alors ?”
“Alors, si tu veux que le taureau vienne à toi, secoue lui un chiffon rouge devant les yeux et il te poursuivra jusqu’au bout de l’enfer".
“L’enfer, t’as raison, on est en plein dedans".
“Allez, viens, on descend et advienne que pourra".
Il m’arrêta en m’empoignant par ma veste alors que je le précédais dans l’escalier.
“Nabé, on n’oublie pas quelque chose ?”
Quelque chose, qu’est-ce qu’il raconte.
“Tête de mort". - me rappela-t-il.
Ah, oui, le chieur. C’est vrai, il fallait qu’on se tape la corvée.
On remonta et comme on ne pouvait le toucher physiquement sans être aspiré dans son monde intérieur, on l’enveloppa dans sa cape, seule matière capable de le contenir. Et vogue la galère, on se cassa, fisa, fisa.
XXI
Décidément, Paris restera toujours Paris. On se serait cru au plus beaux jours du printemps. L’air embaumait le parfum des roses, les arbres débordaient d’une frondaison ébouriffée et le bleu du ciel faisait même pâlir l’éclat d’un soleil ardent. Les vêtements des passants faisaient comme des tâches de couleurs. Le monde est merveilleux et nous, on ressemble à des clodos avec un bébé dans les bras. Lucien était tout mimi, on aurait dit une maman.
Les gens en nous croisant nous jetaient des regards torves. Avions-nous vraiment l’air de bandits de grands chemins, de voleurs d’enfants. Si, ils le voulaient, on leur donnait tête de mort, si c’était leur keef. La tête qu’ils feraient en découvrant le visage de bébé bonheur. De toute évidence, nous étions dans un autre possible. L’observateur avait sélectionné une autre galerie du labyrinthe et comme le minotaure, attendait de nous y dévorer.
“Il faut se démerder pour tirer une poussette, j’ai pas l’intention de me le trimbaler toute la sainte journée. Ou alors, chacun son tour".
Cette perspective me paniqua, une ride s’inscrivit sur mon front.
“Arrête de me taquiner, à ce rythme, je vais vieillir.”
“Je taquine pas, c’est toi qui as dit, tous pour un, un pour tous, non ?”
Oh, là, là, voilà qu’il ressortait sa culture de supermarché. Mieux valait ne pas discuter, autrement on allait repartir dans des conversations ésotériques à n’en plus finir.
“T’inquiète, on va trouver une remorque".
“Pas dans dix mille ans !” - Quel casse pieds, celui-là et dire qu’il allait falloir que je me le supporte. Quel cauchemar, ça avait dû être dure pour sa mère de le porter dans son ventre sans pouvoir l’accoucher avant terme.
“Bon, viens, on va faire un tour dans un jardin d’enfants".
Vu la situation, il n’était pas question de ressentir une quelconque pitié pour une maman. Finalement, nous trouvâmes un jardin d’enfant et le kidnapping de la poussette se fit les doigts dans le nez pendant qu’une mère faisait muse avec sa terreur des bacs à sable, du genre qui pince les filles. Les cris des autres mamans nous poursuivirent longtemps, mais elles ne pouvaient pas nous courir après. Cependant, nous n'avions pas l’air con, deux mecs avec une poussette et un bébé. La poussette par contre était de qualité, haute sur roues avec une capote qui se rabattait, histoire d’éviter de montrer notre beauté au monde entier.
“Tu devrais mettre une robe". - suggérais-je à la deale, histoire de rire. Il ne rit pas. J’ajoutais pour calmer son courroux - “On aurait l’air moins suspect".
“Suspect pour qui ? Tu vois pas qu’on est au milieu de fantômes et que nous mêmes, nous en sommes devenus. Tu vois pas ça ?”
Il pétait les plombs, l’inaction devait le miner. Il fallut qu’il rajoute, “De toute façon, tout ça, c’est de ta faute. Si, je t’avais pas connu, j’en serais jamais arrivé là, à jouer à la nounou pour un résidu d’extra-terrestre".
Je tentais de la jouer sarcastique, pas le moment de lui faire à la sauvage, il avait peut-être retrouver ses super pouvoirs.
“Tu comprend vraiment pas la grandeur de notre destinée. L’homme en noir est l’anté-christ, il est venu pour provoquer la fin du monde et nous sommes les seuls à pouvoir l’arrêter".
“Ah, oui, ça me fait une belle jambe".
Évidemment, lui, l’Ante Christ, il connaissait pas. Jamais, il n’avait mis les pieds dans les évangiles.
“En plus, tu m’avais qu’il était l’anti-matière. Tu me racontes des conneries depuis le début".
“Mais, écoute-moi, nom de Dieu". - Excuse-moi seigneur pour ce blasphème, pensais-je in petto - “Les deux sagouins se confondent dans le même but, annihiler la vie. Ne peut-tu comprendre ça ?”
“Crotte de bique !” - fut son seul commentaire. Nous continuâmes notre route, muets comme des carpes. Il fallait retourner à la source et la source, c’était chez moi. Mais, chez moi, on en venait. De toute façon, j’y comprends de moins en moins. Une chose est sûr, on est dehors. Ca, c’est une réalité. Après tout, on va peut-être se contenter de petites certitudes comme celle-là. Le constat se fera désormais sur le maintenant, ce qui se passe là tout de suite. Après, Dieu y pourvoira.
“Messieurs, s’il vous plaît !”
Un policier et deux civils arrivaient à notre hauteur. “Monsieur l’officier ?” - interrogeais-je servilement.
“Qu’est-ce que vous transportez, messieurs ?”
“Nous ?” - dis-je innocemment.
“Oui, vous ! Vous voyez quelqu’un d’autre".
Mon regard parcourut les alentours.
“Euh, non".
“Papiers d’identité !” - dit l’un des civils.
Même pas un s’il vous plaît, rien, ils nous parlent comme à des bestiaux.
“Voilà, voilà, monsieur l’officier". - déclarais-je en prenant mes fafs.
“Tu joues au lèche-cul". - me reprit la deale et s’adressant aux policier - “Vous avez un mandat de perquisition ?”
Les policiers en question le regardèrent interloqués.
“Un quoi ? “ - fit l’un deux.”
“Un mandat de perquisition. Ma parole, vous êtes sourds ?”
J’intervins afin de ramener le calme avant que ça parte en frite.
“Mais non, mais non, ne l’écoutez pas. Mon camarade est malade, il est très fatigué. Tenez, voilà mes papiers". - achevais-je en leur tendant.
Le policier les prit, les jeta à terre, cracha dessus avant de les écraser avec ses godillots. L’affaire prenait mauvaise tournure.
“On veut jouer au malin". - dit le deuxième civil.
“Même pas peur". - lui répondit la deale.
C’est pas possible, il joue au con ou quoi ? Il nous embarquait tout droit dans une galère avec l’autorité et moi l’autorité, j’ai toujours respecté. En claquant des talons et commettant le salut militaire, je m’adressais à ces messieurs. “Messieurs les représentant de l’autorité républicaine, nous sommes en mission. Nous devons sauver le monde car l’heure est grave. Le temps nous est compté, s’il vous plaît, nous devons y aller".
“En plus, ils se foutent de notre gueule, ces merdes de sans-logis".
Mon Dieu, ils ne comprenaient pas la gravité de la situation. Il fallait absolument leur expliquer. Mais avant que je puisse ouvrir la bouche, un ordre retentit, “Ta gueule !”
Ben, là, on peut pas dire que la politesse les étouffe. L’affaire prenait vraiment mauvaise tournure.
“Bon, vous nous lâchez, les comiques ?” - Ca, c’est la deale. Comme fauteur de merde, il se posait là.
Celle-là, je ne l’ai pas vu venir, la baffe qui déséquilibra la deale.
“Même pas mal". - assura-t-il en se redressant.
La deuxième qui l’envoya bouler par terre, celle-là, je l’ai vu parce que je m’y attendais. Bien fait pour sa gueule, me dis-je. Après tout quand on cherche, on trouve. Surtout, lorsqu’il s’agit de flics. Et cette fois-ci, qu’est-ce qu’il allait trouver à dire ?
“Même pas drôle". - insista-t-il.
Ouh là, il allait les énerver avec tous ces même pas. Moi, à sa place, je fermerais mon clapet. On n’a jamais raison avec l’autorité.
“On a un dur en face de nous". - rigola l’un des civils.
“C’est qu’il va nous effrayer.” - ajouta le deuxième.
“J’en pisse dans mon froc". - compléta le policier.
“Et c’est quoi que vous avez dans votre roulotte ?” - reprit le premier civil.
Là, c’était la catastrophe. Si, jamais, il mettait la main sur tête de mort, notre quête allait s’en trouver mise à mal.
“Regardez-vous mêmes". - suggéra la deale.
“On va se gêner, dégage !” - mon camarade se poussa. Les trois affidés de l’ordre établi s’approchèrent de la poussette et l’entourèrent. Trois mains différentes écartèrent les pans de la cape couvrant tête de mort.
Des "Oh", des "Ah", se firent entendre ainsi qu’une réflexion, “c’est quoi cette horreur". Trois mains se tendirent pour toucher la chose indéfinissable. Dès que le contact fut établi, les mains furent aspirées. Les dos se courbèrent d’un coup sous l’effet de la succion. Les bras, les torses et les têtes plongèrent à l’intérieur du corps de bébé. Les bassins , les jambes suivirent, et enfin les pieds qui s’agitèrent un moment au dessus du berceau. Palsambleu, tête de mort les avait tous avalé. En fait, lui aussi agissait comme un trou noir. A l’heure, qu’il est tout de suite, les macchabés devaient planer dans le cosmos au milieu des galaxies.
“Ben, mon petit père des peuples ! T’as vu ça. Il les a bouffé !” - La deale n'en revenait pas. Moi, j’en restais comme deux ronds de flancs. Dire qu’il avait failli nous arriver la même. Mais, comment trois corps humains allaient pouvoir trouver leur place dans le vide de l’univers.
La réponse ne tarda pas à arriver alors que nous étions toujours face à la poussette. Tout à coup, des paquets d’objets jaillirent littéralement du corps de tête de mort. Ils s’élevèrent en l’air, semblèrent flotter un moment avant de retomber à terre avec des bruits secs.
“C’est quoi ce truc ?” - s’écria mon camarade effrayé. Et effrayés, nous l’étions tous les deux.
Nous examinâmes les objets à terre. Un vent glacé nous balaya de la tête aux pieds, c’était des os, des os et trois crânes. Tout ce qu’il restait de l’autorité. Leurs corps avaient implosé sous l’effet du vide ne laissant que les ossements.
“Ben, mon petit bonhomme !” - fut mon commentaire. En réalité, tête de mort se révélait être un redoutable allié. D’ailleurs, il s’adressa à nous dans nos têtes, “Alors, les gus, vous commencez à me prendre au sérieux ?”
Quelle guigne, voilà maintenant qu’il se prenait pour le chef. D’ici qu’il arrive à se reproduire, y’avait vraiment pas de quoi rire, le cauchemar en perspective.
“Si, on lui foutait le feu".
Voilà, une idée originale, digne de mon pote. Faut toujours qu’il fasse dans la caricature. Et, à quoi, ça nous avancerait, lui suggérais-je, de brûler tête de mort. A faire un feu, me répondit-il naïvement.
Bon, on laisse tomber, la situation est déjà assez compliquée pour ne pas en rajouter.
Nos pas nous amenèrent sur les quais du canal Saint Martin qui est une destination de promenade très appréciée des parisiens les beaux jours. Aujourd’hui, il faisait particulièrement beau.
Les quais étaient bourrés de badauds, de familles accompagnées d’enfants et de poussettes poussées par des mamans, comme nous.
Quelques guitareurs guitaraient, assis le cul sur le quai. Des filles s’attroupaient autour d’eux et se déhanchaient légèrement. Évidemment, mon pote mata les culs comme c’est pas permis. Honnêtement, je dois dire que mon regard glissait sur le haut des strings. Personnellement, je préfère les culottes qui épousent les formes des fesses, je trouve ça plus excitant. Mon camarade, lui, était prêt à se jeter sur tout ce qui bougeait. Le dommage pour lui, c’est que les meufs ne le calculaient pas.
Tout le long du quai et de l’un et l’autre côté du canal, des tentes rouges laissaient éclater leurs couleurs. Des sans-logis avaient décidé de s’y installer pour appeler le monde au secours, en tout, une petite centaine. Entre eux, ils s’appelaient les enfants de Don Quichotte. Il est certain que si nous leur avions causer de notre mission, ils se seraient enrôlés sous notre bannière. C’est sans doute à cause d’eux que nous avions été agressés par les flics.
Mais, trêve de balivernes, ça se trouve, aucune de ces personnes n’avaient de réel existence. Peut-être, qu’à ce stade, nous étions les observateurs qui déterminaient inconsciemment l’une ou l’autre des réalités potentielles. Ce qui signifie que nous n’étions pas encore complètement sujets, mais encore partiellement acteurs de nos vies.
C’était peut-être par là qu’il fallait chercher, oui, comme lorsque nous avons traversé le rien. Mentalement, en fait, j’ai changé la donne au moment où nous allions nous anéantir dans le rien.
Alors, allais-je pouvoir changer la donne à nouveau, ici, maintenant.
Je fis un geste pour bloquer mon camarade. Il pila net et une voix retentit dans nos têtes, “Doucement, les blaireaux !”
Y’a pas à dire, il améliorait nettement son vocabulaire, tête de mort. A se demander, si lui aussi ne s’appropriaient pas nos souvenirs et nos ressentis. Était-il un véritable allié ?
“Qu’est-ce qui se passe ?” - me demanda inquiet Lucien.
“T’inquiète". - dis-je pour le rassurer - “Juste une idée".
Tête de mort résonna dans mon crâne, “Je sais, mais tout seul, pas sûr.”
“Ta gueule !” - fut ma réponse. J’étais énervé et y’avait de quoi, j’allais tenter de renverser la situation, moi, seul face à l’univers.
Les badauds continuaient à circuler tout autour de nous, ils nous évitaient en nous jetant des regards indifférents.
Je me mis à me concentrer, à me ravager le cerveau par la concentration avec une seule pensée, changer le présent, revenir au passé. Si, ça marchait, tout devait disparaître et nous devrions nous retrouver chez moi avant l’arrivée du miroir.
Je m’isolais dans ma tête, sentis chaque veine de mon corps pulser, le sang refluer vers mon coeur et en être expulser. Je sentis l’origine même de la vie pénétrer chaque fibre de mon être. L’énergie me pénétra, m’envahit, se condensa en moi. La force était en moi. Cette force que j’allais canaliser, que j’allais condenser pour la projeter vers cette réalité qui n’était pas la mienne. Pour qu’éclate enfin cette brume qui nous recouvre et la déchire et nous laisse près de la brèche qui nous ramènera à la maison.
Dans mon crâne, une voix retentit, elle avait bizarrement un accent italien, ”Pauvre crétin, il faut être à deux pour changer la réalité. Tu as besoin de moi.” Encore lui, encore lui, encore lui. Jamais, il ne me lâchera tête de mort. Ne pas l’écouter, ne pas l’entendre, surtout rester concentrer et faire monter cette énergie qui m’envahissait totalement. Cette énergie libératrice qui allait nous sortir du fantasme où nous avait projeté un esprit pervers. Car après tout, Lucien avait raison sur un certain point, nous étions l’objet d’une manipulation mentale d’un sale bâtard qui nous plongeait dans son utopie de malade. Tout n’est qu’artifice en réalité, nos corps se trouvent peut-être allongés dans des sarcophages avec des capteurs sur la tête et un chef d'orchestre pour nous faire danser.
C’est cela que je vais défaire et après, nous retrouverons le responsable et nous lui en ferons baver des tonnes et des tonnes.
De la concentration, de la concentration, je sens toute cette énergie qui converge, qui converge maintenant au bout de mes bras, au bout de mes doigts.
Et, mes bras se tendent et mes mains se positionnent en vase pour contenir la boule de lumière qui peu à peu s’y forme, une boule d’énergie pure. Une boule d’énergie qui va détruire toutes les fausses réalités et nous montrer tel que l’on est et dans quelle situation, nous sommes réellement.
L’énergie, seule, nous sauvera et l’énergie au bout de mes doigts se mit à vibrer et d’un seul coup la boule explosa et effaça toute réalité à mes yeux.
“Eh, eh, eh !” - Le rire de tête de mort résonna et son commentaire terrible me fit frissonner. - “Raté, mon coco !”
Devant mes yeux, l’énergie que je croyais immensément destructrice n’avait cramé qu’un banc de bois avec deux vieux clodos qui se tapaient la cloche. Ca sentait un peu la bidoche trop cuite, mais cela ne semblait déranger personne, comme personne ne semblait avoir été dérangé par ma prestation. A la limite, c’est comme si nous n’existions pas. Est-ce que seulement, nous existions ?
“Il a fallu que tu joues ton super héro.” - me reprocha Lucien - “Et maintenant, on fait quoi ? Un autre barbecue ?”
“J’avais prévenu". - intervint tête de mort. - “Nous aurions dû être deux. Maintenant, nous sommes dans une réalité auquel, nous n’avons pas accès. C’est comme si nous étions des fantômes". - Ouais, tête de mort avait eu raison. Normal, il n'était pas humain.
“Bon, ok, d’accord, alors, on fait quoi ?” - et en disant cela, j’étais parfaitement conscient du glissement de ma fonction de chef en faveur de tête de mort.
“Attends, “ - demanda Lucien - “Dis-moi, alors pourquoi, ils nous évitent si nous n’existons pas pour eux".
Ce salaud de tête de mort, il a voulu me la faire à l’envers. Il a voulu prendre le pouvoir. Qu’est-ce qu’une entité issue d’un amas d’étoiles pourrait bien faire d’un aussi petit pouvoir sinon en obtenir un plus grand encore. Et la suite, on la connaît, c’est l’histoire de l’humanité.
Un, “Vous me croyez pas, essayez !” - nous résonna dans la tête.
Lucien se mit devant une personne et la personne le traversa, tout simplement de part en part.
“Compris ?” - nous intima tête de choux.
“Compris". - concédâmes-nous la tête basse.
“C’est qui le chef ?”
“C’est toi". - répondîmes-nous en choeur.
“C’est bien, les p’tits gars. Et qu’est-ce qu’on dit au chef ?”
“On t’aime chef ! Prêt à recommencer avec le sourire, à tes ordre chef !”
‘C’est bien, les p’tits gars, au boulot maintenant. Barnabé, c’est toi qui pousse".
En plus, il me dégradait en m’obligeant à me coltiner sa poussette. La deale eut un grand sourire béat qui me poussa à me demander comment il avait fait pour se mettre dans les petits souliers de tête de mort sans que je ne m’en aperçoive. Trop fort !
“Mais,” - dis-je - “on avance où si nous sommes immatériels dans cette réalité ? “ - Et j’ajoutais soudain alerté - “Oh, on s’arrête les mecs. Vous n'avez pas l’impression qu’on déconne à plein tube dans le genre envoyer des boules de feu ou se la jouer à la militaire. Réfléchissez bon Dieu ! Réfléchissez !”
“Ce qui veut dire ?” - interrogea la deale.
“Que nous sommes dans la maison des illusions". - retentit la voix de tête de mort.
“Bingo !” - répondis-je. - “Ce qui signifie que l’on s’enfonce toujours plus dans le labyrinthe de l’homme en noir. Que l’on a perdu le contrôle et surtout que l’on ne l’a peut-être jamais eu".
“Alors, il nous sert à quoi". me demanda Lucien en désignant le berceau - “Si, il nous sert à rien, on le balance. D’ailleurs, qu’est-ce qui nous dit que c’est pas une créature à l’homme en noir ?”
Il a raison mon pote, mais le pire c’est, qu’est-ce qui nous dit que nous sommes vivants, que nous existons. Que nous ne sommes pas une chimère prisonnière d’un esprit malade, à la dérive, sous neuroleptiques par exemple. Pourquoi pas, oui, pourquoi pas, après tout ? Sauf que si je lui dis ça, il va flipper grave.
La folie s’amusait à faire des ronds dans l’eau tout autour de nous. Et, nous, on faisait comme les poissons, on ouvrait la bouche.
“A ton avis ?” - demandais-je à tête de mort tout en rajoutant méchamment - “En fait, t’es pas d’un grand secours, pas vrai ?”
“Attends, pour l’instant, c’est moi, qui me demande si je ne suis pas une création de vos esprits malades. Parce qu’on peut pas dire que vous êtes des caïds de la normalité, tous les deux, pas vrai ?” Là, tête de mort renvoyait la balle, c’était le serpent qui se mordait la queue, sauf que la viande était avariée.
“Bon, il faut réfléchir avant de bouger. D’accord ?” - concédais-je.
Deux assentiments suivirent. Je repris la parole avec une gestuelle un peu accentuée par l’angoisse. - “Bon, chacun de nous a une perception de la réalité, donc chacun de nous peut faire basculer l’autre dans le choix que son subconscient fait, vous suivez ?” - Deux autres assentiments. - “Donc, si nous ne rencontrons que des situations extrêmes, c’est que tête de mort a raison, nous débloquons par rapport à la norme sociale admise. Nous avons tellement voulu être marginaux que même nos rêves sont devenus baroques d’où ces situations complètement cramées".
“Oui, mais tête de mort, il est pas nous". - me contra la deale - “C’est un truc des étoiles, comment, ça se fait qu’il soit dans nos délires. Heureusement, d’ailleurs qu’on est pas dans le sien autrement, on est mal de mal".
“Ouais, t’as raison, tête de mort lit dans nos crânes. C’est pour ça qu’il est avec nous. Nous sommes lié mentalement".
“Euh, c’est bon, les mecs". - fit la voix dans nos têtes - “J’apprécierais que vous m’appeliez autrement. Nathalie, par exemple".
“Nathalie !” - interrogea Lucien - “Mais pourquoi, c’est un prénom de gonzesse !”
Délire, délire, me dis-je, quand tu nous tient. Décidément, il nous fallait une pause.
“Lucien,” - expliquais-je légèrement excédé - “dans les étoiles, il n’y a pas de sexe. L’un de nous doit avoir ce prénom dans la tronche. Tête de mort l’a simplement retranscrit. Aussi, pourquoi pas? Va pour Nathalie".
“C’est gentil, les garçons". - remercia tête de......remercia Nathalie.
“Et maintenant ?” - demanda la deale.
“On s’asseoit sur un banc et on réfléchit". - proposais-je.
“Et comment, on s’asseoit puisqu’on est des fantômes".
Là, je dois dire qu’il n’y avait rien à dire, Lucien avait raison.
“Nathalie, t’as pas d’idées ?” - l’interpella Lucien.
“Difficile à dire en fait. Je me suis retrouvé ici dans un seul objectif, une collision entre deux sources d’énergie de pôles différents. Après, tout devait rentrer dans l’ordre. l’anti-matière avec un niveau normal et la matière englobant le reste. Malheureusement, quelque chose d’impensable s’est produit".
“Quoi ? “- demandâmes-nous.
“L’anti-matière a pris la forme d’une entité vivante, l’être humain et a adopté en même temps sa forme d’intelligence primitive. Maintenant, ce qu’il faut savoir, c’est si l’être humain est intrinsèquement mauvais ou intrinsèquement bon. A votre avis ?”
Un grand silence suivit. Si, je m’écoutais, je balancerais la poussette à l’eau parce que la Nathalie me prenait la tête avec ses réflexions et ça signifierait que l’homme est mauvais, fondamentalement mauvais. Si, j’écoutais Nathalie, je lui répondrais que l’être humain est indécis et c’est ce qu’il acquiert comme forme de pouvoir ou de soumission qui le fait basculer vers le bien ou le mal.
Plus terre à terre, Lucien intervint, “Et, on fait comment pour se tirer d’ici".
“A mon avis, on retourne chez Barnabé et on franchit la porte". - suggéra Nathalie. Elle avait raison, sans reprendre l’initiative, c’était faire quelque chose, même si il n’y avait plus de porte, il y avait au moins un seuil.
Nous refîmes donc le chemin en sens inverse. Un peu fatigués quand même, nous parvînmes jusqu’à mon immeuble.
“On monte la poussette ?” - Toujours aussi terre à terre ce la deale. Entre les deux lurons, nous n’étions pas sauvés.
“Non, la poussette va dans le local à vélo, toi, tu prends juste Nathalie dans les bras".
“Ah, non, c’est toi qui t’y colle ! “
“Bon, ça va, j’la prend. Allez, entre On y va".
Pour une poussière d’étoiles, la Nathalie pesait pas lourd. Dire qu’il y a des gens qui se plaignent de porter le poids du monde sur leurs épaules. Quelle blague.
Arrivés sur mon palier, Nathalie ne demanda rien puisqu’elle lisait nos pensées et sans doute voyait à travers nos regards et plus si affinités. Ce qu’elle voyait, c’était mon pallier d’abord, le seuil de ma piaule ensuite et ma porte grande ouverte. Oui, ma porte. Elle était revenue, celle-là.
Inquiet la deale me retint par le bras, “Tu penses pas qu’on devrait la fermer avant de franchir le seuil ? Parce que là, si on rentre comme ça, on reste dans la même réalité. Si on la ferme et on la franchit à nouveau peut-être qu’on se retrouvera ailleurs. Tu crois pas que ça serait pas plus prudent ?”
Voilà qu’il se mettait à réfléchir, mon pote. Faut dire qu’il pouvait y avoir une hésitation, vu ce qui nous arrivait à chaque fois que la porte était franchie. Y’avait de quoi réfléchir.
“Bon, les lourdingues, vous prenez racine ou quoi ?” - Ca c’est la Nathalie. Cette meuf elle cause sans respect. Elle a de la chance qu’on peut pas lui en coller une, autrement elle aurait morflé grave.
D’ailleurs, Lucien en fit sèchement la remarque, “Elle exagère !”
Son calme et son courage me rassérénèrent. Je franchis le seuil.
Nom de Dieu, c’était le bordel. Toutes mes affaires étaient chamboulées. Un enfoiré de raclures de voleurs était passé par là. Le genre de héros qui s’attaque aux petits faute d’avoir le cran de s’attaquer aux grands.
Bon, on se calme, de toute façon, y’avait pas grand chose dans la baraque. “L’enfoiré, si jamais je tombe dessus, j’le, j’le.......”.
“C’est bon, on sais. T’es une terreur". - m’interrompit Nathalie.
De Dieu, elle va la fermer, autrement, je vais la balancer dans les chiottes et tirer la chasse. A cette évocation, hautement scatologique, je sentis un frémissement. Elle avait peur la garce.
“Le pied, c’est pour quand ?” - La salope, elle aimait ça.
“Ben, merde, il t’a pas loupé. Regarde, même tes carreaux, il les a tous pété. C’est vraiment un pourri". - commenta mon pote.
Ah, oui, les carreaux, j’avais pas fait attention. Lucien, lui, il matait tout, en s’occupant de récupérer quelques bricoles pouvant présenter une quelconque utilité. Je dis à mon pote de fermer la porte avant de déposer Nathalie sur ce qui restait du matelas explosé également.
“Nabé !” - Un cri, mon pote pousse carrément un cri. Un cri que dis-je, un hurlement. Je dirais plus, un hurlement de terreur. Nom de Dieu, qu’est-ce qu’il arrive encore ? J’en ai marre de l’aventure, pensais-je une larme à l’oeil. Pourtant, je me retourne aussi sec.
Un homme en noir se tenait à la porte, mais pas l’homme en noir, plutôt mon conseiller ANPE.
“Laisse tomber,” - dis-je à la deale. - “je connais".
L’autre frappe quand même à la porte ouverte.
“Monsieur Barnabé Duchemin ?’
“Vous le voyez bien". - lui signifiais-je. - “Qu’est-ce que vous voulez ?”
“Monsieur, vous ne vous êtes pas présenté aux différentes convocations que l’agence vous a envoyé".
Et merde, qu’est-ce qu’ils viennent me casser les roubignoles ces fonctionnaires zélés. Ils veulent me supprimer mon allocation ?
“Écoutez,” - commençais-je. Mais, il m’arrêta aussitôt. - ”Je me suis permis de jeter un coup d’oeil dans votre boîte aux lettres. J’ai pu constaté que les convocations s’y trouvent toujours".
Mais, il n'a pas le droit, il a pas le droit. Y’a que les flics qui peuvent faire ça, eux ou les huissiers. Avec des fonctionnaires comme ça, la république est bien gardée et les malheureux bien parqués
Et moi, bientôt sans une tune ce qui signifie sans logement, ce qui signifie la rue, ce qui signifie, il est pas question de laisser ce salopard repartir.
“T’es avec moi, Lucien".
“Avec toi, ouais sûrement, mais pour faire quoi".
“T’inquiète, fais juste ce que je fais". - répondis-je avant de m’adresser à monsieur le fonctionnaire, “Monsieur, s’il vous plaît, vous n’allez pas me supprimer mon allocation. Je ne suis pas seul vous savez, j’ai un bébé à mourir".
Il ne s’aperçut pas du lapsus.
“Mais monsieur Duchemin, ce n’est pas de mon concerne".
En plus, il parlait bien la France.
“Je vous en prie". - et je le tirais par la manche - “Venez voir mon bébé, elle est si mignonne, vous allez voir". Dans mon dos, je faisais signe à la deale d’appuyer ma démarche. Il alpagua donc par l’autre bras en le poussant vers Nathalie. Tu vas être content du voyage bonhomme, pensais-je.
Arrivé à côté de la cape, nous l’obligeâmes à s’agenouiller avec nous.
“Regardez-la monsieur, s’il vous plaît".
Pas très rassuré le bonhomme se sentit obliger de soulever le pan de la cape recouvrant Nathalie. Je sentis parfaitement le spasme d’horreur qui le secoua.
“Quelle est belle !” - fut son seul commentaire.
Ah, l’hypocrite ! A ce point, c’est mériter l’enfer. Trop fort, il était vraiment trop fort.
Je fis un signe à Lucien et d’un élan, d’un seul, on le prit par le pantalon et le basculâmes la tête la première dans le corps d’étoiles filantes de Nathalie. Nous le tînmes jusqu’au moment où bizarrement les basquettes blanches et nike qu’il portait en service nous restèrent dans les mains.
“Tu les veux ?” - me suggéra Lucien.
“Paix à son âme". - me laissais-je aller à commenter. “Ecarte-toi, y’a le feu d’artifice à venir". - lui rappelais-je.
En effet, peu après, un tas d’os se mit à voleter dans le studio. Il fallut faire la danse de saint gui pour les éviter.
“Ouah, ça nous en fait quatre au compteur". - constata mon pote qui devant mon air ahuri, ajouta - “Avec les flics et lui, ça fait quatre qu’on liquide. On est en train de devenir de vrais tueurs à gage. Comme dans le film le Parrain, tu te souviens ?”
“Nada". - répondis-je.
“Bon, les comiques, on n’a pas que ça à faire !” - la voix de Nathalie résonnait désagréablement à nos oreilles. Mais, elle avait raison, il fallait se bouger. Au moins, nous étions revenu dans un univers avec des portes. Peut-être pas la bonne réalité, mais une réalité avec une porte, c’était toujours mieux que sans. Sauf, que tout désormais était confus, le pourquoi du comment, le comment du pourquoi et surtout la manière de s’en sortir qui devenait d’une complication incommensurable. Aussi, j’émis une suggestion, “On fait un pow-pow pour se dire des trucs et on fume un calumet ?”
“C’est quoi un pow-pow ?” - demanda Nathalie.
“Une réunion de toute la communauté chez les indiens des U.S.A".
“Elle est où la communauté ?” - m’interrogea la deale - “C’est comme dans le film le Seigneur des Anneaux ?”
Décidément, c’était un cinéphile averti mon camarade.
“La communauté, c’est nous".
“C’est tout. C’est pas beaucoup".
“C’est suffisant, Lucien". - et pour le rassurer, j’ajoutais - “Comme les trois mousquetaires".
“Ah, oui, d’Artagnan, ah, c’est pas pareil. Alors, c’est sûr, on va gagner".
Il allait falloir tout reprendre à zéro. Et d’abord, fermer la porte au cas où le miroir ait une envie de réapparaître.
Je me levais donc pour la fermer. Au moins, ce qui était bien avec Nathalie, c’est que y’avait pas besoin d’explication, elle lisait dans les pensées.
Maintenant, comme personne n’avait d’idée, nous allions simplement ranger la baraque. Pour les vitres, du plastique fera très bien l’affaire. La deale se chargea du tas d’os en le mettant dans un sac poubelle et en se proposant de le descendre dans le local poubelle.
Monsieur ouvrit la porte sans appréhension. Je surveillais de près. Non, cette fois-ci, rien ne troubla l’ordre naturel des choses. “ Tu fais pas avancer le chmilblick". - me reprocha Nathalie.
“On sera bien avancé quand mon propriétaire m’aura foutu dehors. On n’aura plus la porte pour nous servir de fil conducteur".
“Comme tu veux, n’oublie pas, le monde n’attend pas".
“Le monde attendra que j’ai récuré mes chiottes".
A ce moment, un hurlement retentit dans l’escalier, un hurlement provenant d’un gosier féminin. Un hurlement à ameuter toutes les voisines du quartier.
“A l’assassin ! A l’assassin !”
Ah, j’ai en marre des aventures, pensais-je, ne pouvant imaginer que ce hurlement ne fut provoqué par un autre que la deale.
J’ouvris la porte, devais-je prendre Nathalie au cas où la porte soit un nouveau un coup fourré. Si un traquenard m’attendait dans l’escalier peut-être fallait-il mieux l’emmener. A nouveau, le hurlement se fit entendre, “A l’assassin ! A l’assassin !”
Et en plus, ça m’avait l’air de venir du pallier du dessous. A mon souvenir, la dernière fois, la grosse l’avait traité d’éjaculateur précoce, pas d’assassin. Je sais pas ce qu’il avait eu le temps de lui faire en passant, mais les relation s’étaient nettement refroidies.
Au troisième cri proféré, je décidais de me porter à la rencontre de la deale; Nathalie dans mes bras.
En effet, la grosse était là, dans une chemise de nuit laissant apparaître ses formes généreuses. A ses pieds, traînant sa misérable existence, La deale avec le contenu du sac poubelle renversé à ses pieds à lui. Le crâne bien décapé du fonctionnaire cerbère luisait sous l’effet de la lumière blême de l’escalier.
La deale tentait de rassembler les os pour remettre le tout dans le sac poubelle. La dame ne semblait pas avoir garder le moindre souvenir de leur relation torride. Mais, cela n’amoindrissait pas ses formes généreuses. Une partouze à trois, peut-être, lui proposais-je en espérant que cette fois-ci, elle accepterait.
Elle me regarda, sans comprendre et se remit à hurler.
“Au viol ! Au viol !”
Des portes s’ouvrirent, des pas s’engagèrent dans l’escalier. Au moins une dizaine de pas différenciés. Il y en avait des légers, des lourds, des moyens et tous ces pas montaient vers nous.
“J’ai un bébé dans les bras". - lui signalais-je en espérant faire vibrer son instinct maternel et l’amener à la fermer.
“Au voleur d’enfant ! Au voleur d’enfant !”
Décidément, elle avait de la ressource. Dommage, j’aurais préféré la rencontrer avec le feu au cul. Que faire, mon Dieu, que faire ?
Les pas dans l’escalier se faisaient plus lourds à partir du moment où ils se rapprochaient. Une première femme apparue, pas très différente de ma hurleuse, puis une deuxième, encore une troisième, bref que des femmes plantureuses à souhait. Les yeux de la deale faisaient du yo-yo, toujours dans l’obsession sexuelle.
Sauf que, les nanas en question avaient chacune un vrai coutelas de boucher dans une main. Un de ceux utilisé pour la découpe en gros. Et d’après ce que j’entendais, y’en avait d’autres qui arrivaient.
C’est pas possible, depuis que ce truc m’est arrivé, y’avait pas moyen d’avoir cinq minutes de repos, juste cinq minutes. Voilà, maintenant que les ménagères voulaient nous faire la peau. Grandiose, tout simplement grandiose !
“Relève-toi !” - intimais-je à la deale qui finissait.
“Ben, quoi, c’est des meufs". - et il la ferma brusquement en apercevant les coutelas.
“Eh, elles ont quoi ? On va pas les laisser faire ! Vas-y, lâche leur Nathalie". - se mit-il à dégoiser. Décidément, il n’était pas d’une grande aide.
Les deux premières femmes avaient eu le temps de voir le crâne avant que la deale l’enfouisse dans le sac. Mon pote se réfugia à mes côtés. Lui, il portait un sac d’os et moi un bébé. Nous étions fin prêt pour le combat.
Maintenant, elles étaient trois à nous faire face sur le pallier, les autres piaffant sur les marches comme les grands fauves avant la curée.
“C’est une honte, la société nous abandonne, elle ne nous protège pas !” - Ca, c’est une grosse qui l’a sortit.
“Il faut faire justice nous-mêmes. La police ne fera rien !” - Ca, c’est une autre grosse qui l’a sortit.
“Tuons-les, tuons-les tous, Dieu reconnaîtra les siens". - Ca, c’est une troisième grosse qui l’a sortit.
“Trouve une idée avant que ça tourne mal". - me supplia Lucien.
Une idée, une idée et pourquoi pas écrire une lettre au père noël pendant qu’il y est. Il en avait de bonne, lui. Encore que vu les gueules qu’elles faisaient les rombières, fallait mieux me presser pour en dégotter une.
“T’as pas une idée, toi ?” - pensais-je dans ma tête pour Nathalie".
“A mon avis, mal barrés les mecs". - fut sa réponse.
“Sympa, merci pour l’encouragement".
“Ca craint". - insista-t-elle lourdement.
“Ah, oui, tu vas voir la tienne de tête quand elles vont s’occuper de toi".
“T’es pas sérieux, là". - s’enquerra-t-elle inquiète.
“Tout ça me dit pas ce qu’on doit faire, t’as vu la gueule des grosses.”
“Espèce de sale voyou ! C’est toi qui m’a violé !” - Ca, c’est la meuf à la deale.
“Qui, moi ? Mais, c’est toi morue qui m’a sauté dessus !”
“Sale voyou !” - répéta-t-elle en lui allongeant une gifle retentissante.
Décidément, tout ça tournait à l’eau de boudin, mais le règlement de compte entre amants déçus valait sûrement mieux qu’une séance à coups de coutelas.
“Entre-nous,” - dis-je à la femme se tenant à peine à un mètre de nous - “il m’a dit que vous étiez une mal baisée. C’est vrai ?”
“Mais, c’est pas vrai, c’est lui qui a une petite queue". - répondit-elle offusquée.
“Vous avez peut-être une trop grosse foufoune". - lui répondis-je pour sauver la mise à mon pote.
“Non, mais pour qui vous vous prenez ?” - argumenta-t-elle offusquée.
Une femme dans l’escalier se fit entendre, “Il t’a traité de grosse foufoune et alors, il l’a pas aimé ?”
“Pourtant, t’es connu pour être la plus grosse pute de l’escalier". - ajouta une autre voix.
“Qui ? C’est qui qu’a dit ça ? C’est qui la saleté qu’a dit ça ?” - en rogne, elle était mémère, ça allait chauffer !
“Tu t’es bien fait sauter salope ?” - Cette voix venait d’encore plus bas.
“Vous êtes toutes des salopes !” - cria mémère en se penchant sur la rembarre.
“Salope ! “ - lui répondirent ses copines avant de la saisir et la pousser dans l’escalier. Il s’ensuivit une bousculade chaotique où les corps s’écroulant les uns et les autres dans l’escalier laissaient apparaître, qui une jambe, qui une entre cuisse, qui un gros néné, qui une bouche édentée de la perte d’un dentier.
Bref, tout cela dévalait l’escalier cahin-caha.
“On remonte, les gars". - ordonnais-je et nous partîmes nous réfugier dans ma piaule alors que le bruit de la chute de la ménagerie continuait à résonner. Nous nous installâmes en tailleur par terre.
“Elles vont revenir". - leur déclarais-je une fois à l’abri. - “Et cette fois-ci, elles vont vraiment être en colères".
“Qu’est-ce qu’on fait, on se suicide ?” - toujours le mot pour rire la deale, un vrai boute-en-train.
“J’appelle la police !” - décidais-je.
“Et pourquoi pas Dieu le père pendant que tu y es". - annonça Nathalie - “Et, tu leur explique quoi à mon sujet ?”
Bonne question, elle avait raison. Elle dérange, faudrait peut-être la balancer par la fenêtre.
“Un crime ?” - interrogea la deale que Nathalie avait laissé lire dans mon esprit par son intermédiaire.
“Mais, non, pas un crime, vu qu’elle est pas humaine". - lui répondis-je.
“Elle est comme notre fille, Nabé. Tu peux pas faire ça". - la réponse de la deale me tua. Je rêve, il n'a pas digéré, c’est pas possible ! Alors que je m’apprêtais à lui mettre une torgnole retentissante, l’idée qu’il puisse se faire manipuler par Nathalie m’atterrit direct dans le cerveau.
Sa réponse confirma mon doute, “T’as compris, je relâche mon emprise, si t’as plus d’idées à la con".
“Même en rêve, juré". - mentis-je.
“J’espère pour notre future collaboration".
Je vis Lucien vaciller. Je le retins de justesse. Il me regarda d’un air hébété, “Nabé, qu’est-ce que tu fais là ?”
L’emprise mentale avait dû être terrible, même pour un légume comme lui. En plus, il paraissait amnésique. La question qui se posait est depuis combien de temps cela durait ?
“C’est moi Barnabé ! Lucien, tu me remets ?” - il m’avait vraiment l’air dans le coltard. Je lui claquais des doigts devant ses petits yeux vitreux, “Tu me remets ?”
Ses yeux se mirent à jeter des éclairs, sa voix s’affermit. “Arrête ! Essayons de réfléchir avant que les nanas reviennent".
Bon, à priori, il était redevenu lui-même, plutôt Lucien que la deale d’ailleurs. Si, il voulait devenir le général de la pagaille ambiante, je lui cédais la place. Moi sérieux, j’étais en pleine régression mentale. Pourtant, je me commis une nouvelle fois, “Attend, réfléchissons. Depuis quelques temps, nous n’arrivons plus à passer à l’acte. A peine, prenons-nous une décision qu’immédiatement une inter action s'interpose. A force, nous nous éloignons de plus en plus de l’homme en noir. Ces femmes par exemple, les flics ou même cet état d’absence de la réalité, voilà le type d’inter action qui nous éloigne comme si nous étions trop proche de la vérité et que l’on cherchait à nous en éloigner.”
“Je suis, mais je vois pas". - fut sa réponse.
“Ben, je dirais que la stratégie de l’homme en noir subit quelques lacunes. Peut-être, à la suite de l’intervention de Nathalie et en y repensant, ces multiples inter actions se sont multipliées après son arrivée. Donc, cela nous a été bénéfique, à part que depuis, on a perdu le fil conducteur et qu’on est dans la confusion le plus totale. D’ailleurs,” - et là, je m’adressais à Nathalie - “Tu disais que le cosmos était pressé. Alors, quand est-ce que tu te bouges ?”
“Pour me bouger, faudrait que j’ai des mecs, des vrais pour m’aider et pas des bouffons".
“Nous, des bouffons !” - se révolta Lucien. - “Et ma main dans ta gueule !”
“Chiche !” - rigola Nathalie.
“Bon, on se calme. Premièrement, les nanas, on va se les faire. On tire d’abord, on discute après".
“Ah, ouais, il est où le flingue ?” - se marra Lucien.
“Dans ton pantalon, mon pote ! A mon avis, ta copine ne t’a pas oublié. Ses copines, elles ont dû en entendre parler et aimeraient goûter au morceau. Alors, tu descends. Tu te fais tous les étages, tous les appartements les uns après les autres et quand tu arrives au rez-de-chaussée, tu nous préviens par Nathalie interposée". - J’ouvris la porte. - “Allez, dégage !”
“Et, si y’a le mari ?” - me demanda-t-il soudain méfiant.
“Tu lui dis que t’es le gynécologue ou le psy de sa meut, ça passera à l’as. Tu peux me croire".
“OK, ça marche". - me répondit-il et se reprenant en s’adressant à Nathalie. “Tu te débranches de Barnabé quand je jouis, autrement, il va en mettre plein son pantalon".
“Très drôle. Mort de rire !” - soufflais-je agacé.
A peine la porte fermée, la pensée que Lucien aurait dû réagir et ne pas se laisser embarquer dans une histoire à la mord moi le noeud comme celle-là, me tritura le cerveau. Encore un truc qui n’allait pas, que je n’avais pas su voir venir et qu’en plus j’avais initié.
J’ouvris la porte à la volée, rien sur le pallier, je descendis à l’étage du dessous et regardais par-dessus la rambarde, rien, non plus. Il était déjà chez la voisine. Finalement, il était peut-être recommandé d’attendre. J’allais pas me prendre le chou avec elle, surtout que la dernière fois, ça ne m’avait pas tellement réussi avec mémère. Il finira bien par nous appeler une fois arrivé au rez-de-chaussée. En plus, y avaient des trucs à éclaircir avec Nathalie. En rentrant, je fis attention de ne pas fermer la porte pour ne pas me couper de la dimension où la deale évoluait.
“Bon, à nous deux". - lui dis-je une fois de retour.
“Oui ?” - qu’elle me fit, me la jouant innocente à fond la caisse.
“Ca va, ça prend plus !”
“Qu’est-ce que tu veux dire Barnabé ?” - minauda-t-elle et puis merde, minauda-t-il. Y’en avait marre que tête de mort se prenne pour une gonzesse.
“Tout simplement, que tu es un poids plutôt qu’une dynamique dans notre lutte contre l’axe du mal. Bref, tu me gonfles !”
“Ca y est, voilà qu’il devient mal élevé. Vilain, va".
Et en plus, il se fout de ma tronche.
“T’est venu pour sauver le monde oui ou merde ?”
“Ben, oui.” - me résonna-t-elle dans la tête. - “Sauf que c’est trop marrant d’être humain".
Voilà qu’il se prenait pour un humain. Et ça, c’était pas la première fois qu’elle me la faisait. Peut-être était-elle atteint d’un trouble obsessionnel compulsif, un truc qu’elle aurait chopé chez la deale. Encore que le seul toc que je lui connaissais était de se prendre pour ce qu’il n’était pas. Mais, il n’était pas le seul.
“En attendant, l’univers s’écroule et toi, tu te marres. Pas mal, après tout, si tu t’en contentes". - J’essayais de titiller son amour propre, après tout, il puisait dans nos cerveaux et à nous, il nous en restait quand même.
“Bon, explique-moi quand même comment tu comptais t’y prendre pour le sauver ?”
“A vrai dire, il fallait que je remonte à la source. Mais, la source a créé un phénomène parasitaire pour brouiller sa piste. Et malheureusement, c’était vous".
“Merci pour nous". - le remerciais-je.
“C’est pas drôle. Parce que vous êtes bien débrouillés pour la brouiller encore plus".
“Carrément, et toi t’es pas concerné ?”
“Si, mais, j’ai été influencé par vos esprits malades. Je n’ai pas su faire la part des choses. Résultat, c’est que j’ignore comment retrouver la source alors que le temps presse".
“La porte peut-être ?”
“Non, pas la porte, le miroir. Mais, de miroir, il n’y en a plus. A moins qu’on n’en trouve un autre. Mais, cela voudra dire que la part de l’anti-matière est en augmentation et que les effets collatéraux ne vont pas tarder à se faire sentir sur ta planète".
“Qu’est-ce que tu veux dire ?”
“Je ne sais pas, diffraction de la lumière par exemple ce qui provoquera des altérations des perceptions visuelles. Des altérations de l’appareil auditif ce qui provoquera une perte de l’équilibre chez les humains. Peu à peu, le monde que vous pensez organisé se délitera. Les atomes se déferont et s’organiseront différemment jusqu’à disparaître et laisser la place aux particules d’anti-matière. Votre monde aura alors cessé d’être. Un autre prendra la place où l’humanité sera exclue".
“Ouais, pas réjouissant, tout ça. Mais, toi aussi, tu va y passer".
“C’est bien pour ça que je suis là".
Devant l’urgence de la situation, je comprenais qu’il fallait agir et agir vite.
“Où crois-tu que l’on pourrait trouver un miroir. Paris est grand, tu sais".
“Il n’y a pas de hasard, si nous avons été entraîné vers le camp de SDF, c’est qu’il doit s’en trouver un".
“Au canal, t’as vu le nombre de tentes. Il y en a au moins une centaine. On va quand même pas braquer les tentes une par une".
“Il faut y aller !”
“Bon, ok, on y va.” - dis-je conciliant en le prenant dans mes bras. - “On récupère tout de même mon pote avant".
Derrière nous, je fermais la porte, peut-être qu’une autre réalité allait s’y accomplir et me permettre de récupérer ma piaule intacte. Descendus à l’étage au-dessous, je frappais chez la bombe sexuelle. Elle ouvrit avec pour tout vêtement un soutien-gorge et un string. Choucarde, mais le temps pressait.
“Vous avez pas vu mon pote, par hasard ?”
“Ah, l’étalon, je l’ai prêté à ma copine du dessous".
“Ok, merci bien, m’dame".
Elle referma sa porte et nous descendîmes à l’étage du dessous. On sonne à la p porte, pareille une choucarde en soutiens et en string ouvre, normal.
“Vous avez pas vu mon pote, par hasard ?” - et je rajoutais. - “Vous savez l’étalon".
“Ah, lui. Je l’ai prêté à ma copine du dessous".
Et ça, je l’ai fait jusqu’au rez-de-chaussée sans trouver mon pote. Il s’était fait toutes les nanas des étages. Mais, au rez-de-chaussée, y’avait personne. Alors, où pouvait-il être ?
L’idée de la cave me vint. De toute façon, c’était effectivement le dernier étage du bâtiment et je lui avais dit de se taper tous les étages.
Ce furent les gémissements qui m’indiquèrent le lieu du drame. Lorsque j’arrachais mon pote à sa victime, il ne sut que gémir, “Mais, j’ai pas encore joui".
Voilà, ça c’était la deale. L’univers était en danger, lui, il ne pensait qu’à baiser. “Arrête ! “ - lui dis-je - “tu viens de te taper tous les étages".
“Oui, mais, j’ai pas fini celui-là".
“On a du boulot, amène-toi !”
Il avait l’air malin en débarquant dans la rue tentant de se rebraguetter. Son air reposé me dégoutta, pourtant il s’était tapé tous les étages. C’est-à-dire huit. Était-il vraiment un crack du sexe, me demandais-je.
Drogué et obsédé sexuel, une combinaison d’enfer. Entre tête de mort et lui, je risquais pas de me perdre.
“Oh ! Tu récupères la poussette".
Non, mais, il allait où lui. En plus, il me donnait un ordre. Il croyait quoi, que j’allais me transformer en larbin. Non, mais là, t’as rêvé.
“T’as rêvé, c’est toi qui la prend". - le repris-je. Il ne discuta pas sans doute lessivé par ses affres amoureux.
“On va où ?” - dit-il en s’en emparant.
“Au canal, chez les SDF. L’homme en noir s’y trouve peut-être".
“Et, on fait comment pour le trouver ?”
“Faudra sans doute fouiller toutes les tentes".
“Ah, oui et tu crois qu’il vont nous laisser faire".
“On a pas le choix".
Cette fois-ci, personne ne tenta de nous arrêter. Nous parvînmes relativement rapidement au canal. Le ciel était plutôt gris et sur le canal, il n’y avait pas grand monde. Les tentes étaient toujours rouges et peu de personnes s’affairaient autour.
“On commence par où ?” - s’enquérra la deale.
“Ben, je sais pas. La première, là".
Je me penchais pour saisir le zip et l’ouvrir. Je jetais à coup d’oeil à l’intérieur pendant que la deale faisait de même à celle d’à côté. Rien d’intéressant, à part un sac à dos pourrave, une paire de godasse puante et un sac de couchage.
Au bout de la sixième tente, un groupe vint à notre rencontre. Ils nous prenaient certainement pour des SDF voleurs.
“Salut, vous cherchez quelque chose ?”
“Plutôt quelqu’un". - répondit la deale du tac au tac.
“C’est à vous la poussette ?”
“Oui".
‘Et, on peut savoir qui vous cherchez ?”
Ils étaient jeunes, bien portants à priori, normalement constitués avec des gueules un peu usées par la fréquentation de la rue. Pas le genre de mec avec qui on se bat. Trop nombreux d’ailleurs pour les passer à tabac. De toute façon, l’objectif n’était pas de devenir des tueurs en série, mais de sauver le monde.
“L’homme en noir". - répondis-je dans la provoc.
“L’homme en noir, AHAHAHAHHHAH". - J’ai dit quelque chose de drôle ? Ils sont tous en train de se marrer comme des baleines.
“Qu’est-ce qui se passe ?” - Ca, c’est tête de mort.
“Pas tête de mort, Nathalie, je te rappelle. Je te traite pas de bouffon, alors sois poli !” - Quel casse pieds celui-là ou plutôt quelle casse pieds celle-là, y’a pas plus urgent que son caprice, espérons qu’elle va pas tourner travelo. Néanmoins, je répondis à sa question, “ils se marrent de ma question".
“Étrange, tu ne trouves pas ?”
“Tu l’as dit bouffi".
“Bouffi, ça veut dire quoi ?” -
“Laisse tomber, les autres, ils ont fini de rire.” - En effet les autres ne se marraient plus du tout. Au contraire, des gourdins étaient apparus dans leurs mains pleines de doigts. Enfin, quand je dis gourdin, je devrais mieux dire petite barre de fer. Bon, si je comprends bien, la deale allait être obligé de leur sortir ses supers pouvoirs.
“Il faut faire plus intelligent". - intervint Nathalie - “L’homme en noir est peut-être là".
Négocier, pensais-je dans ma tête, c’est ça qu’elle veut alors qu’ils veulent tout simplement nous péter la tronche. Ces mecs, c’est peut-être un cadeau de sa part à lui.
“Justement, cela peut vouloir dire qu’il est proche".
“Alors, c’est qui votre homme en noir les guignols ?” - nous interpelle un des tueurs. A mon avis, ils ne se positionnaient pas sur le mode négociation.
“C’est un mec qui nous a tiré nos papiers d’identité, notre attestation CMU, même nos cartes de retrait". - intervint mon pote pour expliquer notre recherche.
“Et la mère du marmot, elle est où ?” - demanda n’importe lequel de la bande d’affreux.
“Justement elle s’est tirée. On la cherche aussi, mais, il nous faut du fric pour le nourrir". - continua mon pote.
“Vous allez nous faire pleurer". - commenta l’un des affreux.
Bon, ça commençait à me chauffer. Faudrait pas qu’ils s’imaginent pouvoir nous marcher sur la gueule.
“Dites-nous plutôt qu’est-ce que vous nous voulez. Vous voulez nous péter la tronche avec vos barres de fer ?”
Ils effectuèrent un mouvement tournant pour nous cerner. Y’avait de la baston dans l’air. Huit, ils étaient huit, je ne dirais pas aussi large qu’une rame de métro chacun, mais même sans barre de fer, ils semblaient quand même faire le poids. Et à huit contre deux, cela faisait le poids de toute façon.
“Et qu’est-ce qui nous prouve que vous dites la vérité ?”
Bon, là, ça commence à bien faire, j’intervins un brin énervé, “Un instant, vous allez où là, c’est vous les responsables du lieu ? Vous nous faites quoi, un plan gestapo ? On veut parler à un responsable, indiquez-nous où il est ou alors amenez-nous à lui !”
Mon intervention provoqua un flottement chez les caïds de la rue. Pas assez pour nous tirer d’affaire, car l’un d’eux bloqua la roue de la poussette et on resta sur place. On allait se faire péter la gueule grave.
L’un d’eux tenta de s’emparer de la poussette. La deale lui donna un violent coup sur l’avant-bras qui le fit reculer. Les autres ne bougèrent pas, il rentra dans le rang. Et la situation se figea, eux restaient autour de nous se contentant de nous regarder, nous au milieu, contemplant le paysage. Maintenant, on aurait dit des robots téléguidés, à rester là sans bouger, simplement à mater.
“L’homme en noir s’en va, je le sens". - nous susurra Nathalie.
En premier la deale se mit à hurler un HOURRA et utilisant la poussette comme bélier se mit à courir. Les deux gus en face furent méchamment renversés à terre. C’est qu’il courait vite ce con quand il avait le feu au cul. Je me précipitais derrière lui en criant “Lu-Lu, tu vas où ?” et les autres macaques de se précipiter à ma suite en hurlant eux aussi.
Des personnes commencèrent à s’extraire des tentes en restant sans réaction devant le spectacle que nous présentions. La poussette tressautait sur les pavés mal dégauchis quand elle ne faisait carrément pas des bons dans les airs.
Un coup de barre de fer aux fesses me convainquit de courir encore plus vite. C’est qu’ils ne lâchaient pas le train, les mecs, sans doute des teigneux.
Arrivé à la hauteur de Jaurès, la deale bloqua net devant l’avant dernière tente. Du coup, je faillis le percuter et les autres derrière me tombèrent dessus. Trois coups de matraques me firent mordre la poussière. Courageusement, pourtant, une fois à terre, je parvins d’un coup de balayette à faire tomber mon plus proche adversaire. J’en profitais pour lui mettre une méchante manchette dans sa gueule avant qu’un coup de pied à la tête m’envoie dinguer dans un autre monde.
Le temps de mon évanouissement fut sans doute assez court parce que lorsque j’émergeais, des cris se faisaient toujours entendre. En tournant la tête d’un côté ou de l’autre des corps gisaient à terre. Qu’est-ce qui pouvait bien se passer ?
Un corps dans mon champ de vision s’écroula à son tour me laissant découvrir un la deale à côte de la poussette armé d’une barre de fer dans chaque main et frappant de taille et d’estoc. En comptant, les kai-kai, cris du karatéka capables de tuer une mouche en plein vol et les katas faits à la vitesse de l’éclair, il avait tout d’un vrai nindja. Sur son visage buriné, le courroux marquait profondément ses traits, il criait à l’adresse de Nathalie, “Mère, gardez-vous, à droite, mère gardez-vous à gauche". Là, je dois dire que l’évènement me dépassait. Voilà qu’il prenait Nathalie pour sa mère, il tournait animiste ou quoi ?
En me redressant avec difficulté parce que j’avais quand même pris des coups, je constatais qu’autour de lui, c’était la pagaille noire. Des corps gisaient tout autour de la poussette. Des passants se tenaient un peu plus loin, spectateurs attentifs. Un isolé s’agitait, son téléphone portable à la main, s’adressant à nous de temps en temps, pour signaler, “j’appelle les flics, j’appelle les flics !”
Le combat cessa faute de combattants. Mon fier ami avait vaincu l’adversité et vu la gueule des mecs par terre, il allait falloir désormais que je modère mes propos à son encontre si je ne voulais pas finir comme eux.
En m’approchant, je m’enquérais de la présence de l’homme en noir.
“Pas vu, pas pris". - Fut sa seule réponse, ouais, sauf qu’avec ça, on n’était pas beaucoup plus avancé.
“Alors, dis-moi, pourquoi tu t’es arrêté devant cette tente".
“Ah, parce que j’ai cru voir une forme sombre s’y engouffrer à mon approche, mais quand j’ai regardé, y’avait personne".
J’y croyais pas ! Sérieux, je ne pouvais pas y croire. Il était plus con que nature ou il le faisait exprès. Je me précipitais aussitôt sous la tente pour la fouiller. Je virais un sac à dos, des godasses dégueulasses à l’extérieur. Ne resta que le duvet et sous le duvet, rien. A part, des couverts grades et un cutter, il n’y avait rien. Un désespoir me saisit, mais non, ce n’était pas possible, il devait obligatoirement y avoir quelque chose.
Mais, oui, évidemment la porte !
Ce n’est pas parce que c’est une tente que la problématique doit se poser différemment. Du coup, je me retourne, deux ouvertures me font face. La tente paraît plus grande qu’à l’extérieur, évidemment pour que deux accès soient côte à côte. Peut-être n’est-ce qu’une déformation de ma vision ? Nathalie avait parlé de diffraction de la lumière. Mais une diffraction passant par une fente ou un trou donne un rayon déformé et pas deux rayons parfaitement précis, en tout cas pas deux ouvertures parfaitement identiques ? Deux dont l’une a été utilisée par l’homme en noir. Celle qui nous mènera là où la solution reste tapie.
Pour l’instant, basta des élucubrations théoriques. Là, il s’agit de pas faire la moindre erreur. Un des deux accès correspond à la réalité que je viens de quitter, celle où il y a mon pote. L’autre me mène ailleurs, sauf que la question qui pourrait se poser est pourquoi l’autre accès ne me conduirait pas à retrouver un autre la deale ? De plus, quelle est donc l’accès qui me ramènera à la réalité que je viens de quitter. ? Comme un abruti, j’ai oublié de faire comme le petit poucet et marquer l’ouverture que je venais de prendre. Maintenant, si en prenant l’un ou l’autre, je tombe sur un la deale, comment saurais-je lequel est le bon. En plus, une autre question, pourquoi dans cette tente, il y a deux ouvertures et non pas un miroir et une porte ou tout simplement qu’une porte. Logiquement, il me suffirait de soulever le pans de tente qui me cache l’extérieur, mais cela serait agir comme l’observant qui détermine une réalité. En faisant ce simple geste, une de ces réalités sera, de laquelle, je ne pourrais m’extraire.
En réalité, je viens de me piéger tout seul. Voyons, réfléchissons ! Je suis venu par là, oui, c’est ça par là que je suis passé, par l’ouverture de droite. Ne serait-ce pas par l’ouverture de gauche ? Là, c’est pas bon, je suis rentré bêtement sans regarder derrière moi, en m’imaginant que le miroir était bêtement sous le duvet parce que de l’extérieur, il n’y avait qu’une entrée visible. J’ai pas réfléchi et maintenant, je suis coincé !
XXII
Bon, que me reste-il à faire ? Simple, à soulever un des pans de la tente. Le problème, c’est que si je me trompe, l’une des deux ouvertures disparaîtra. Si je me trompe, pauvre de moi, je suis mort !
La deale, je ne reverrais jamais ta tronche de cake, me lamentais-je. Mais, même au fin fond de l’enfer, un zeste d’adrénaline peut suffire pour remonter à la surface. Cette histoire d’observant laissant un soi-disant choix entre la matérialisation de deux réalités commence sérieusement à m’échauffer. Il doit y avoir une solution, autrement c’est pas possible. Si l’homme en noir travestit tellement la situation, c’est sans doute que la solution est proche, sinon évidente. Et que ce sont seulement nos esprits obstrué par nos égos délirants qui nous la dissimule. Donc, il suffirait que...... ben, que je sollicite l’extérieur pour me sortir de là. C’est ça, c’est évident, seul l’extérieur peut m’aider à identifier la bonne ouverture. En priant pour ne pas m’être fourvoyé dans une bulle spatio-temporelle qui m’aurait isolé définitivement de l’extérieur.
En espérant que Nathalie ait certains pouvoirs même si elle ne m’avait pas parlé une seule fois dans ma tête depuis que j’étais à l’intérieur. C’est comme si il y avait une force qui bloquait la communication. Seulement, au point où j’en étais, rien d’autre à tenter.
“Lucien, Lucien !” - me mis-je à hurler. - “Lucien, mets ton bras dans la tente, tu m’entends ? Mets juste ton putain de bras dans cette putain de tente !”
Et j’attendis, combien de temps, j’ignore, mais lorsqu’un bras pénétra dans la tente, je crus entendre toutes les trompettes de Jéricho et je crus que j’allais sombrer dans le bonheur.
Je me précipitais sur la main, la baignant des mes larmes et de mes embrassements timorés, “Mon Lulu, oh, mon Lulu !”
La main se retira aussitôt et la voix fâchée de la deale me parvint,”Ce con, il m’a pissé dessus !”
Oh, non, il allait m’abandonner, il allait me laisser là !
“Arrête tes conneries et renvois-moi ton bras !” - l’interpellais-je fâché. Il récidiva. - “Surtout, tu bouges pas et tu me tiens solidement par la veste, t’as pigé ?”
Sans attendre de réponse, je me précipitais sur le cutter et entrepris de découper la toile de tente tout autour de l’autre ouverture. Ce qui je vis dans l’autre extérieur me fit froid dans le dos, un autre la deale avec une poussette, mais sans cadavres autour de lui. Et ce qui me fit encore plus froid dans le dos, c’est qu’au fur à mesure que je découpais la toile de tente et qu’elle s'affaissait la réalité qu’elle induisait disparaissait laissant place au rien. Et l’on ne fixe pas le rien sans en subir des dommages, me souvins-je. Du coup, je fermais les yeux.
Heureusement que le bras du vrai, du bon la deale me rattachait à sa réalité.
Une fois ma tâche achevée, j’enroulais le morceau de toile, l’attachais avec une ficelle, pris la main de mon pote et sortis. Dans ma main fermement pressée sur la toile, tout le contenu d’un univers.
Chez mon la deale, la scène n’avait pas changé. Les mêmes corps traînaient pareils sur le sol, la poussette toujours à la même place. Sauf, que malgré tout, quelque chose clochait.
Je regardais mon pote. Il me renvoya son habituel regard bovin de ninja. Je vérifiais la présence de Nathalie, elle m’envoya un message, “Comment va mon fils ?” - Toujours aussi conne, celle-là, donc la situation est normale.
Et brusquement, je vis la deale les yeux lever vers les cieux et au moment même où je le regardais lever le bras vers le ciel, une maxime chinoise me revint à l’esprit, le sage désigne la lune du doigt et l’idiot regarde le doigt. Je ne sais pas, à ce moment précis, j’eus l’impression d’être dans la position de l’idiot. Je levais la tête et le spectacle merveilleux, incommensurablement beau d’une aurore boréale me tomba à l’intérieur des yeux. Ce fut comme un éblouissement de couleurs, rouges, vertes, jaunes, bleus, orangées inondant le ciel en voiles colorés évanescents. Quelle beauté, quelle beauté magnifique ! - “Contemple !” - dis-je à Lucien. - “Tu n’en verras sûrement plus jamais dans ta vie".
“Je contemple". - et il ajouta. - “Sauf que moi, j’aimerais bien savoir ce qu’une aurore boréale fout à Paris ?”
Quel con ce mec, il ne sait pas apprécié le beau quand il le rencontre. Puis soudain, en le regardant, je me mis à réfléchir à ce qu’il venait de dire, qu’est-ce qu’une aurore boréale foutait à Paris. N’importe quoi ! N’importe quoi et pourtant, elle est bien là. C’est bien une putain d’aurore boréale qu’on a devant nos yeux.
Une aurore boréale, Nom de Dieu !
Pourtant, j’avais pris le bon accès. Les corps prostrés à terre prouvaient bien que j’étais bien revenu dans ma réalité de départ. “T’affoles pas". - me parla Nathalie dans ma tête. - “Je t’avais dit que plus l’anti-matière prend de l’ampleur, plus des phénomènes collatéraux apparaîtraient. Ne t’imagine surtout pas que tu es le seul à en supporter les effets.”
“Merci, je suis consolé". - répondis-je sèchement.
Alors, mon regard s’arrêta sur mon pote, il avait vieilli. Sérieusement, son visage avait vieilli avec de vraies rides qui s’y étaient creusées. “La dilatation du temps". - me renseigna Nathalie. - “Tu étais isolé dans une sphère tournant sur elle-même dont la vitesse approchait celle de la lumière. Nous avons vécu un temps différent, tellement plus court pour toi et tellement plus long pour ceux qui sont restés ici".
Devant mon silence abasourdi, elle rajouta, “Cette différence ne pourra pas être effacée, elle demeurera".
“Attends !” - demandais-je - “Cette aurore boréale, cette différence là au moins disparaîtra ?”
Sa réponse, un véritable discours ne fut que désespérance, “L’humanité se conduit comme un parasite de sa planète. Le parasite le plus mutant qu’il soit. Comme tu le dis, une aurore boréale peut être belle, sauf si elle se déplace jusqu’à chez toi. Un désert peut être beau, sauf s’il arrive jusqu’à ton seuil. Ce que aujourd’hui, tu trouves beau pourrait être le signal de votre extinction". - elle ajouta pour se moquer de nous. - “Etre tuer par la beauté, n’est-ce pas une belle aurore ?”
“Je croyais que tu étais venu pour nous sauver ?” - m’enquis-je.
“Je suis venu pour sauver l’immensité des cieux, pas pour sauver l’une des espèces parasites d’une planète. Vous n’avez qu’à vous en prendre qu’à vous".
“Je pensais que tu kiffais d’être un humain". - rappelais-je.
“Parce que c’est une expérience nouvelle et que jamais je n’avais abordé le niveau micro de l’immensité. Ne rêve pas, cela ne va pas plus loin. N’oublie pas que lorsque ma mission sera achevée, moi même je disparaîtrais. Je n’ai été créé que dans un seul objectif. Mon rôle n’est pas de m’immiscer".
“Alors, même si l’on s’en sort, on est foutu ?”
“Non, parce que vous affronterez votre destin au gré de votre libre arbitre".
Maintenant, elle se mettait à faire de la philosophie sans doute issue de nos cerveaux. Après tout, elle se nourrissait de notre ego alors que l’homme en noir, lui, se nourrissait de nos paranoïas.
“Reste terre-à-terre,” - me conseilla-t-elle - “ autrement, c’est l’anti-matière qui l’emportera".
Ca me fait une belle jambe, pensais-je.
“Ne t’inquiète pas", - intervint-t-elle à nouveau. - “Ton espèce s’inscrit dans la survie et le désir de domination".
Si elle le dit. Pourtant, une question saugrenue me vint au cerveau, “Et, tu feras quoi de ton fils ?”
“Peut-être qu’il me sera accordée de lui faire connaître son plus grand flash".
“Qui est ?” - posais-je naïvement.
“Etre en phase avec l’immensité astrale".
Évidemment, vu comme ça là, je n’avais pas grand chose à dire. Cela avait toujours été son keef à lui, alors que le mien sorti du discours, c’était plutôt un boulot, une meuf et fonder une famille. Le reste s’inscrivait dans le paraître. En fait, intrinsèquement, je suis un citoyen lambda, un anonyme de l’effort quotidien. Après, si on rate le coche, on finit par partir à la recherche de l’instant où le serpent s’est mordu la queue.
“Bon, vous avez fini vos conneries ?” - intervint la deale.
Pour lui faire la fermer, j’osais, “Je parle à ta mère".
“Et mon poing dans ta gueule ?" - fut sa réponse.
Évidemment, il avait suivi toute la conversation, mais vu, ce qu’il avait fait aux autres pantins par terre, je décidais prudemment de changer de sujet. En tendant le bras, je lui montrais le morceau de toile de tente.
“Tu vois ce que j’ai là ?”
“La toile que t’as découpé, tu me prends pour un débile ?”
“Que neni, mon ami, sauf que ce que je te montre est une voie vers la solution".
“Tu me prends pour un attardé mental". - me fait-il la main levée.
“Mais, non, mais, non". - répondis-je inquiet - “ Je t’explique".
“T’as intérêt avant que je m’énerve".
Tudieu, il devenait susceptible le camarade. Ce n’était plus le la deale que j’avais connu.
La baffe qui m’envoya à terre, me secoua grave les neurones. Mais, qu’est-ce qu’il lui prenait à ce con ! Cette pensée, je l’eus en me relevant, sauf que j’eus même pas le temps de me relever complètement qu’une deuxième me renvoya à terre. Manifestement, la deale, pardon Lucien adoptait un type de communication musclée. Je ne jurerais pas que Nathalie ne lui ait pas laissé entrevoir mes pensées. Faut jamais critiquer son bébé devant une maman. Après, elle vous vomit. Ca, j’aurais dû le savoir. Impardonnable !
“C’est pas un morceau de tente, c’est une porte". - et devant son air abruti, pardon, d’incompréhension, j’explicitais, ”Écoute, quand j’étais à l’intérieur, il y avait deux ouvertures. Pas un miroir et une ouverture, mais deux ouvertures. Tu m’as aidé à prendre la bonne, j’ai découpé l’autre, OK ?”
“OK”. - me répondit-il tellement sèchement que je levais une main pour me protéger. Je repris pour bien me faire comprendre. - “Donc, l’ouverture découpée est un accès à un autre ailleurs". - et là, je désignais le morceau de tente que je tenais serré précieusement sous mon bras.
“Tu plaisantes ?” - fut son seul commentaire.
“Non, je suis sérieux". - fut mon commentaire à son commentaire.
“Et alors ?” - intervint sa mère.
“T’es pas déjà au courant ?” - lui demandais-je sarcastique.
“Personne n’est infaillible". - fut sa réponse.
“OK, voilà ce que je propose. On retourne dans ma turne et on étend la toile à la place de la porte et on traverse".
“Pourquoi, on ferait un truc comme ça ?” - me demanda Lucien.
“Parce que c’est la dernière porte traversée par l’homme en noir et qu’on a une chance de le retrouver là où il est".
“Finalement, t’es pas idiot comme mec".. - se crut obliger de me cataloguer Nathalie.
“T’as raison maman,” - ajouta mon ex-pote - “ Faut toujours qu’il pète plus haut que son cu"l.
Ouais, trop terrible, l’image qu’elle lui inoculait de moi. Du coup, j’envoyais une pensée dans ma tête, “Si vous continuez à être méchant avec moi, j’arrête !” - Pas terrible comme menace, sauf que c’est tout ce que j’avais trouvé.
“On y va !” - conclut le couple de l'enfer Lucien et Nathalie.
Finalement, je restais le chef. Un homme, un vrai, capable de dicter sa volonté à l’univers représenté par Nathalie et aux hommes, représentés par Lucien. On ne peut pas dire que je sois une personne particulièrement orgueilleuse, mais il faut savoir se dire à un moment, “Je suis un mec bien". Déjà, ça suffit à recouvrir toutes les peines au monde.
“Tu te bouges ?” - me lança-t-il méchant. Décidément, mon pote devenait mesquin. Pardon, non pas mesquin, mais intéressant, une qualité, d’ailleurs que je lui avais toujours reconnu.
“On est parti". - répondis-je servilement tout en sachant qui menait la barque......et tenait les rames.
Tout le long du chemin, nous gardâmes le silence, mon pote se promenant les mains dans les poches et moi poussant la poussette.
Sur le chemin, des flics essayèrent bien de nous contrôler, mais devant mon air de chérubin, ils passèrent sans insister. Surtout, que j’avais prévenu la..deale, pardon Lucien qu’avec l’autorité, il suffit que tu éternues pour te prendre vingt ans de placard. Après, en continuant ma route, je me suis dit que j’avais raté l'occasion de m’en débarrasser en le poussant à s’affronter à l’autorité. Mais, ça, je l’ai pensé tellement profond que même Nathalie n’y a pas eu accès.
Après, on est arrivé devant mon bâtiment. Une fois rangée la poussette, je me suis tapé la Nath dans les escaliers. Je mentirais si à chaque palier, je n’ai pas prié pour qu’une grosse vache sorte de son appartement afin de se saisir de mon camarade. Si, je dis non, c’est que je mens. Et, sur l’âme de ma mère, jamais, je ne commettrais pareille vilenie. Déjà que si ma vie est un fiasco, c’était totale sa faute.
A l’évocation de mon passé, je me mis à verser une tonne de larmes amères. Sauf que je n’en soufflais mot à mon redoutable ami karatéka et à sa non moins redoutable maman. La solitude reste l’apanage des seigneurs du désert. Néanmoins, elle osa me dire, “Il pleut, j’ai froid". - comme si un amas d’étoiles pouvait connaître le froid.
Un “Salope !” me vint dans la tête, mais penser tellement profond que les catacombes à côté, c’est juste une rigolade. Finalement, même avec Nathalie, j’arrivais à exister..
Nous rentrâmes dans mon appartement. Ca y est, je délire. Je reprends, nous rentrâmes dans ma mansarde sous les toits. Délicatement, je déposais la mère de Lucien sur ce qu’il restait de matelas. Il s’installa sur la table épargnée par le vandale, moi, je restais les bras ballants de l’effort fourni. D’un coup de mon pied, la porte fut fermée.
“Et maintenant, on invite les voisines ?” - Cette question de Lucien me fit croire avoir retrouvé mon ami, le vrai. Aussitôt, je m’imaginais courir les paliers pour ameuter les meufs, genre “Il est revenu !”, mais la voix de sa mère me ramena à nouveau face à la morne réalité, “N’y compte pas, même en rêve !”
Maman surveillait son poussin.
“Bon, si, c’est comme ça, passons à autre chose". - répondis-je conciliant.
“C’est ça, faisons ça !” - résonna-t-elle dans ma tête.
Seulement, dans ces conditions, comment me concentrer si des humeurs négatives venaient paralyser ma clairvoyance. C’est bien joli tous ça, mais, c’était quand même sur mes épaules que reposait l’avenir de l’univers.
“Le général peut être limogé, si la tâche est trop ardue ! “ - ça, c’est elle.
“Ah, oui et par qui, le général serait remplacé ?”
“Mais, par moi-même, mon petit".
Alors, là, j’en restais baba. Nathalie en général et Lucien en corps d’armée, l’homme en noir n’avait plus qu’à bien se tenir. Si, je n’avais pas craint une baffe mal à propos de la part de mon ex-camarade, je me serais gondolé de rire. Mais, prudence est mère de sûreté, je fermais mon clapet.
“Je reste en place". - concédais-je misérablement. Elle venait de m’ôter la dignité attachée à la fonction.
“Bon, on fait ce que pourquoi on est venu ?” - ça, c’est mon ex-pote.
“Ok, on met tout en place".- répondis-je en souhaitant que notre prochain passage les débarque direct en enfer. Je cherchais dans tout le fouillis des punaises pour fixer ma toile de tente sur le montant des deux côtés de la porte. Une fois, l’ouvrage achevé, je contemplais mon oeuvre, pas jojo !
Le carré de tissu ne représentait pas une grande surface. La largeur, ça allait quant à la hauteur, à peine 80 cm, disons que la toile m’arrivait au niveau de la hanche. Ce qui allait nous obliger à passer chacun son tour, à quatre pattes. En espérant que de l’autre côté, il n’y ait pas un tortionnaire avec son hachoir à viande à la main.
Actuellement, sérieusement, j’étais complètement paumé, ne sachant dans quel délire nous nous promenions, le mien, le sien, les deux ou alors celui créer par le biais de nos esprits malades, de Nathalie.
Bref, j’en avais perdu mon latin et perdu aussi le compte exact du nombre de fois où le miroir et la porte avaient été traversés dans un sens ou dans l’autre lorsqu’ils étaient indépendants l’un de l’autre et traversés lorsqu’ils étaient confondus.
“C’est prêt". - annonçais-je.
Un silence accueillit mon annonce. Je me retournais. Lucien était assis en tailleur sur le matelas, sa petite maman dans ses bras.
“On y a va et souhaitons-nous bonne chance". - En disant cela, je fermais, fort, fort de fort mon esprit. Car, à l’instant, ma vie se jouait. Mon pote se leva et s’approcha. - “Tu passes en premier avec ta mère". - lui suggérais-je.
“Pas de problème". - me répondit-il. J’attendis une objection de sa Nathalie, mais ce fut silence radio. Il se mit à quatre pattes, sa mère dans un bras, avança et sortit de la tente. Dès que je vis son pied disparaître derrière le pan de tente rabattu, je m’accroupis également, fermais la fermeture éclair et commença le plus vite possible à arracher les punaises avec mes ongles.
Un lointain, “Tu arrives !” - me parvint, me poussant à contrario à me dépêcher encore plus. Une fois, cette tâche achevée, j’enroulais la toile de tente par terre, la ficelais précautionneusement et me la colla sous le bras.
Alors et alors seulement, j’éclatais d’un rire homérique.
Eh, oui, ça fait du bien, de rire de temps en temps. Et, sur cette bonne parole, je sortis. Je savais exactement ce que le destin me commandait de faire, il me commandait de me débarrasser de ces deux cloportes.
Qu’importe qu’une nouvelle réalité m’ait attendu derrière ma porte, rien ne pourrait m’arrêter et le sentiment de reprendre le contrôle de ma vie me submergea. Allez, il s’agissait de ne pas s’attarder, objectif, le pont de l’Alma. Pour ce faire, le métro s’avérerait le moyen le plus rapide.
Dans, la rame, la toile sous mon bras me donnait l’air d’un étudiant des beaux-arts. Je l’accentuais en ébouriffant mes cheveux, tout ça pour me donner un air de chérubin.
A part les longs couloirs de la correspondance au Châtelet, le trajet fut court. Bientôt, je me retrouvais dehors face au pont. Dire que sous mon bras, il y avait l’accès non seulement à un univers différent, mais carrément à cet univers dans son intégralité. Jamais, dans ma précédente vie, je n’aurais osé rêver semblable situation.
Mes chers deux compagnons allaient réaliser leur destinée par un temps magnifique. A leur place, j’en aurais béni les Dieux.
Je me cale bien sur le pont. La Seine coule tranquillement en dessous. Maintenant, il est temps de régler leur compte à ces deux guignols. Heureusement, justement, le temps ne m’est pas compté. Tranquillement, collé au parapet, je coupe tranquillement la ficelle. De ma poche, j’extrais une cordelette en nylon pour attacher la toile par un bout avant de la balancer par-dessus le pont. Il allait me falloir faire vite. Car, il allait falloir la dérouler, l’ouvrir en tirant le zip et la ré-enrouler rapide avant de la balancer. Tout ça pour éviter que la deale et tête de mort ne puissent réapparaître au cas où la toile fut restée à plat. En restant enroulée, ils ne pourraient pas sortir. Pourtant, la prudence m’avait commandé de garder la toile reliée à moi, d’où l’idée de la garder au bout d’une ligne.
On ne pouvait réellement savoir si ma solution était la bonne, au cas où, il fallait me garder une possibilité de revenir en arrière.
La toile se déploya dans l’air, virevolta au gré du vent avant de se poser délicatement sur l’eau. Elle sembla flotter un moment tout en étant ballottée par les flots. Puis, doucement commença à s’enfoncer vers des profondeurs abyssimales. A ce moment, une onde joyeuse me parcourut des pieds à la tête et je ris. Je ris, je riais car tudieu, la vie vaut bien la peine d’être vécue. La preuve, cela fait deux fois que je ris en même pas une heure. Un vrai bonheur!
Sauf que, sauf que.........Non ! Non ! C’est pas possible ! Je ne peux pas le croire. Un tourbillon, un putain de tourbillon s’est formé là où la toile vient de disparaître. Un tourbillon où l’eau s’engouffre. Un tourbillon allant en s’élargissant à une vitesse phénoménale. A la vitesse pratiquement de la lumière, tellement vite tellement vite. Avant de pouvoir même réaliser ce qui se passe sous mes yeux effarés, il a mangé toute la largeur de la Seine et le fleuve entier s’y jette, non seulement par l’amont, mais également par l’aval.
Mes yeux exorbités tentent d’envoyer de l’information à mes neurones cervicales, mais ils sont inscris aux abonnés absents. C’était incroyable titanesque le fleuve disparaissait dans un espèce de siphon qui était en fait l’ouverture de la tente et disparaissait dans sa totalité. Bientôt, il n’y eut plus d’eau en aval et le lit du fleuve resta sec. Par contre, en amont le fleuve continuait à s’y déverser. Le niveau de la Seine avait sacrément baissé. Autour de moi, l’affolement gagnait tous les passants. Ceux autour de moi se penchaient au-dessus de la murette en contemplant d’un air hébété le spectacle incommensurable. D’autres hurlaient pour ameuter les automobilistes, les promeneurs pour leur faire constater l’invraisemblable phénomène.
Bientôt, une foule apeurée se massa sur les quais et les ponts. La Seine en aval avait complètement disparu découvrant un lit de boue d’où émergeaient de vieilles carcasses de voitures. En amont l’eau continuait à s’engouffrer non plus dans un tourbillon, mais dans ce qui fallait bien décrire comme un trou sans fond. Un trou où la Seine s’engouffrait fumante et rugissante.
Jusqu’à présent, j’étais resté sans réaction, trop abasourdi par l’évènement. Et si autant d’eau pouvait y disparaître, c’est qu’elle disparaissait non pas dans l’ouverture de la tente, mais carrément dans un autre espace. Et à ce rythme, même toutes les mers de la planète n’auraient pu combler ce vide. Pourtant la cordelette ne pesait pas au bout de mes doigts. Même la force de l’eau ne pesait en aucune façon sur elle. Ah, oui la cordelette, celle-là, je l’avais oublié.
A ce moment-là, un hélicoptère arriva dans le vrombissement de ses pâles avec sur ses flancs, un sigle TF1 étincelant comme un mauvais présage. L’hélicoptère se stabilisa au niveau de la cataracte écumante. Penché en avant, un caméraman filmait.
Deux autres hélicoptères vinrent le rejoindre, l’un appartenant à Canal plus, l’autre à FR3. Indubitablement, l’évènement allait faire grand bruit. Peut-être que les journaliste viendraient m’interviewer ? Après tout, j’étais à l’origine de l’évènement Je voyais déjà ma trombine à la télé, j’en connais qui allaient en faire une maladie. Ceux-là même qui m’avaient toujours pris pour un charclo. Sauf que ce tourbillon foutait la trouille par les conséquences qu’il risquait de provoquer dans ce monde et dans l’autre. En voulant me débarrasser de deux casses pieds, je mettais en danger deux mondes qui jamais n’auraient dû se rencontrer. Il fallait tout arrêter et ça tout de suite !
Mon bras se releva, exerçant une tension sur la cordelette. Mon autre main la saisit et je commençais à la tirer de plus en plus vite. A mon grand étonnement, elle se tendit et je sentis nettement dans mes doigts un poids, mais pas le poids attendu. Alors que je tirais, le tourbillon ne sembla pas perturbé, continuant à avaler la Seine comme vache qui pisse.
En tout cas, jusqu’au moment où le poids se fit plus lourd sur la corde, comme si la toile de tente se détachait du lit du fleuve. Dès que je sentis le poids de la toile, le tourbillon se déplaça jusqu’au milieu du fleuve. J’accélérais mon mouvement et penché sur la murette, je fis émerger de l’eau, mon morceau de toile. Au moment précis où il émergea de l’eau, le tourbillon disparut d’un coup. Comme ça ! Et le fleuve, vaille que vaille reprit son cours.
J’en aurais pleuré. Mais, un autre événement tout aussi incroyable se substitua à lui. L’eau au lien d’être aspirée, jaillissait désormais de l’ouverture de la tente. L’eau au lien de pénétrer dans l’ouverture en sortait en cascade avec une force toujours aussi fumante et rugissante. Pourtant, tout cela ne pesait pas plus lourd qu’une plume au bout de mes doigts. La tente recrachait tout simplement ce qu’elle avait avalé.
Je dois dire que là aussi, je mis un certain temps à reprendre mes esprits. Y’avait de quoi quand même !
Tout péteux, je ramenais à moi tout un univers, un univers qui dégorgeait tout ce qu’un autre lui avait balancé.
“Qu’est-ce que vous faîtes ?”
A côté de moi, une dizaine de personnes m’avaient entouré sans que je m’en fus aperçu.
“Qu’est-ce que vous faites". - répéta une autre personne
“Ce que je fait ? Qui moi ?”
“Oui, vous, qui d’autres ?” - reprit le premier.
Celle-là, on me l’avait déjà fait.
“Venez ! Venez !” - Le même se met à ameuter la foule et ça, c’est vraiment pas sympa. "Un sorcier, il est là. Venez le sorcier, il est là !”
D’autres reprirent en choeur, - “Il est là, il est là !”
Qu’est-ce qui se passe ? Ils me traitent de sorcier. En plus, ils ameutent la foule et la foule, ça c’est un truc incontrôlable. Du coup, j’en arrêtais mon mouvement, sidéré par la conjoncture. Moi, un sorcier ! Ils pédalaient dans la choucroute, ces cons ! Je m’étais taillé une gueule de bébé baigneur et ils me traitaient de sorcier, un comble !
Seulement, c’est qu’ils arrivaient toujours plus nombreux. Peut-être pas vraiment le moment de traîner dans les parages.
“A mort ! A mort ! “ - Là, ils allaient fort !
Et, moi, ça n’allait plus, mais plus du tout. Si je les laissais faire, ils allaient tout simplement me lyncher sur place. A une époque, les braves citoyens brûlaient les sorcières. Ils n’avaient quand même pas l’intention de me la faire ?
“A mort, à mort, brûlons-le !” - Apparemment si.
En plus, leurs bobines n’avaient rien d’aimables. Ils respiraient plutôt la haine. Il fallait vite trouver une solution, car des mains déjà se tendaient pour me saisir. Je tirais d’un coup sec sur la cordelette et la toile sembla s’envoler tout en continuant de vomir d’énormes masses d’eau. Pourquoi, un tel fardeau me paraissait léger, là, je dois avouer ne pas avoir de réponse comme souvent depuis quelques temps. Seulement, j’avais pas trop de temps pour en chercher une.
Une traction suffit à ramener la toile à mes pieds. Et là, là, le désastre explosa. Un désastre qui tua en moi le peu d’humanité qu’il me restait.
L’orifice, l’ouverture d’où toute cette masse s’extrayait était dirigée vers les méchants. La force du flux les balaya comme des fétus, que dis-je, les annihila par sa puissance. L’eau se déversait en torrent, s’écoulant dans les rues, balayant les passants, les voitures, les bus, tout ce qui se trouvait sur son passage. La fin du monde n’aurait pas fait plus de dégâts.
Tu as encore fait une bêtise, me dis-je.
Mais que faire, alors que des corps emportés par les flots basculaient par dizaine dans la Seine. Peut-être attendre, attendre que l’eau s’arrête puisque dans le mode d’emploi, il n’y avait pas d’indication pour fermer la vanne. Bon, puisqu’il n’y avait rien d’autre à faire qu’à attendre, attendons. En espérant que les autorités ne me demanderont pas de rembourser les dégâts. Mon allocation RMI n’y suffirait pas.
Au bout d’un temps indéterminé, la cataracte jaillissante se fit rivière, puis ruisseau pour finir filet d’eau. L’autre univers avait recraché ce qui venait du mien. Après tout, ça correspondait très bien à la maxime, chacun chez soi et les moutons seront bien gardés.
Maintenant qu’allais-je faire, moi qui venais de ruiner Paris ? Si, je restais là, les autorités ne manqueront pas de me tomber dessus et sans doute réclamer le coût des dégâts. Et, je vous parle pas de la prison pour me garder au chaud.. Non, décidément, plus rien de bon ne m’attendait ici, mieux fallait me tirer.
J’étalais la toile par terre, soulevais le pan qui dissimulait l’ouverture et sautais dedans les pieds devant. Adieu, monde ingrat !
Je me suis retrouvé le cul dans la boue, et de la boue, il y en avait partout, sur le sol, les murs, les arbres. Un véritable raz-de-marée était passé par là. En visionnant les alentours, je ne pus que constater l’étendue des dégâts. Ici aussi, l’eau avait ravagé l’environnement de sa puissance destructrice. En fait, j’étais sur le quai, là où aurait dû se trouver les tentes des Enfants de Don Quichotte. Mais, les quais étaient déserts, non seulement de gens, mais également de tentes. Plus une seule trace ! Que de la boue, de la boue partout. Plus une seule trace, ni des tentes, ni de la deale, ni de tête de mort. J’avais peut-être un peu exagéré la vengeance.
Que faire à part rentrer à la maison ? Je n'allais pas déambuler dans les rues à la recherche de ces deux oiseaux. Peut-être que nos destins devaient se séparer. A part que je ne me sentais pas trop de sauver l’univers à moi tout seul. La tristesse m’envahit alors que j’aurais dû être content d’en être débarrassé. J’embarquais quand même ma toile de tente ficelée sous mon bras, histoire de ne pas laisser de traces que la police scientifique pourrait transformer en preuves.
En marchant jusqu’au métro, je constatais qu’il n’y avait aucune chance qu’il fonctionne, l’eau était passé par là. Par contre, ce qui me déplut très fort, c’est le cadavre coincé entre deux portes. Et des cadavres, j’allais en rencontrer un paquet sur mon chemin.
Jusqu’à présent, je n’avais pas pris conscience de l’horreur que j’avais déclenchée. Il ne s’agissait pas là que de dégâts matériels, il y avait pire, il y avait tous ces gens morts tués par la force du raz-de-marée.
J’étais un criminel et ma situation dans cette réalité restait la même que dans la précédente. Car là-bas, à cause de moi, l’horreur y régnait aussi. Il n’y avait donc aucune raison de revenir en arrière.
Mieux, valait garder profil bas.
Je me mis en marche, pataugeant dans la boue. Heureusement que jusqu’à Saint-Michel, la route n’était pas longue. En longeant la Seine, je constatais que toutes les péniches étaient sens dessous sur les quais et non pas dans le lit du fleuve. A voir le fleuve revenu dans son lit et couler paisiblement, je fermais les yeux et me pinçais. En les rouvrant, le spectacle était resté le même. D’après, la trace laissée par l’eau sur les murs, elle était montée jusqu’à la moitié du premier étage des immeubles. Je m’imaginais les personnes prises au piège de la furie des eaux.
Le remords me taraudait, mais que faire, à part essayer de faire celui qui n’est au courant de rien.
Mes pieds mouillés et couverts de boue me gênaient, j’allais sûrement attraper la grippe.
Le trajet s’avéra long car il me fallut éviter tous les obstacles accumulés par l’eau, notamment les voitures enchevêtrées. Elles formaient de véritables barricades, érigées pour annoncer l’ère nouvelle.
A un moment, alors que je m’apprêtais à traverser le pont neuf, quelque chose me saisit le pied. Surpris et surtout effrayé, je me mis à hurler en secouant violemment mon pied. Cependant, ce qui me tenait le pied ne desserra pas son étreinte. Je baissais les yeux pour voir un individu à terre, c’est lui qui m’avait attrapé le pied.
“Lâchez-moi !” - lui intimais-je méchamment.
“Pitié, s’il vous plaît, pitié !”
Nom de Dieu, il cherchait à me retarder alors que l’univers était en danger. Il était complètement inconscient ce con.
“Lâchez-moi, vous m’entendez, lâchez-moi !”
Mais, l’autre continua à me tenir et à me supplier.
Je pris mon courage à deux mains et je lui envoyais un grand coup de tatane dans sa gueule. La tête éclatée, il me lâcha.
Plusieurs fois, je dus changer d’itinéraire tant les rues étaient impraticables, sans compter en plus sur la gène occasionnée par les interventions de divers services de secours.
Comment, je parvins jusqu’à chez moi. Je l’ignore.
Pas le temps de m’occuper des blessés et des morts, ma mission importait plus que tout autre considération.
Arrivé devant mon immeuble, j’étais terrassé de fatigue. Difficilement, je parvins jusqu’à mon étage, j’allais enfin pouvoir me reposer. Mon état était pitoyable, une serpillière n’aurait pu être pire.
Vu l’état de ma piaule, je comptais tout simplement m’écrouler par terre et dormir pour reprendre des forces. La porte à peine ouverte et alors que je n’avais pas encore pénétré dans ma mansarde, une voix retentit. Là, je dois dire que le ciel me scia la tête.
“T’en as mis du temps pour prévenir les voisines !”
J’en restais cloué sur place, la voix de la deale, c’est la voix de la deale.
“Lucien ! N’oublies pas, il s’appelle Lucien.” - me résonna une voix. Nom de dieu, tête de mort, pardon Nathalie, elle aussi, elle est là. Ca y est, je navigue en plein cauchemar. Récupérer vite fait mes réflexes, vite fait pour éviter les baffes. Mes jambes tremblaient, pourtant je réussis à franchir le seuil pour découvrir Lucien assis en tailleur sur le matelas avec Nathalie dans les bras. Un flash s’imprima sur mes rétines, l’image pas lointaine de Lucien me demandant d’aller prévenir les voisines de son retour. La lumière se fit brutalement, j’avais navigué dans mon délire à moi et non pas dans celui de Lucien et de fait, j’avais navigué en solo.
Alors, peut-être, peut-être que tout ce qui venait de se passer n’avait pas été. Si je fermais cette putain de porte et que je la rouvrais, pour la franchir à nouveau, un autre monde m’accueillerait et non le détruit.
Aussitôt, je la fermais à la volée en priant le ciel que mon voeu soit exaucé.
“Qu’est-ce que tu fous, Nabé ? Tu les as prévenu ou pas ?”
Il me voulait quoi, lui. Il ne se rendait pas compte dans quelle tragédie, je me débattais. Je rouvris la porte également à la volée.
Mon palier ressemblait à mon palier, ma porte à une honnête porte, l’escalier à l’escalier, il restait encore une toute petite chance.
Descendre l’escalier quatre à quatre ne fut qu’une sinécure. Me précipitant sur la porte d’entrée, je l’ouvrais un peu moins à la volée vu son poids, mais quand même. Dehors, les oiseaux chantaient, les passants se promenaient, l’ambiance était printanière, je tombais dans les pommes.
XXIII
Ce fut la voix inquiète de la deale qui me fit émerger. En ouvrant les yeux, je le vis penché sur moi, une ride d’inquiétude barrant son front. - “Nabé, Nabé, qu’est-ce qui t’arrive ?”
Ce qu’il m’arrivait était inscrit en lettre de feu dans mon esprit, ce qu’en peu de mots, je lui exprimais, “L’homme en noir se rapproche".
“T’es sûr ?” - me demanda-t-il sans trembler.
“Oui". - et me rendant compte de l’absence de sa mère, je m’enquérais - “Et ta mère, elle est où ?”
“Ma mère ? De quoi tu parles ? Tu veux parler de Nathalie ?”
“Oui, excuse-moi, j’suis dans les vapes. Oui, je parle de Nathalie".
“Elle est dans sa poussette". - me dit-t-il en me la montrant à côté de la porte d’entrée. Il m’aida à me relever et me soutint tellement mes jambes flageolaient.
“Viens, Nabé, on va remonter. Tu vas te reposer".
Il était bien gentil, mais il n’en était pas question ! Le temps nous était compté. Dans ma tête, la voix qui résonna me confirma dans ma décision, “Heureuse de te l’entendre dire.”
Pour toute réponse, je lui demandais, “Tu sais ce que j’ai vécu".
“Je sais et c’est regrettable, mais si cela doit s’inscrire dans notre parcours, alors cela devait être". - et elle précisa - “Nous n’étions pas avec toi. Mais, cela n’est pas significatif, car cela t’es déjà arrivé ?”
En effet, il m’était arrivé de vivre une situation extrême avec Lucien qui n’en n’avait gardé aucun souvenir. Cette fois-ci, non seulement, il n’en gardait aucun souvenir, mais, il semblerait qu’il n’ait pas bougé de ma piaule. Donc, c’était encore une autre phase de ce qui nous attendait. Deux réalités coexistaient en même temps sur deux plans spatio temporel différents. L’homme en noir avait poussé le bouton de ma paranoïa et m’avait mis en contact avec le côté le plus obscur de mon moi, tellement enfoui que même moi, je n’y avais pas eu accès.
Pourtant, une question me taraudait, pourquoi lorsque Lucien nous trimbalait dans sa psychose, il n’y avait pas de rupture. Nous vivions la même chose tout le long, ensemble. Alors que cette fois-ci, je suis crotté jusqu’au cou et lui, il est propre comme un sou neuf. Soit, j’ai des hallucinations, soit, c’est le formatage différent de nos structures mentales qui fait la différence. Ce qui ne peut signifier qu’une chose, les impulsions émises par l’homme en noir provoquent des décalages temporels et une segmentation du réel. Alors, il existerait d’autres possibles dans chaque possible. Par exemple, le possible où j’avais tenté de noyer mes compagnons alors qu’ils étaient tout bêtement chez moi. Autant, ils étaient avec moi, autant, ils étaient ici, autant ils étaient.....euh, je sais plus très bien, là. Peut-être la théorie des avatars, mais là, ça devenait vraiment trop compliquer.
“Tu te souviens quand tu étais dans la tente". - me demanda Nathalie et sur mon assentiment, elle continua, “La tente se comportait comme un corps céleste. Elle tournait sur elle-même à une vitesse proche de la lumière. Tu vivais donc un temps différent du notre. Selon toi, Lucien avait vieilli, pas toi, n’est-ce pas ?”
“Oui". - bougonnais-je.
“Il s’est passé la même chose cette fois-ci, mais, sur une phase différente dans un espace-temps linéaire. Ce n’est pas comme pénétrer dans un espace-temps par une porte, disons, c’est plutôt glisser d’une phase linéaire espace/temps vers une autre phase linéaire. Plus simplement, je fais un pas de côté et PAF, je suis ailleurs".
“Ouais, vu comme ça". - lui répondis-je sans vraiment avoir compris ce qu’elle me racontait.
“Ca se complique.” - dis-je, histoire de dire quelque chose. Sauf que je ne comprenais plus rien, à part que je n’étais pas le brillant intellectuel que je m’étais évertué de croire. Bref, moi et Lucien, nous étions les mêmes brels.
“Pas d’auto flagellation, Barnabé, il faut continuer". - Toujours Nathalie.
Je m’approchais de Lucien pour lui donner une vraie accolade, une accolade d’un camarade à un camarade. Embarqué dans le même bateau, nous allions ramer à deux. “A trois". - souffla Nathalie.
“Bienvenue au club !” - lui soufflais-je.
“Tu devrais peut-être te changer". - me suggéra-t-elle. - “Lucien t’a apporté des vêtements propres et une paire de chaussures. Tu peux te changer dans le local à vélo".
“Faudrait peut-être que je prenne une douche depuis le temps".
“Justement, Tu oublies que tu es toujours au même matin, que ton corps n’a pas eu le temps de s’encrasser. Tu es propre comme un sou neuf, à part la boue de tes vêtements naturellement".
Et merde, décidément, il y aura toujours un truc que je ne capte pas. Elle avait raison, c’était l’évidence même. Encore que ? Sauf que là, j’étais un peu fatigué. Tout devenait vraiment d’un complexe à attraper une migraine.
“Restons dans le cadre Lucien". - lui dis-je. - “Surtout restons dans le cadre".
“J’suis d’accord, Nabé, mais, c’est quoi le cadre ?”
Tu l’as dit bouffi, à rien. - “C’est pas gentil". - me souffla Nathalie. Il t’a entendu. - “Ok,” - répondis-je. - “désolé".
“Et, si on fixait la toile de tente à côté de la porte ?” - désabusé, je regardais mon pote.
“Oui, on ne sait jamais, il y aura peut-être incompatibilité et une réaction entre les deux".
Une réaction ? Comme avec la cocaïne mélanger au bicarbonate de soude et à l’ammoniaque, ça donne du crack. Oui, pourquoi pas, au point où on en est.
Mais, là, tout de suite, j’ai plutôt envie de me calmer, de faire comme si la vie était un long fleuve tranquille et juste ça.
Juste cinq minutes de repos, pas plus. Seulement, cinq minutes, gémis-je, seigneur, laisse-moi, juste cinq minutes.
”Tu fais quoi, Nabé ?”
“Je prie". - répondis-je humblement.
“C’est quoi prier ?” - se renseigna Nathalie.
“C’est s’adresser au créateur de toute chose". - répondis-je affligé par son ignorance de ce qui était à la source de son existence. - “C’est le truc qui t’a créé". - ajoutais-je, histoire de parfaire son éducation.
“Le truc ? Je croyais qu’il s’appelait Dieu, le truc ?” - Toujours à chercher la petite bête Nathalie. Décidément, l’éducation des étoiles, c’est pas un truc évident.
Mais, il était dit que le Seigneur ne serait pas à mon écoute. A peine, avais-je fini de me vestir et rejoint mes compagnons, qu’une manifestation se présenta à l’horizon. Notre première réaction fut un mouvement de répulsion du genre, Oh, non pas encore !
Manque de pot, la manif apparut d’une façon de plus en plus nette dans les hauts du boulevard Saint Michel. La circulation finit par se tarir. Ensuite, le Boulevard Saint Germain fut bloqué par des cordons de CRS. Puis, provenant des hauts du boulevard, la cacophonie se fit de plus en plus assourdissante. En final, les premiers rangs des manifestants apparurent. A ce moment la cacophonie des différentes musiques était poussée à un degré presque insupportable.
“Qu’est-ce qu’on fait ?” - me souffla Lucien.
“On ne bouge pas. Peut-être qu’il est au milieu de la manif".
Nathalie ne moufta pas, elle pratiquait le yoga tantrique.
Bientôt, le déferlement des décibels heurta sérieusement nos tympans. Drôle de manif, avec des chariots vomissant de musique et dessus, des gens s’agitant dans tous les sens. C’est ça, une manifestation de revendication politique ? En tout cas, les militants déployaient une énergie considérable, vu qu’ils s’agitaient dans la rue aussi.
Toute cette multitude descendait le boulevard dans un flamboiement de musique et de couleurs. Y’avait même des grandes perches se dandinant sur hauts talons démesurés et dont les touffes de cheveux gominés dessinaient des arabesques.
“Mais, c’est des tantes ?” - s’écria Lucien bouleversé.
Des dizaines de paires d’yeux le fixèrent aussitôt. - “Ferme-là !” - lui dis-je. - “Tu vois pas qu’elles sont des millions".
Vu de près, évidemment, la manif n’avait rien de politique. En tout cas, Lucien avait raison, c’était pas la CGT, c’était la Gay Pride. La question de ce que viendrait faire l’homme en noir chez les pédés, me tritura un moment. Pas longtemps, parce que de réponse, il n’y avait pas.
De toute façon, nous n’eûmes pas le loisir de réfléchir. Nous fûmes littéralement balayés par la foule, emportés comme fétu, noyés par une foule bigarrés, abrutis par les sonos à fond. Nous fûmes même obligé de remuer nos fesses comme tout le monde pour éviter de trop nous faire remarquer. Je dois dire que mon camarade s’y coula sans problème. Il y mit tout son coeur en adopta un déhanchement à faire pâlir d’envie la drag queen la plus dégénérée.
Ce type m’étonnera toujours.
Moi, j’avais beau balancé mon popotin dans tous les sens, il n’arrivait pas à suivre le rythme et pourtant, c’était pas faute d’essayer.
La poussette, elle même marquait le balancement suivant en cela le rythme transmis par les bras de Lucien. En réalité, nous avions l’air de deux folles promenant bébé baigneur. Personne ne risquait de nous remarquer, nous étions dans le bain......jusqu’au cou. !
Et ce à quoi, j’aurais dû m’attendre arriva, deux mains me chopèrent les fesses. - “IHIHIHIH !” - hurlais-je affolé en faisant un bond, le temps d’entendre une grosse voix m’interpeller.
“Alors, ma mignonne, on s’amuse comme une folle".
Alors, là, ma mère, je me suis retourné aussi sec pour coller des baffes. Devant, mon air furieux, deux malabars en cuir de motard se mirent à se marrer.
“En plus, on fait sa mijaurée".
Heureusement, que j’ai retenu ma main, autrement, sérieux de sérieux, les baffes allaient partir grave. Et, qu’est-ce qu’il fait pas l’autre, le moins beau des deux avec une gueule de tueur psychopathe, il se colle à moi et m’attrape mes bijoux de famille.
Nom de dieu, là, ça va partir grave en couille !
En plus, il insiste et direct me roule un pâlot en me serrant si fort contre lui que je n’arrive même pas à remuer un doigt de pied.
La mort, il cherche la mort et en plus, j’arrive plus à respirer.
Heureusement, qu’il finit par détacher sa sale bouche de la mienne. Je le regardais droit dans les yeux et lui dit sans vergogne, le seul truc qui me vient à l’esprit.
“Je suis marié !”
Là, il me lâche aussi sec, ouvre sa gueule plein de chicos et me dit ce simple mot, “Salope !”
Moi, qu’est-ce que je fais, je me retourne pour prendre mes jambes à mon cou et rejoindre mon camarade, m’accrocher à lui serré, serré pour pas dire carrément collé. Après tout, Lucien a des super pouvoirs.
Je retournais pour vérifier, au cas où les deux cloportes m’aient suivi, mais nada, ils étaient restés au loin, mais le psychopathe me montra quand même un doigt. Salopard !
Mon dieu, mon dieux, mais qu’est-ce qu’on foutait là ? J’en avais encore mal aux fesses.
Mon Lucien, à moi, il s’amusait comme une folle, à croire qu’il en était.
Bon, un peu plus rassuré, je me détachais de lui, mais cette fois-ci, je me contentais de marcher sans remuer du derrière; Y’avait trop de pervers dans le coin. J’imprimais un ordre à mes neurones cervicales pour avoir une vision à 360 degré, mais mon cou se contenta d’un petit aller-retour à droite et à gauche. Décidément, les choses changeaient ou c’est moi.
Quand même dans le lot de toutes ces croupes chaloupantes, il y avait des mecs qui avaient vraiment des gueules de belles nanas. J’imagine, tu te retrouves dans une boîte de nuit à te bouffer la gueule avec une gonzesse et quand tu veux lui coller tes doigts, tu tombes sur son engin. L’horreur !
Rassure-moi, mon Dieu, tu t’es absenté un moment pendant la création.
Bon, c’est qu’on commence à marcher beaucoup, et moi, marcher, j’aime, mais à deux, pas plus, quoi. La manif a déjà traversé la Seine et se dirige vers Bastille. Maintenant, nous, on est au niveau d’un chariot où des drags queen se dandinent au son d’une musique électro. Y’en a une déguisée en guerrières viking avec un casque à cornes recouvrant une cascade de cheveux blonds. Et celle-là, elle tient un miroir comme bouclier, un miroir qui ressemble étrangement au mien, qui ressemble au miroir de l’homme en noir.
Et ça, c’est pas normal !
Je ferme les yeux, les rouvrent, la meuf est toujours là, en plus, une belle de belle. J’accroche Lucien et lui indique.
“Ouah, elle est trop belle, je vais me la faire".
Mais, qu’est-ce qu’il me raconte, celui-là ? Il est en train de me parler de cul.
Nathalie résonna dans ma tête - “J’ai vu".
“Prend la poussette ! “ - m’intima Lucien. Et le voilà partit à grimper sur le char. Je mate, je mate au cas où son irruption ne provoque un drame, du genre, les meufs s’imaginent qu’il vienne les sauter.
Première réaction, elles s’arrêtent de danser, le regardent, se regroupent et lui qu’est-ce qu’il fait ? Il enlève sa chemise, la jette dans la foule, c’est-à-dire sur la tête d’un gonze et se met à danser le tamouré.
Moi, je continue à zieuter.
Les nanas, elles le regardent et partent dans des hurlements de rire. L’autre, il continue son délire érotique et finit par balancer son pantalon qui par miracle me tombe dessus. Au moins, il ne finira pas à poil.
Finalement, elles se précipitent sur lui en l’entourant. Il disparaît de mon champ de vision. Le mec est en slip et j’imagine les horreurs qu’elles sont en train de lui faire. Ca se trouve qu’il est en train de créer du lien au sacrifice de sa personne. Alors que moi, comme d’hab, je passe à côté.
C’est vrai qu’on n’a pas le mental formaté pareil.
Cela peut signifier qu’une chose, je n’ai pas assez de frivolité inscrite dans ma vie et c’est ça qui me la bouffe. Lucien, lui, au moins, il crée l’évènement alors que moi, à force de me prendre pour un intello, je ne fais que le commenter. Et en final, je reste seul comme un pignouf.
Si, on arrive à sauver l’univers, je promets de changer ma vie et d’y introduire un zeste de bonheur.
Là-haut, ça bouge. Les meufs s’écartent et Lucien réapparaît nu comme un vers et dans la bouche de la viking, serré entre ses dents, le slip dégueulasse de Lucien, Beurk !
La foule à mes côtés se met à applaudir et à hurler alors que mon pote agite sa quéquette en remuant du derrière.
“Il a pété les plombs". - me suggère Nathalie.
“Je veux mon neveux". - lui répondit-je.
“Que faire ? “ - soupira-t-elle.
“Armons-nous et partez". - ne pus-je que répondre.
“Ca veux dire quoi ?” - insista-t-elle.
“Rien, c’était juste pour dire quelque chose".
“Comme ça, on est bien avancé". - et alors qu’est-ce qu’elle voulait que je fasse, que j’aille décrocher le slip de Lucien de la bouche de la viking. Un truc à s’attraper des champignons.
“On attend et on voit". - conclus-je.
Tout autour de nous, la foule continuait à se chauffer au spectacle de la quéquette de mon pote. Là-haut, il avait une drag queen accroché à chaque jambe, et trois autres qui lui couvraient le corps de bisous.
Et ce qui devait arriver arriva, surtout quand on chauffe les mecs avec le cul. Un gonze commença à grimper sur le char. D’abord un, puis deux, puis trois, puis tout un troupeau, et là-haut, ça commença à s’enfiler de droite et de gauche, à se sucer de droite et de gauche. Un vrai carnaval !
Et ce qui devait arriver, arriva. Sous le poids de tous ces corps déchaînés, le char s’effondra. Il y eut un craquement, puis deux, puis trois, puis tout un troupeau de craquements et le char se plia. Stupéfait, je le vis se plier d’abord au ralenti, puis nettement et brutalement d’un seul coup. Ce fut la panique. Au premier craquement, l’hystérie s’était arrêtée. Tous les visages s’étaient figés dans une attente attentive. Au deuxième craquement, tous les gens autour s’écartèrent prudemment. Au troisième, ils se mirent carrément à courir, se bousculant, s’écartant les uns les autres si brutalement que certains restèrent à terre. Lorsque le char s’effondra, il les écrasa. Moi, complètement paniqué, je m’accrochais comme un malade à la poussette en priant le ciel que mon Lulu s’en sorte intact.
Plus rien n’avait d’importance que cela, il devait s’en tirer vivant.
Le spectacle de tous ces corps martyrisés à terre, baignant pour certain dans leur sang me rappela un autre spectacle similaire, mais le souvenir était trop diffus pour que j’en ai gardé une image exacte.
Autour de moi, le vide s’était fait. Les autres chars s’étaient arrêtés tout en continuant à cracher leurs musiques. Un cercle de spectateurs s’était formé à bonne distance et eux ne dansaient plus, ils regardaient simplement, atterrés par la tournure que prenait la fête. Les filles du char n’étaient plus belles à voir, le sang sur leurs visages leur faisant un masque d’halloween.
Un corps se releva de cette masse confuse, un deuxième le suivit. C’était mon Lucien, intact et c’était la viking intacte également dans sa robe d’une blancheur immaculée.
Je retins mon souffle. Elle avait toujours le miroir et celui-ci était inaltéré malgré le choc. C’était donc bien un des miroirs.
“Lucien, amène-toi !” - lui criais-je. - “Eh, toi, amène-toi aussi !” - intimais-je à la viking.
Complètement abrutis par le choc les deux cocos, ils vacillaient sur leurs jambes et mon pote, il n'avait pas l’air trop con à poil.
“Tiens, mets ton fute". - lui dis-je en le lui balançant.
Ca s’annonçait bien. Déjà, qu’on se trimbalait Nathalie, on allait se retrouver avec mon pote torse nu et un travesti costumé en guerrière viking.
Je fus obligé de le secouer pour qu’il atterrisse enfin.
“Secoues-toi, on s’tire. Prends ta copine par la main et fais gaffe à ce qu’elle ne lâche pas le miroir".
On dut écarter les gens qui continuaient à regarder abasourdis. Mieux fallait se tirer avant l’irruption des flics. Sûr que de bons bourgeois avaient dû leur téléphoner pour rapporter les hauts faits de mon pote.
Pas question de remonter la manif. On allait passer par la gare d’Austerlitz, le Jardin des Plantes, Jussieu et la rue des Écoles.
Le miroir était notre unique change de comprendre sur quoi nous étions tombés. Si, je me trompais pas, il devrait s’adapter à ma porte. C’est-à-dire en prendre la dimension exacte après un temps d’adaptation que j’espérais court.
Dans le jardin, les promeneurs se retournaient sur notre passage. Certains souriaient ou rigolaient, d’autres sifflaient au passage de la viking. Pas étonnant avec les gueules qu’on se payait. Et vu que la viking dandinait son popotin comme c’était pas permis.
“Eh, Lucien, t’as copine, elle pourrait pas enlever son casque et moins remuer ses fesses ? “
Les deux, ils se tenaient toujours par la main. J’ai failli lui dire que sa meuf, c’était un mec. Sauf que son air amoureux m’en dissuada. Il allait avoir tout le temps de s’en apercevoir par lui même.
Il lui parla en allemand. Oui, je dis bien en allemand. Et depuis quand il parlait allemand celui-là. Pourquoi pas en viking pendant qu’il y était.
“Nein !” - me dit-il.
“Nein, quoi !” - lui répondis-je.
“Nein, ça veut dire qu’elle veut pas".
“Ah, oui, elle veut pas et comment elle s’appelle ?”
“Clara".
Je matais la Clara, genre blonde vaporeuse. Sa robe échancrée en haut et en bas laissait apercevoir le galbe d’un sein et le galbe parfait d’une jambe. En plus, elle devait certainement se transformer en ninja la nuit venue.
Elle était l’image de la femme, sauf que c’était un mec.
“Bon, on y va ! “ - dus-je les rappeler à l’ordre car ils commençaient à se faire des papouilles. Du coup, à cause de toutes ces conneries, je me retrouvais à pousser la Nathalie. Mon rôle de chef en prenait un drôle de coup. Vivement qu’on arrive.
En tout cas, je traçais, jetant de temps en temps un coup d'oeil derrière moi pour voir si les tourtereaux suivaient. Arrivé au niveau de la rue des Écoles, je m’aperçus que nous n’étions plus seuls. Lucien et Clara me suivaient sans problème sauf qu’eux étaient suivi par une queue leu leu.
Oui, carrément, des gens les suivaient à la queue leu leu.
Ah, non, pas encore, pensais-je, pas maintenant alors que nous approchions de notre but. Je me retournais encore, ils étaient toujours là, mais plus nombreux me sembla-t-il. Et que des mecs.
Ils n’allaient quand même pas se jeter sur la Clara et la violer là sur le trottoir. J’imagine leurs têtes en s’apercevant de sa vraie nature. Ca risquerait de les rendre fous furieux. Encore une galère à l’horizon. Peut-être qu’en accélérant le pas ?
En fait d’accélérer, je me mis tout bonnement à courir la poussette au bout des bras. Une bonne accélération allait leur en mettre plein la vue;
Sauf que la circulation routière m’obligea à attendre le feu rouge au croisement suivant. Pas envie d’être arrêté par un flic pour défaut de civisme et une amende en sus de 50 euros.
Lucien et Clara parvinrent à ma hauteur. Ils n’avaient rien capté.
“Eh, Lucien,” - lui soufflais-je discrètement, sans le regarder - “ vous êtes suivi".
Ils se retournèrent.
“Ah, oui". - me dit-il sans me regarder.
“Je crois qu’ils matent le cul de ta meuf". - ajoutais-je toujours sans le regarder.
“Ah, les enculés !”
Là, je sentis qu’il allait s’énerver et vu qu’il devait toujours posséder ses super pouvoirs, ça allait saigner.
Il se retourna faisant face aux autres mecs. Sa Clara aussi fit de même.
“Qu’est-ce que vous voulez ?”
Méchant, il parlait méchant à mon camarade. Sûr, il allait les bouffer tout cru. “Ta meuf, connard ! “
Oh, lui, comment, il lui parlait. Il savait pas le risque qu’il courait. Mon pote allait lui bouffer sa gueule.
“OK, j’vous la refile".
Euh, quoi ? Il se passe quelque chose ? Il vient de dire quoi, là ? Qu’il leur refile sa meuf, juste comme ça. Sans rien dire d’autres ? Sans en tuer deux ou trois au minimum, histoire de sauver la face. C’est pas possibles et ses supers pouvoirs, il les a mis où, dans son pantalon ?
Ah, non, c’est plus mon copain !
“Tu vas pas te battre ? “ - lui soufflais-je discrètement sans le regarder.
“Pour une meuf ?” - me contra-t-il et en s’adressant à Clara, il lui claqua le derrière en lui disant, “Vas-y ma poule ! “
“Je me les fais tous, chéri, chéri".
“Ouais, tous. Tu prendras une pause quand je te le dirais".
Car, il comptait en plus rester là, à se rincer l’oeil.
L’autre folle, elle s’avance en minaudant vers la meute affamée.
“Alors, je vous préviens les chéris, chéris, personne ne rentre dans ma chatte. Vous avez le droit seulement à ma bouche. Ma foufoune et mon cul, je les réserve à mon mari, les chéris, chéris".
J’en crois pas mes oreilles, elle va tous se les faire sans qu’ils se rendent compte de qui elle est vraiment.
“Bon, je commence, mettez vous sagement en file". - ajouta-t-elle en s’agenouillant devant le premier mec avec son casque à corne et son miroir à un bras. N’empêche qu’elle avait des lèvres sensuelles.
“Allez, on sort sa zigounette". - dit-elle à celui-là, et à se mettre à trifouiller dans la braguette pour lui sortir le membre. Allons bon, elle lui faisait un pompier, comme ça, en pleine rue avec un paquet de mecs en attente, pire que dans une salle d’attente.
Et mon pote qui disait rien, qui regardait. Et l’autre qui passait d’un mec à un autre sans se démonter, presque scientifiquement. Si, les flics nous tombaient dessus, on était bon comme la romaine. Déjà, moi qui traversais pas la rue en dehors des clous, alors organiser une partouze en plein centre ville, c’est carrément réservé pour le bagne.
Je jetais un oeil pour voir si elle avait bientôt fini, mais malheureusement entre-temps, la file s’était allongée. En fait, c’était tous les étudiants qui sortaient de la fac et venaient se joindre à la psychothérapie de groupe. Oui, c’est ça que je dirais si les flics venaient, “Pardon, m’sieurs les officiers, c’est une nouvelle psychothérapie de groupe en plein air. Un truc révolutionnaire qui vient direct des States". Je suis sûr qu’en apprenant que ça venait des states, ils nous laisseraient tranquilles. C’est connu, les flics parisiens prennent les ricains pour des estampillés du cerveau.
“Et si on la laissait".- proposais-je à mon pote.
“T’as rien compris, constate !” - et il se mit à bouger, passant à la suite de Clara en s’adressant à chacun des mecs qu’elle avait fini.
“C’est bon, maintenant, on passe à la caisse, cinq euros !”
Crénom, de la prostitution ! Il passait maquereau, mon pote. Là, je baisse les bras. Inscrivez moi aux abonnés absents de la vie. L’univers, il n’a qu’à se démerder tout seul.
“Allez, viens". - dis-je à Nathalie - “On s’en va".
“On a besoin d’eux". - me répondit-elle.
“On va pas les attendre, t’as pas vu la queue. Y’a tous les étudiants de Jussieu". Et en plus dans la foule, y’avait des vieux qui s’étaient rajoutés. Au bas mot, Lucien allait se faire au moins dans les 750 euros.
Ca valait peut-être la peine d’attendre, après tout ça allait nous permettre de bouffer autre chose que des tartines beurrées.
Bon, je pris mon mal en patience, mais à chaque fois qu’une sirène retentissait, je m’attendais à ce que les flics nous embarquent. Et la Clara, là, elle prenait son temps. En plus, elle recrachait pas le sperme cette salope, elle l’avalait. Et la prévention, la réduction des risques, elle n’avait jamais entendu parler ?
Sûr que mon pote, il allait se choper une sale maladie.
Finalement, à un moment, je l’entendis crier tout au bout de la file, “J’ai fini !”
Enfin, c’était pas trop tôt. Les blaireaux s’étaient tous dispersés après avoir versé l’obole à Lucien. Bientôt, il s’amena avec la Clara qui se pourléchait les babines et lui décomptait un paquet de biffetons.
“Je suis prête chéri, chéri". - m’assura-t-elle.
“Ouais, prêt de prêt". - me confirma Lucien d’un air satisfait.
Alors, si tout le monde est prêt, autant y aller. D’un pas guilleret, notre petite troupe s’élança sur les chemins de la vie.
“Ah, au fait Clara, dis-moi, comment tu as eu ce miroir ?”
“Il est beau, hein. C’est un vieux monsieur qui me l’a donné".
“Pas, un vieux monsieur tout habillé de noir avec un haut de forme zarbi ?”
“Comment, tu le sais ? Tu l’as déjà rencontré, chéri, chéri ?”
“Oui. Tu sais pas comment le joindre, par hasard ?”
“Non, pourquoi, trésor ?” - Ca aurait été trop beau.
Clara paraissait en pleine forme, une vraie publicité pour un fromage avec son casque à corne. Elle était en forme et pour avoir de la tchatche, elle avait de la tchatche, la garce.
“Vous m’emmenez où mes chéris, chéris".
“Chez moi". - répondis-je brièvement.
“Une partouze à trois, trésor ?”
Elle dit ça comme elle aurait dit, j’te suce. Discrètement, qu’est-ce que je deviens discret depuis quelques temps, je lui indique mon pote qui est en train d’allonger une gueule d’enterrement.
“Qu’est-ce qu’il y a mon chéri, chéri ?” - lui demanda-t-elle en l’arrêtant pour se coller à lui comme une sangsue, en le vampirisant de sa bouche, de ses mains, de ses hanches, de ses jambes, de tout son corps. - “Tu veux pas ? Tu veux me garder pour toi tout seul, trésor ? C’est vrai ?” Et comme l’autre abruti lui bavait dans le cou, elle voulut le rassurer. “Oh, mon chéri, chéri, comme je t’aime ! On fera comme tu veux".
Moi, qui continuais à pousser la poussette, j’étais mort de rire. Cinq minutes avant, elle faisait un pompier au moins à plus d’une centaine de mecs. Maintenant, il ne voulait même pas qu’on fasse un truc à trois. Toujours la même chose avec lui, je restais toujours en rade alors qu’elle avait deux trous et qu’on aurait pu en utiliser chacun un.
Mais, voilà depuis quelques temps, c’est vrai, c’est moi qui devenais la trente sixième roue du carrosse. En fait, ce salaud de Lucien, il était en train de me bouffer la laine sur le dos. Si, je laissais faire, il allait me laisser pour un con. Sa meuf, il devait la partager !
“Et moi, je vais faire quoi pendant que tu vas te faire enfiler !” - j’ai demandé à la Clara. Ma voix était un peu stridente, la colère gonflait mon petit coeur. Marre d’être pris pour con ! Marre, oui, marre !
D’une violente poussée, je me débarrassais de la poussette. Et, violemment, je tapais du pied par terre.
“Arrête tes conneries !” - me dit Nathalie dans ma tête - “Tu te rends compte que tu es en train de faire le jeu de l’homme en noir. Comme, tu l’as dit toi-même, c’est peut-être parce qu’on se rapproche trop de lui. Le miroir de Clara est peut-être la solution, alors contrôle-toi !”
Prudemment, de crainte d’une réaction intempestive, je lui demandais, “Lucien, il a entendu aussi ?”
“Non". - me dit-elle.
Je me secouais, récupérais la poussette sous les yeux de Lucien et de Clara, toujours collés, serrés. Heureusement que Nathalie m’avait réveillé, autrement, je me serais tapé un travesti pendant que l’univers se consume. Tout le contraire d’une implication citoyenne. Bon, gardons la tête froide en priant pour que rien d’autre nous empêche d’arriver jusqu’à chez moi.
Des explications allaient s’avérer nécessaire avec Clara avant que l’autre se mette à la baiser à tour de bras. Faudrait vraiment qu’il devienne un peu sérieux, mon pote, le monde avait besoin de nous et surtout, on avait besoin de se sortir du guêpier.
Ca y ‘est, nous arrivons à la Sorbonne, cette respectable institution qui n’a jamais eu le mérite de me compter parmi ses membres honoraires. Mais, au moins, je n’ai pas été formaté par l’éducation nationale. Je finirais donc comme tous mes potes, gratte papier derrière un bureau minable.
Enfin, le boulevard Saint Michel, nous arrivons.
Le temps de ranger la poussette, de monter les escalier, nous arrivâmes au palier de ma voisine du dessous. Elle était là, la grosse dans une tenue outrageusement décolletée. Là, je me dis, encore une galère.
Heureusement, elle se contenta d’insulter Clara quand elle passa devant elle, “Salope !” - et en regardant son casque, d’ajouter - “De toute façon, il t’a déjà fait cocu". - et de rentrer chez elle en claquant sa porte.
Ouf, l’incident diplomatique était évité.
Sauf que la Clara ne l’entendait pas de cette oreille.
“Qu’est-ce qu’elle a la morue ! Elle me cherche !”
Il fallut que j’aide Lucien à l’empoigner pour l’obliger à nous suivre. Sous la pression de mes doigts disponibles, je sentis la fermeté d’un sein qui me laissa tout chose. Nom de dieu, en plus, elle était encore mieux foutue qu’une vraie.
Devant notre détermination, elle finit par s’assagir et monta tranquillement les dernières marches. Devant nous, ma porte ressemblait à un porte.
“Bon signe". - me souffla la voix de Nathalie.
Alors, si elle le dit, c’est que c’est vrai. J’ouvris la porte.
Lorsque nous rentrâmes, Clara se permit une réflexion, “C’est trop minable ici, les chéris, chéris".
Quelle pouffiasse, celle-là !
En plus, elle se retourne vers son mec pour lui dire, “Comment tu vas m’acheter des bijoux, si tu n’as pas d’argent ?”
Et l’autre de répondre, “Je vais vendre de la drogue".
“T’as pas un exctasy ?” - demanda la pouffiasse.
Et voilà, elle veut transformer ma piaule en salle de consommation. Elle se croit où à Amsterdam ? Ici, tu joues à ça et t’as l’autorité qui te tombe dessus. Déjà, elle a déjà transformé mon pote en maquereau, bientôt en dealer, encore que ça, ça sera une réminiscence et maintenant, elle voulait que je devienne complice.
“Il a rien, rien de rien". - intervins-je fâché.
“C’est vrai, trésor ?” - “Tu n’as rien ?” - devant son air piteux, elle osa. “Si, c’est comme ça, je me tire. Vous n’êtes qu’une bande de minables".
Là, elle exagérait et la tête que fit Lucien me confirma. La baffe claqua sèche. La pouffiasse se retrouva le cul par terre, la robe relevée jusqu’à la ceinture, laissant découvert sa culotte dotée d’un renflement de mauvaise augure. Elle en perdit son casque et sa chevelure dorée se répandit sur ses épaules. Son premier réflexe fut de rabattre sa robe d’un coup sec sur son engin. Son deuxième réflexe fut de gémir, “Oh, tu m’as fait mal. Mais, j’aime les hommes, les vrais". - Merci pour moi.
Lucien, l’aida à se relever et elle se colla à lui, “Excuse-moi, trésor. T’as raison, c’est toi qui commande". - et de lui rouler un pâlot.
C’est pas possible qu’il n’ait rien remarqué. La bosse de sa culotte aurait dû l’alerter, elle était pourtant conséquente. Même un mal voyant s’en serait aperçu. Mais, les deux, ils en étaient à langue, en veux-tu, en voilà.
Que dire, à part accepter. Bienvenue à bord, Clara ! - pensais-je misérable.
“C’est le doigt du destin". - me souffla Nathalie.
Le destin, mon cul, pensais-je, plutôt la faute à pas de chance. Pas de chance qui m’avait poursuivi toute la vie Sérieux, j’étais en train d’attaquer une grosse déprime.
La colère me monta brutale. - “Vous arrêtez vos conneries !”
Les deux, surpris arrêtèrent de se lécher le museau. Je repris - “On a une putain de mission, alors arrêter !”
Nathalie m’approuva dans ma tête, ajoutant, “C’est toi le chef, impose-toi".
Tu vas voir comment, je vais m’imposer. J’vais te les mettre au pas, ces deux-là.
“Clara,” - lui intimais-je gravement. Et ma gravité lui en imposa. - “Je veux savoir comment tu as eu ce miroir !”
“J’te l’ai dit, c’est un homme tout habillé de noir qui me l’a donné".
“Explique moi alors, pourquoi, il ne l’a pas installé chez toi ?”
“Parce qu’il me l’a proposé dans une boite de nuit. Où voulais-tu qu’il me l’installe ? Il fallait bien qu’il me le donne pour que je le ramène chez moi".
“Ca veux dire que tu n’es pas encore retourné chez toi ?” - demandais-je.
“Non, je l’ai rencontré cette nuit".
Nom de dieu, il était là cette nuit, dans cette réalité et on l’avait manqué. Sans compter qu’on avait raté la nuit aussi, vu qu’on naviguait de jours depuis un paquet de temps. Ca, nous aurait peut-être fait du bien, en tout cas avancer d’un jour.
“La faute à pas de chance". - me suggéra Nathalie. Celle-là aussi, elle m’énervait à lire dans mon esprit et à mater à travers mes yeux.
“Il est peut-être encore dans cette réalité". - intervint Lucien.
“Mais, c’est quoi votre histoire ?” - se mêla Clara.
Décidément, à part sa gueule, elle avait rien dans le citron. Je l’interpellais, “Dis-moi ce que j’ai dans les bras". - faut dire qu’elle ne s’était jamais intéressée à Nathalie. Normal, elle avait pas l’instinct maternel.
“Un bébé, pourquoi ?”
“Viens voir".
Elle se détacha de son mec pour s’approcher du paquet que je tenais dans les mains. J’entendis une voix dans ma tête, “C’est nécessaire ?”
“Complètement". - répondis-je.
“Regarde !” - lui dis-je en soulevant le pan de la cape dissimulant le visage de Nathalie. La Clara se pencha et je sentis physiquement le hoquet de répulsion qui secoua son corps. Elle recula tellement vite qu’elle se retrouva à nouveau le cul par terre.
Sur ma sollicitation, Lucien la releva. “Approche !” - répétais-je et m’adressant à mon pote, “Aide la, à voir l’intérieur".
“L’intérieur de quoi ?” - s’insurgea-t-elle alors que la poigne de Lucien la plier peu à peu sur le corps de Nathalie. “Lâche-moi, enfoiré, lâche-moi !” - fut sa réaction. Mais, au fur à mesure que son visage approchait du corps de Nathalie, elle n’émit plus aucun son, au contraire, elle se laissa faire jusqu’au moment où son visage pénétra le corps.
“Fais gaffe. Ca suffit". - rappelais-je à mon pote. - “Retiens-là avant qu’elle disparaisse".
Ce qu’il fit en la prenant à bras le corps pour la tirer en arrière. Cette fois-ci, c’est tout les deux qui atterrirent le cul par terre.
Tiens, elle n’avait plus l’air d’avoir envie de s’envoyer en l’air. Son rimmel avait coulé, elle ressemblait plus maintenant à un cauchemar qu’à une belle de nuit. Heureusement qu’il n’y avait plus de miroir dans la piaule.
“T’as pigé maintenant". - elle me fit signe que oui, en plus Nathalie s’était branchée sur elle, lui martelant le topo dans sa tête.
“Est-ce que j’existe vraiment ?” - interrogea-t-elle.
Là, c’est sûr, elle avait compris.
“Maintenant, t”as pigé. Rassure-toi, tu restes avec nous".
“Je vous quitterais pas, ça vous pouvez en être sûr".
Elle avait vraiment eu la trouille, la meuf. Mais, lui assurer qu’elle existerait si nous retournions dans notre réalité, ça, c’était du flanc. Après tout ce que je lui demandais, c’était de nous aider. Le reste, c’était sa life, pas la mienne. De toute façon, dans ma réalité, Lucien, il n'était pas pédé.
Elle se défit de son bouclier et me le tendit, “Tout part de là, je suppose".
Elle supposait bien. Pour le prendre, je fus obligé de déposer Nathalie sur le parquet. Si, j’avais raison, il allait ouvrir la porte de notre rédemption. Maintenant, restait à voir comment la mutation allait se passer. Si elle était lente, cela voudra dire que la situation restait sous contrôle, si elle était rapide, c’est que le temps ne jouait pas en notre faveur. D’après le souvenir que j’en gardais, la pose de mon miroir n’avait pas demandé d’outils, le mec l’avait posé contre le mur, point. Après, il tenait tout seul.
Ce qui signifie que si il était plaqué à côté de la porte. Il se fixerait de lui même à la paroi. Après, comme pour le mien, il s’identifierait à ma porte en en adoptant la forme et la dimension. Une interrogation néanmoins se posait, comme, ma porte ayant déjà été un miroir ou le premier miroir étant toujours ma porte, comme allait-il réagir en se faisant absorber par un deuxième miroir ?
Si, il y avait conflit d’intérêt, quel phénomène cela allait-il provoquer en notre faveur ou en notre défaveur ?
“Pas trop excentrique, ton raisonnement ?” - me souffla Nathalie.
“Excuse-moi,” - lui répondis-je - “je compte bien faire une psychothérapie".
“Indispensable". - fut sa réponse.
Mais, qu’est-ce qu’elle croyait, Nathalie, que je n’étais pas conscient de mes manques et de mes fractures. Elle oubliait que j’avais été voir un psy et qu’il m’avait décerné un certificat de bonne conduite.
Quand même, c’est relou d’avoir quelqu’un qui lit dans vos pensées. A choisir, je préférerais avoir Dracula sous mon lit pendant que je baise sa femme au dessus. Mais, on ne choisit pas son destin et le mien était entre les tentacules de la Gorgone.
“On y a va !” - dis-je à la foule autour de moi.
Un grand silence accueillit ma parole. L’angoisse était palpable, elle mouillait la culotte de Clara.
Constatant que le soutien ne viendrait que de mon seul courage vu l’état de légumes de mes compagnons. Évidemment, le rôle d’un chef, c’est prendre les risques à la place des autres.
Je pris le miroir à bras-le-corps et le plaçais juste par terre, à touche touche de la porte. Le miroir s’adapta à la paroi, comme je l’avais supposé sans nul besoin d’attaches. Des fois, je me dis que je suis un mec intelligent. Le problème, c’est que personne ne le sais.
Maintenant, il ne restait plus qu’à attendre.
A vrai dire, l’attente ne fut pas longue, le miroir devant nos yeux abasourdis se mit en une fraction de seconde à la même dimension que la porte.
Merde, nous étions dans la merde !
Un grand silence prit la place du grand silence précédent. Si, au moins, mes compagnons avaient été capables de dire un mot, je ne sais pas moi, un truc comme Prout, Prout, camembert. Simplement ça, pour dire que nous étions vivants dans un monde de nazes. Cela seul, aurait suffit pour nous rendre la confiance qui se délitait. Non, rien, ils ne dirent rien, l’homme en noir marquait encore un point.
Par provoc, j’interpellais la meuf à mon pote, “Suggestion, Clara ?”
“J’ai peur".
Évidemment, ce n’était qu’une meuf. Quoi d’attendre de plus d’une nana !
“L’amour".
Je n’eus même pas à me poser la question de qui venait la réponse, Nathalie, off course.
De tout façon, soit, on attendait que le miroir prenne la place de la porte en pariant sur un conflit d’intérêt, soit, on bougeait tout de suite et on traversait le miroir. Que faire, lorsqu’un choix risquait d’induire une erreur de pronostic. A ce moment-là, tout de suite, j’aurais aimé être un psy parce que eux, au moins, ils ne se trompent jamais.
Peut-être un pow-pow entre nous, histoire de prendre le temps de la réflexion. Tourner sept fois la langue dans sa bouche avant de sortir une connerie, c’est un vieux truc qui date de Jésus Christ. Alors, si ça lui a servi à lui, pourquoi pas à nous. Enfin, vu comment, il a fini, c’est pas sûr que ça lui ait servi à quelque chose.
“Pow-Pow !” - déclarais-je.
D’un seul geste, d’un seul, mes camarades s’assirent tous par terre en tailleur, sauf Nathalie qui s’y trouvait déjà. Les voyant sagement assis, je tirais Nathalie pour former le cercle et m’assis également pour l’achever.
Désormais, chacun allait devoir cracher ses tripes comme dans les cercles de Narcotique anonymes ou des alcooliques anonymes. Là, tout de suite, il me semblait important de leur faire la même pour qu’ils comprennent que j’étais un caïd de la thérapie de groupe tout en leur distillant ce message subliminal, moi être né pour le rôle de chef. Après, ça, s’ils n’étaient pas convaincus, je n’aurais plus qu’à me faire curé. Dans ce type de thérapie, chacun de nous allait prendre la parole, “Bon, je m’appelle Barnabé et je me demande pourquoi ce qui m’arrive, m’arrive". - et je passais mon tour.
Mon pote annonça, “Je m’appelle Lucien et je suis amoureux".
Sans commentaire.
Clara parla, “Je m’appelle Clara et je veux vivre avec l’homme que j’aime".
Sans commentaire, non plus.
Ce fut le tour de Nathalie, “Je m’appelle Nathalie et je suis l’essence du monde".
Alors là, juste à fermer mon gueule.
Finalement, je ne devais pas être vraiment bon pour diriger une thérapie de groupe. Peut-être que colleur d’affiches me réussirait mieux. Encore que la réalité reste un concept fugace, en tout cas dans notre cas.
“Tu vois, tu fais des progrès". - Évidemment, Nathalie.
Mais, en quoi les failles de ma personnalité pouvaient l’intéresser. Normalement, c’est l’immensité de l’espace dont elle devait se préoccuper, pas de ma tronche de cake. Encore, elle se serait occupée de mon pote ou de sa meuf, j’aurais compris. Mais, moi, moi tout seul ? Qu’est-ce que j’avais à faire avec les étoiles, non, mais, sérieusement ?
Je n’étais pas assez débile pour croire que j’avais quelque chose à faire avec la création, à part n’en être qu’une part infime.
Bon, puisque tous mes compagnons n’exprimaient que des opinions égocentriques sans aborder le problème de fond qui pouvait être, qui étions-nous pour qu’une telle chose nous arrive ?
Il allait donc falloir nous engager dans l’action, n’importe laquelle, mais l’action. Et celle-ci se traduisait que par le franchissement du miroir.
Et derrière le miroir, que pouvait-il nous y attendre ?
“Nous y allons !”
“J’ai peur". - Ces mots dits avec une intonation grave que je ne connaissais pas à mon pote. Du coup, je le regardais surpris. Lui même me renvoya un regard surpris.
“C’est moi". - reprit la voix grave dans la bouche de Clara. Et dans les yeux affolés de Lucien, j’y lus un amour agonisant. J’me disais bien aussi, tout en acceptant son verdict, ses frustrations étaient plus fortes que ses désirs. Finalement, il restait hétéro.
“Ben, oui, quoi ?” - reprit Clara - “ C’est trop délire la situation, faut que je prenne sur moi et révéler ce que je suis pour être vraiment utile".
Ouh-là-là, la leçon d’humilité qu’elle me renvoyait celle-là. S’accepter tel qu’on est, c’est ça le vrai délire. Finalement, elle doit être plus sympa que son apparence peut le laisser supposer. Sauf qu’il faudrait peut-être lui trouver des basquettes et un jeans.
“Tu laisses ton casque". - suggérais-je - “Là où on va, y a des toreros".
Elle me regarda avec dans ses yeux, une phrase qui pourrait me hanter toute ma vie, “T’es un gros naze !” - Et son téton se redressa de toute ma stupeur.
Il allait falloir faire avec. Sauf que le temps que je me dise ça, devant nos yeux effarés le miroir disparut. Il ne restait que la porte !
Putain ! Le truc allait de plus en plus vite !
La main de Lucien étreignit nerveusement la mienne, celle de Clara étreignit nerveusement la sienne et la mienne étreignit celle de personne puisque qu’il n’y avait personne d’autre à part nous.
Heureusement, la voix de Nathalie nous atteignit tous les trois, “Je compatis". - nous assura-t-elle.
A ce moment-là, l’image du dessert au pain perdu que me faisait ma maman me revint. Elle rajoutait une goutte de rhum pour le parfumer. Mon souvenir ou celui lu dans un livre ?
Maintenant, nous allions devoir franchir le pas. Comme mon copain prenait en charge son ex-fiancée, je ramassais Nathalie. Chacun sa meuf et en avant pour l’aventure.
XXIV
J’ouvris la porte pour constater que l’électricité du couloir était allumée. Donc, nous étions la nuit parce que d’habitude le propriétaire de l’immeuble la coupait dans la journée pour faire des économies. Pourtant, un coup d’oeil à la fenêtre de l’escalier nous renvoya la lumière du jour. Mon proprio serait devenu humain ? Alors là, méfiance !
Lui qui est prêt à vous manger la laine sur le dos serait brusquement à l’écoute des désiratas de ses locataires, y’avait de quoi prendre peur.
Mais, la peur, il y avait longtemps que nous ne la ressentions plus. Même si ce que nous vivions prenait un tour de plus en plus gris. En effet, finis les grandes envolées lyriques du monde du dessus ou l’histoire des Mêmes. Peut-être que l’imaginaire ou la paranoïa de Lucien prenait le dessus et qu’à part ses rêves de cul, il n’avait pas grand chose à vivre. Alors que moi, au fond de moi, je ne désirais que de petits bonheurs à bâtir tous les jours.
Ouais, je suis en train de raconter n’importe quoi parce que ces malversations de nos vie commencent sérieusement à me monter à la cervelle et je dirais plutôt au chef cuistot, “Servez-là chaude, c’est meilleur.”
Ma mère, si tu m’avais dit avant de me mettre au monde que le monde n’était que souffrance, sincèrement, j’aurais dit “Banco !” - et ça parce qu’en sortant de ton ventre, j’étais déjà maso.
Mais, trêve de ces balivernes que mes compagnons entendaient grâce à Nathalie.
A la queue leu leu, nous franchîmes le seuil. Rien, aucun évènements majeurs ne nous assaillit.
Doucement, doucement, pour ne pas dire sur la pointe des pieds, nous descendîmes. Rien dans les escaliers, pas même le souffle d’un alizé.
Bizarre ! Méfiance, méfiance !
Aucune des meufs de l’immeuble ne se pointa. Rien, même pas un cutter entre les doigts d’une nympho.
Finalement, le monde est merveilleux !
Puis, on descendit fisa, fisa, très conscients du danger. Car, désormais, nous étions un groupe uni, à cause de Nathalie qui nous faisait entendre maintenant la pensée de l’autre, la pensée, mais pas l’affect.
Sérieux, si je m’en sors, je me mets à travailler sur mon moi.
Évidemment, la voix de Nathalie me résonna dans la tête, “Tu n’as pas encore tout à fait compris".
Mais, qu’est-ce qu’elle voulait que je comprenne à sa daube ?”
“Être capable de rendre et pas seulement de recevoir". - en plus, elle insiste sur mes manques. -”Sur nos manques". - me confirma mon pote par l’intermédiaire de Nathalie. Là, c’est un peu beaucoup là ! Moi qui ais toujours voulu naviguer en solo parce que cela me donnais un genre. Maintenant, je me retrouve en communauté de pensée et finalement sans que cela soit désagréable. A la condition, évidemment que mon libre arbitre me soit laissé. Nom de dieu !
Là aussi, y’a un truc qui va pas. Depuis quelques temps, je cite Dieu alors que sa tronche ne m’avait jusqu’à présent jamais préoccupé. La question peut se poser, est-ce que devant l’incommensurable, on doit basculer vers ce qui nous rapproche le plus de nous mêmes, de nos peurs primitives et de ce que l’on met en place pour se protéger, un être supérieur.
Bon, maintenant, on se retrouve dehors. Lucien me dit, il fait gris. Normal, la lumière qui apparaissait derrière les vitres de mon escalier a disparu. La même pensée nous accapare, cette réalité aussi grise que l’homme en noir ne pouvait avoir qu’une seule signification, nous nous rapprochons de lui.
Et nous allions pénétrer dans une réalité où toute espérance semble exclue. Un endroit où tu laisses tout espoir derrière toi.
“T’as fini ta masturbation d’intello ?” - Ca, c’est mon pote qui le dit. Et, si ce n’était pas mon pote, je ne le supporterai pas.
“Tu veux une grosse baffe dans ta gueule pour te remettre debout". - Ca, c’est encore mon pote qui le dit et ça, je l’accepte parce que c’est mon pote.
Sauf, qu’il ne faut pas le laisser s’installer dans l’irrespect. Je repris donc mon rôle de chef en signifiant, “On est parti !”
Néanmoins, l’impression de devenir timoré. me titilla, mais l’action commandait avant mes introspections malhabiles. Cependant, il allait falloir me reprendre pour ne pas finir lâche. Mais, est-ce que le sauveur de l’univers peut-être un lâche ? Est-ce que Gengis Khan était un lâche, même si il n'a pas été le sauveur du monde ?
Nous avançâmes dans le gris de la vie et les gens que nous croisions étaient tous habillés en gris et leurs mines mêmes étaient terreuses, leurs visages sévères. Pendant que nous cheminions, nul part, je n’aperçus d’enfants, nul part, je n’aperçus des mamans poussant des poussettes et les parcs que nous croisâmes étaient vides d’enfants.
Tout cela donnait l’impression d’un monde où tous les intégrismes religieux s’étaient donné rendez-vous pour brider l’excentricité. Un monde où la morale religieuse prend la place du libre arbitre. Un monde où l’espoir passe par l’obéissance aveugle à des préceptes religieux imposés comme règles de vie. Un monde triste et peut-être encore plus dangereux que les précédents. Et nous, là-dedans, on ne peut pas dire que nous nous coulions dans le moule.
Déjà, avec la poussette, on faisait tâche, ensuite avec Clara, toujours grimée en drag queen, c’était un appel à la police religieuse et avec Nathalie, c’était un appel aux tribunaux religieux pour accointances avec le diable. Quant à moi et Lucien, on était bon pour avoir la tête tranchée en public.
Sauf, comment se fondre dans la masse avec tous ces gens qui ne fixaient rien d’autre que ce qui était en face d’eux, ne regardaient ni à droite, ni à gauche, seulement devant eux. Alors que nous, curieux, nous jetions les yeux partout, de haut, de bas, de droite, de gauche, partout où on pouvait les fourrer. Sauf dans les décolletés des femmes parce qu’elles planquaient la moindre parcelle de chair. C’est marrant, on dirait qu’elles sont toutes les cousines de l’homme en noir. Peut-être que nous sommes arrivés dans son monde, le dernier avant l’aboutissement final ?
“Qu’est-ce que t’en penses ?” - demandais-je à Nathalie.
Ce fut Clara qui répondit, “Pourquoi, on irait pas dans le Marais. Je ne peux pas imaginer que mes soeurs se soient transformées en croque-mort ?”
“Tu peux pas reprendre ta voix d’avant ?” - fut le commentaire de Lucien.
“Pourquoi pas, nous avons besoin d’allié". - fut le retour de Nathalie.
Et nous voilà, bras dessus, bras dessous, parti à pied en direction du Marais. A pied, plutôt que dans un métro pouvant se transformer en piège mortel, vu son espace confiné.
Le parcours fut quand même inquiétant. Par exemple, en traversant l’île Saint Louis, des attroupements se firent à notre approche et lorsque nous dûmes les traverser, des murmures se firent entendre “Hum, Hum, Hum, Hum". Rien d’autre que ces murmures incohérents rappelant l’expiration bouddhiste émanant du ventre. Eux aussi en faisaient donc parti du clan des cloportes qui nous montaient la pression. Ben, tiens, y’en a un dans le tas avec sa robe de moine, une robe grises et des sandales grises. Celui-là, il a de la chance que j’ai pas l’adresse du Dalaï-lama, autrement, je lui aurais faxé direct.
Heureusement que nous approchons de Saint Paul, la frontière du Marais. Si, l’on ne nous oblige pas à payer la Gabelle, l’impôt sur le sel, on passera nickel. Pourquoi, l’impôt sur le sel, pourquoi pas, après tout, au point où nous en sommes !
Au bout de la rue Charleme, la rue Saint Antoine apparut. Au début, rien, on voit rien. Pas de différence sur le gris du paysage. Puis, au fur à mesure que nous approchons, des différences apparaissent. Et ces différences se multiplient pour finir par exploser quand nous posons nos pieds rue Saint Antoine. Les bâtiments côté Marais débordent par les fenêtres de banderoles de couleurs criardes marquées par des slogans vengeurs, “Résistance !”, “No Passaran !”, “Vive la Vie !”, “Hétéro Homo tous unis pour l’IVG !”
Ce dernier slogan, je pige pas trop, mais, il parle à Clara qui applaudit des deux mains en trépignant et en criant avec sa voix d’autrefois, “Mes chéries, chéries, je suis là, j’arrive !”
Seulement, pour arriver, il y a un obstacle. Entre nous et le Marais, les affidés de l’homme en gris. Trois rangs de personnes en gris se tiennent en une chaîne ininterrompue d’un horizon à l’autre, le long de la rue Saint Antoine. Comment faire pour passer tous ces gens immobiles, le regard fixé droit devant eux, sur le bâtiment d’en face.
Allaient-ils se montrer violents ?
Allaient chercher à nous faire du mal ?
C’est vrai que j’avais une tendance à être timoré, il était temps de faire autrement.
“Compagnons ! Rassemblez-vous autour de ma panache blanc !”
Les autres, qu’est-ce qu’ils font ? Ils regardent en l’air.
Décidément, je ne suis pas aidé. - “On fonce !” - et je les poussais en avant. Et, nous fonçâmes dans le tas. Le tas fut balayé. Clara qui en avait profité pour enlever ses hauts talons, en usa à tour de bras pour en frapper les péquins. Nathalie nous fit la leçon, “Frappez de taille ! Frapper d’estoc ! Gardez-vous à droite ! Gardez-vous à gauche !” - Ce que nous fîmes avec jubilation. Avant de nous engouffrer dans la rue Payenne, on se retourna une dernière fois. Derrière nous, à la place de la foule, il n’y avait par terre qu’une grosse tâche de sang. De péquins, il n’y en avait plus. Putain ! On avait fait fort, on leur avait mis une claque, grave. Remarque, ils ne s’étaient même pas défendus, se contentant de recevoir les coups et d’y succomber.
Dès notre entrée dans la rue Payenne, des gens se mirent à sortir des portes et d’autres se mirent aux fenêtres, tous, habillés de couleurs bigarrées. Et, brusquement, des tonnerres d’applaudissements retentirent tout autour de nous. Nous étions les héros, les héros de ce que nous devions considérer désormais comme l’avatar de la Cour des Miracles. Ne restait plus qu’à rencontrer Esmaralda sans parler de Quasimodo.
Des hommes portant de larges boucliers nous approchèrent, se courbèrent à nos pieds en nous demandant de monter sur lesdits boucliers. J’indiquais la poussette. Nulle réaction.
“Clara !” - criais-je à cause du brouhaha. - “Oui, mon bichon !” - cria-t-elle aussi. - “Ils ne veulent pas s’occuper de Nathalie". - hurlais-je. Je la vis, s’agiter, engueuler une autre drag queen, agiter ses mains pour qu’enfin deux mains se saisissent de la poussette. Une fois cela réglé, nous montâmes sur les boucliers. Nos porteurs les élevèrent jusqu’à les poser sur leurs épaules avant de se mettre en marche. Portés comme les rois francs, nous cheminions à travers les rues du Marais. Clara en un équilibre parfait, moi, ça tanguait très fort. Lucien, pas la peine d’en parler car il s’était carrément mis en tailleur les deux mains fortement appuyées sur la surface du bouclier.
“Eh, Nabé, mais comment, ils faisaient les rois avant pour se tenir sur ce truc ?” - La conclusion de cette question, c’est que les historiens nous prennent pour des billes. Je les défie de réussir à se tenir debout sur un truc pareil et de tenir la distance.
D’évidence, nous nous dirigions vers la Place des Vosges, sans doute la nouvelle Cour des Miracles.
Évidemment, ce qui devait arriver, arriva. Je me pétais la tronche les quatre fers en l’air. Du coup, le convoi s’arrêta net.
Un de mes porteurs m’aida à me relever et m’invita à remonter sur le bouclier. Alors-là, il n’en est pas question !
Je lui montre un doigt, il me montre un espèce de coutelas dissimulé sous sa chemise. Je remonte sur le bouclier. Donc, ce ne sont pas forcément des alliés et où nous emmènent-ils exactement ? La place des Vosges, n’y a-t-on pas brûlé des sorciers ? Qu’est-ce que je raconte, ils nous accueillent comme des chefs, c’est plutôt qu’ils comptent nommer l’un de nous comme leur roi. A moins, qu’ils ne réclament envers nous le jugement de Dieu pour avoir violé une de leur coutume ? Parce que dans la foule, y a de tout, des drags queen à qui en veux-tu, en voilà, des folles, des mecs en cuir et gros biscotos, des tantes maigrelettes comme des figures de mode et les habitants du quartier prenant plaisir à la folie ambiante.
La rue des Francs Bourgeois fut rapidement parcourue malgré deux chutes de ma part. Finalement, je fis comme Lucien, je me posais en lotus. Un peu plus loin, Clara faisait des pirouettes, même des sauts périlleux, à croire qu’elle avait été saltimbanque dans une précédente vie.
La place des Vosges est remplie de monde. Les grillages autour du jardin ont été enlevés. Par contre, une plate-forme s’élève au milieu de la place. Une plate forme drapée dans des soieries, dotées de baffles impressionnantes, des tables en demi-cercle drapés également et micros usuels dessus. Sans compter, des chaises avec de drôles de personnages assis dessus. Quand je dis drôle, je veux dire avec une allure particulière du fait de leurs chapeaux pointus, un peu comme ceux des médecins à l’époque de Louis XIII. Pas vêtus de noir comme à l’époque, alors eux, pas du tout, c’était du bariolé, un véritable arc-en-ciel de couleurs.
Et la foule continuait à trépigner en faisant eux aussi le fameux “Hum !” tibétain. Ils étaient être sans doute les compatriotes des autres tout de noir vêtu, sans doute pas du même parti.
Au fur à mesure que nous avancions, la foule s’écartait, nous rapprochons de plus en plus de l’estrade. Dans ma tête, une idée émergea, est-ce que ce n’était pas une réminiscence de ce qui était arrivé à Lucien avec l’assemblée des médiums du pays d’en Haut ?
Cette fois-ci, je ne le supporterais pas, c’est sûr, je me flinguerais.
“Tu fais le jeux de l’homme en noir". - me communiqua Nathalie.
“Quel homme en noir ?” - lui répondis-je.
“Fais pas le con !”
“Moi ? Mais de quoi tu parles ?” - dis-je innocemment.
“Arrête ça tout de suite où j’explose !”
Ouh-là-là, une portion d’espace qui explose, ça doit être terrible.
“Je plaisante". - que je lui réponds pour la calmer.
“Pauvre blaireau !” - Ah, oui, ça, c’est une insulte, une vraie. Plus, elle nous fréquente, plus, elle devient vulgaire, celle-là.
A ce moment, nous arrivâmes à la hauteur de l’estrade. Nous n’eûmes à faire qu’un pas pour nous retrouver dessus. La poussette fut hissé également et je pus la récupérer sans problèmes. Les chapeaux pointus se levèrent, contournèrent la table pour venir se jeter dans les bras de Clara. Et ce fut des chéris, chéris ou chérie, chérie et des, on te croyait morte, quelle horreur ! Et ta ziigounette, elle bande toujours aussi fort ?”
Là, je vis la Clara jeter un coup d’oeil en coin à mon pote pour voir s’il avait entendu la réflexion. Mais, il était dans les nuages, encore un qui perdait une occasion de conserver son intégrité.
A ce moment-là, le son d’un clairon tonitruant se fit entendre. Tous se calmèrent net. D’un seul mouvement, les corps se tournèrent vers l’issue de la place, côté rue des Tournelles. La foule s’écarta découvrant le spectacle d’une kyrielle de..........chevaliers sur leurs destriers, parés d’armures resplendissantes. Devant la procession d’environ 150 cavaliers, un chevalier vêtu d’une armure blanche frappée d’un écusson représentant une épée rouge sur un disque d’or. Il portait fièrement une oriflamme d’une blancheur immaculée où tranchait une croix couleur rouge sang. Merde, les templiers !
Après tout, pourquoi pas ? Plus, on est de fous, plus, on rit. Et contre l’homme en noir, nous ne serions jamais de trop. La parade se dirigea vers l’estrade et les chevaux en piaffants vinrent s’arrêter face à l’estrade. A cet instant, les Hum, Hum de la foule devinrent assourdissants. Deux chevaliers descendirent de leurs montures avec l’aide chacun d’un écuyer venu en courant à leur aide.
Les Hum s’arrêtèrent, bientôt remplacés par un tonnerre d’applaudissements. Mais qui pouvait bien être ces fiers chevaliers, me demandais-je. Cette fois-ci, Nathalie n’émit aucune suggestion.
Quand les chevaliers posèrent le pied sur la première marche de l’estrade, les applaudissements cessèrent brusquement. Sur celle-ci, tout le monde avait repris sa place, nous mêmes fûmes placés à la gauche de cette noble assemblée. Le chapeau pointu qui semblait présider se leva pour accueillir ses nobles hôtes. Il se mit à hurler sans doute pour que la foule l’entende.
“Chevaliers, mes chers chevaliers. Grand est notre contentement de vous voir présentement en notre compagnie. Soyez certain, mes seigneuries que la part que vous allez prendre dans la bataille qui nous unit aujourd’hui sera marqué à jamais dans notre histoire".
La foule murmure un Hum, un seul. Le chapeau pointu reprit, “Seigneurs chevaliers, le temps est venu de nous unir pour le grand combat. Avec nos destriers, nous allons affronter le mal". Là, je mets une parenthèse, les seuls destriers que j’avais trouvé dans les rues, c’est des voitures et elles avaient pas de sabots, mais des roues. Bon, laissons le continuer, “Peut-être est-ce notre dernier combat. Mais, nous allons faire en sorte que si notre seigneur Jésus ne nous donne pas la force, alors nous ferons en sorte que notre défaite coûte très chers aux forces du mal !” - et il termina par un Hum retentissant. Le Hum de chapeau pointu fut repris par la foule qui leva les bras vers les cieux.
Le chevalier leva les bras à son tour en criant, “Alléluia, au plus haut des cieux !” - Et son souhait fut lui aussi repris par la foule. Les chapeaux pointus, les chevaliers ayant mis pied-à-terre rabaissèrent les bras le long du corps avant de brusquement les relever pour une OIa en criant juste la fin du souhait, “Au plus haut des cieux !”
Mama, que c’est beau ! Je me penchais vers Lucien, “Une réminiscence ?”, parce que le délire là, il ne venait pas de moi. “Le Seigneur des Anneaux". - répondit-il du tac au tac.
Nous voilà bien, en plein délire cinématographique grâce à mon pote. Mais, si je me souviens bien dans le film, il y avait un tas de méchants et des pas beaux et des grands costauds en plus. Si, je me souviens encore, il y en avait même qu’étaient aussi haut qu’une maison de cinq étages.
Ils sont où ceux-là ? Vas-t-on être obligé de les combattre aussi. Du coup, les fiers chevaliers me parurent un peu légers, surtout que si je me souviens bien encore, du côté du bien, y’avait un super sorcier. A mon avis de notre côté, c’était plutôt la dèche. Peut-être, devrais-je me mettre en arrêt maladie ? Mais, non, ma conscience ne le supporterait pas. Jamais, je n’abandonnerais mes compagnons.........surtout pour me retrouver tout seul avec les supers méchants.
Bon, quand est-ce qu’ils vont finir les autres guignols avec leurs rites moyen âgeux ? Quand, il faut, il faut parce que à force d’attendre, non seulement, on va voir Esméralda se pointer et pourquoi pas Zorro avec son cheval et son grand chapeau, vu que mon pote avait tendance à se mélanger dans sa culture cinéphile. D’ailleurs, je vois très bien King Kong débarquer dans l’histoire.
Bon, les autres, ils n'ont pas finis encore finis avec les Olas. Même, Lucien s’y est mis. On dirait que la place bouge par vagues. Et tout ça fait comme un océan, un océan qui frémit à l’annonce de la future bataille.
Et tout d’un coup, moi aussi, je me lève, submerger par la frénésie et hurle avec la foule, “Au plus haut des cieux !”
Oups ! Ca soulage.
Brutalement, la foule se calme d’un coup, comme ça, sans prévenir. Et moi, je me retrouve tout seul, les bras en l’air et seule ma voix retentit dans un silence lourd d’une angoisse indéfinissable. Oups ! Je me sens un peu gêné.
Le chevalier, releva sa cape d’un blanc immaculé frappé de la croix rouge des templiers. Il leva les bras pour attirer l’attention de la foule. “Compagnons, Nous sommes réunis ici pour la bataille finale. La bataille qui doit conclure la lutte que le bien mène depuis la nuit des temps contre le mal. Nous sommes ses soldats, comme, nous sommes les soldats de Dieu ! Au nom de Dieu, l’unique, je vous demande de combattre jusqu’à votre dernier sang ! ”
“Hum !”, “Hum !”, “Hum !” - fut la réponse de la foule.
Dubitatif, devant autant de splendeurs à mes pieds étalé, je me penchais discrètement vers mon pote, “T’as entendu, il a dit jusqu’au dernier sang ?” - L’autre complètement exalté me répond, - “Je veillerais personnellement à ce que tu tiennes ta promesse Nabé". - Mais, qu’est-ce qui lui prend, j’ai jamais rien promis. Il est relou, lui !
Compte là-dessus, me dis-je dans ma tête. - “J’t’ai entendu Nabé et crois-moi, tu me prendras pas pour un con". - Ca, c’est cette salope de Nathalie qui lui a fait entendre ma pensée. -”Retire ça où j’te mets une patate dans ta gueule !” - Là, il exagérait mon pote. Je l’aimais bien, mais il y a des bornes qu’il ne faut mieux pas dépasser. Sans prévenir, je lui mis un violent coup de coude dans sa tronche de cake. Et Pan, prends ça dans ta gueule, connard !
Sur le coup, il s’effondra par terre, assommé. Et puis quoi encore, il s’imaginait pas qu’il allait me prendre pour carpette pendant trois millions d’années. Après tout, c’était moi le chef !
En plus, tous ces guignols m’énervaient. J’allais leur montrer qui j’étais. Je m’avançais sur le devant de l’estrade, me plaçais à côté du chevalier qui me regarda étonné, levais les bras pour fixer l’attention de la foule et me mis à déclamer.
“Camarades syndiqués !” - évidemment, nous n’avions pas la même culture et il n’était pas question que je renie la mienne. - “Ensemble, nous allons nous battre. Nous allons nous battre et vaincre. Suivez-moi et je vous mènerais à la victoire !” - et je terminais par un Hum retentissant.
Un silence glacé suivit mes paroles. Sur l’estrade, je n’avais pas l’air con avec mes bras désormais ballants le long de mon corps. Peut-être mettre les mains dans mes poches pour me donner un genre ?
Et, brusquement, un tonnerre d’applaudissement vint heurter mes pavillons auditifs. Un tonnerre, que dis-je, une cataracte d’applaudissements et de hourras. Manifestement, la foule venait de m’élire Maréchal, le grade le plus élevé dans l’armée des gueux.
Le sénéchal à mes côtés mis genoux à terre pour m’honorer avant de se relever. Il leva une main pour imposer le silence.
Une fois, la foule calmée, il annonça solennellement son intention de m’adouber chevalier.
“A genoux, postulant !”
A genoux, je me mis sous les yeux ébahis de mon camarade remis de son coup de bambou.
“Baisse la tête, postulant, en signe d’humilité !” - reprit-il de sa voix grave. Et ma tête se baissa. A ce moment deux écuyers vinrent lui porter une épée d’un certain poids à double tranchant. Le genre d’épée que les chevaliers utilisaient lors des tournois. Une épée non seulement aussi haute qu’eux et approchant au moins les quinze kilos. J’imagine, le truc à l’époque de la chevalerie, le chevalier peine à soulever son épée pour en frapper son adversaire. Le temps qu’il y arrive, le ninja lui a déjà collé une rafale de coup de savates dans sa tronche, exit le chevalier. Pour se battre avec des engins pareils, faut quand même être d’une débilité prononcée. Donc, le sénéchal met une plombe à soulever son épée
Enfin, il la rabat sur mon épaule droite. Nom de Dieu, ça fait un mal de chien. Il a même pas tenté de la freiner tellement, tellement elle est lourde. Pan ! Il m’a démis mon épaule droite.
En commettant cet acte, il psalmodie d’une voix haute et claire, “Je te fais chevalier au nom de dieu, de ses amis et tout son cousinage !”
Puis, il remet le couvert pour l’épaule gauche. Pan ! Tudieu que ça fait mal, il me démet l’épaule gauche. Maintenant, je ne peux plus bouger les bras, j’suis très content. Au moins, j’aurais une excuse pour me faire porter pâle.
Mais, non, le courage est ma seule vertu. J’appelle Clara à la rescousse, plutôt elle que mon pote qui me jette des regards malveillants.
“Oui, chéri, chéri ?” - dans ses yeux se lisaient l’admiration que mon nouveau grade lui inspirait.
“Remets-moi les épaules !” - lui intimais-je impérieux.
“Pas de problème, chéri, chéri". - m’assura-t-elle en se déplaçant et en me prenant par derrière. Quand, je dis par derrière, je m’entends, elle me saisit par les épaules et me souleva d’un seul coup. Ca fit Crac une fois, ça fit Crac deux fois et je me sentis mieux.
“Merci, ma chérie". - Mais, qu’est-ce que je viens de dire, je viens de l’appeler chérie et l’autre naze de Lucien qui me jette un regard noir.
Qu’est-ce qu’elle fait aussi sec la Clara, elle se frotte à moi en ronronnant. Alors-là, je déteste, je déteste qu’on se frotte à moi comme une chatte en chaleur. Du coup, je hélais les deux écuyers, “Virez-moi ça !”
“Chéri, chéri !” - fut ses seuls mots avant que mes deux fidèles serviteurs l’envoient valdinguer de l’autre côté de l’estrade.
Son chéri, chéri fut aussitôt près d’elle. Sauf que moi, j’avais autre chose à faire que de m’occuper d’eux. J’étais le chevalier sans peur et sans reproche. Pourtant, il me manquait quelque chose ? Ah, oui, l’insigne de mon grade et celui-là, le sénéchal le possédait. Je lui arrachais son écharpe blanche pour la nouer autour de ma taille, il ferma son gueule.
Forcément, puisque j’étais le chef.
La foule attendait, silencieuse, la décision qui allait impliquer son destin, ma décision.
Après, la manière dont je m’étais impliqué, il était plutôt dans mon intérêt de leur dire quelque chose de percutant. Autrement, le bûcher risquait d’être ma couche pour cette nuit.
Je toussais pour m’éclaircir la voix, ils arrêtèrent de respirer.
Pour la première fois, je ressentis ce que devait ressentir les Rolling Stones lors de leurs grands concerts. C’était la même, un sentiment de puissance qui vous balayait. A part qu’eux, avant de jouer, ils connaissaient exactement le nombre de places vendus. Moi, c’était du pur bénévolat, du pur désintéressement. Néanmoins, je comptais bien me rattraper après la victoire.
Depuis le temps que je jouais au con, mon tour de prendre les autres pour des cons venait enfin.
“Tu perds le fil". - me suggéra Nathalie. - “Tu dois te reprendre, cette réalité n’est que la projection de vos fantasmes. Cette fois-ci, tu contrôles. Avant, tu vivais la revanche que te faisais subir Lucien, ne tente pas à ton tour de leur faire vivre la tienne".
Mais, qu’est-ce qu’elle racontait celle-là ? Je tentais seulement de sauver l’humanité comme elle le souhaitait elle-même d’ailleurs.
“Oui, mais ton âme commence à glisser du côté obscur. Si, tu ne fais pas attention, elle finira par te recouvrir en totalité. Te souviens-tu de l’homme en noir ?”
Évidemment, que je me souvenais, qu’est-ce qu’elle croyait ?
“Alors, reste ce que tu es, un petit con".
Un petit con de maréchal, tu devrais dire, pensais-je pour lui clouer le bec. Mais, celui qui clouera le bec à Nathalie est encore dans le ventre de sa mère.
“Et, comment, tu vas faire pour vaincre l’homme en noir, monsieur le maréchal des logis ?”
Des logis, ta mère, oui - pensais-je.
“Ne sois pas grossier, s’il te plaît.”
Ah, en plus, elle me donnait des leçons. “Si, t’as des suggestions, c’est le moment, avant que tout le monde s’énerve.” - lui dis-je. En effet, le temps des parlottes et des pow-pow était terminé. Il fallait faire vite avant d’être lynché en couleur. “Sans commentaire". - fut sa réponse. La saleté, elle me laissait tomber.
“Un cheval !” - hurlais-je pour me faire entendre. - “Mon royaume pour un cheval !” - Qu’est-ce que je racontais là ? Je ne fuyais pas, au contraire, je déclenchais l’offensive. Et en plus, je ne suis jamais monté à cheval.
Un écuyer s’approcha tirant par ses rênes un cheval d’une blancheur immaculée. Décidément, ces chevaliers s’imaginaient représenter le camp du bien. Pourquoi choisir pour cela l’ordre des templiers, alors que le dernier avatar en France, l’ordre du temple, s’était plutôt rangé du côté du mal en se massacrant à tire-larigot. Moi, j’aurais été plus pour les Cathares, eux au moins, ils n’avaient massacré personne, ils s’étaient plutôt fait massacrés.
Problème donc, je n’étais jamais monté sur un canasson et je me voyais pas vraiment commencer en ce jour funeste.
Un geste de répulsion me secoua lorsque l’écuyer m’invita à monter sur celui qu’il nomma “Brocéliande”. Brocéliande comme la forêt où Merlin l’Enchanteur reste prisonnier de la fée Morgan. Pas vraiment de bon augure ?
Le sénéchal devant mon geste de recul se méprit. Il cria aux écuyers, “L’armure de Monseigneur, vite !”
Qu’est-ce qu’il a dit, lui, une armure ? Mais, mais, j’ai pas besoin d’une armure, moi !
“On va à la guerre, n’oublie pas". - me rappela Nathalie.
La guerre, quelle connerie ! Sauf que cette fois-ci, on savait plus du tout pourquoi on se battait, le compte en banque des riches, l’appropriation de territoire, l’extension d’une zone d’influence, la folie psychopathe d’un dirigeant ? Ah, oui, sauver l’univers avant que les différents plans de l’espace/temps ne finissent par se percuter et détruire tous les réels.
Ah, oui, l’anti-matière aussi. Pourquoi, elle m’en veut à moi ? elle a fait de moi l’épée du destin, et en parlant d’épée, y’en a une qu’amène un écuyer. D’autres portent des morceaux d’armures.
Ils commencent d’abord à m’enlever l’écharpe, à me triturer, à me prendre les bras, mes jambes et à leur astreindre à des torsions. A peine, avais-je mis la cotte de maille que je faillis m’écrouler à terre tellement ce truc était lourd. En fait, ils me collèrent un tabouret sous les fesses pour me mettre la cuirasse. Ils se mirent à deux pour me relever afin de me mettre les jambières. L’épée qu’on me colla dans la main gauche me fit pencher à gauche. Un des écuyer monta sur le tabouret pour me colle un heaume sur la tête, un heaume avec une plume blanche, histoire que l’ennemi ne me perde pas de vue. Un autre me colla dans les bras un écu marqué d’une croix rouge, tellement lourd que je me mis également à pencher en avant. C’était pas le moment d’éternuer, autrement toute la quincaillerie allait se retrouver par terre.
Avec le heaume sur la tête, je n’avais qu’une meurtrière à travers le casque pour voir autour de moi. Déjà que j’arrivais même pas à soulever un pied, on se demande comment j’aurais pu soulever l’épée. L’un d’eux renoua l’écharpe à la taille. J’avais donc sur moi tous les signes du commandement.
“Allons-y, monseigneur". - me pria le premier écuyer. Car même entre eux, il y avait un ordre de préséance.
Allons-y, où ? Il est malade celui-là ! Je vais aller où avec cette boîte de sardine sur le corps. J’essaie de soulever un pied, nada. Même pas le doigt de pied n’a bougé. Les autres, ni une, ni deux, ils me soulèvent par les coudes et m’emmènent jusqu’à l’escalier. Un escabeau m’attend près de Brocéliande, peut-être que mon épée s’appelle Escalibur et que moi, je suis l’incarnation du roi Arthur, après tout, on ne sait jamais, vu que les fantasmes de mon pote sont un peu baroques. Mais, alors, où est donc Guenièvre ?
“C’est Clara". - suggéra Nathalie pour se rire de moi. Elle, depuis qu’elle fréquentait les humains, elle devenait cabotine. Et de toute façon, je ne voyais pas Lucien en Lancelot du Lac, il ne savait pas nager.
Oh-là-là, que c’est difficile de monter sur un canasson avec au moins soixante kilos de ferraille sur le dos. Ils s‘y mirent à six pour arriver à me maintenir droit sur la selle. A travers, la meurtrière, j’aperçus la foule au milieu des chevaliers qui s’étaient remis en selle en même temps que moi.
Et Nathalie, qu’allait-elle devenir ? - “Je m’en occupe". - affirma Clara.
A ce moment, je voulus donner une tape affective à Brocéliande. Donc, je me penchais légèrement. Le poids de l’armure me coucha directement sur son encolure, complètement paralysé. Un instant interloqué, tous les chevaliers firent de même en se pliant sur l’encolure de leurs destriers. Sérieux quand on représente l’autorité, on est pas les moins bien placé.
Mais, tout ça, ne me disait pas comment me redresser.
C’est pas que je sois trop frêle, non. Je pense que je suis bâti comme la plupart des mecs, musclé, pas plus, pas moins. Alors que je n’arrive pas à me redresser, ça fait quand même un peu trop. Jamais, on ne pourrait se battre dans ces conditions. Une décision doit être prise, je me laissais tomber à terre. Qu’est-ce que firent les chevaliers, ils se laissèrent tomber à terre.
Des écuyers se précipitèrent. - “Enlevez-moi cette armure !” - leur ordonnais-je. Bientôt, je ne fus plus revêtu que de ma cotte de maille recouverte d’une tunique bleue ornée d’une croix verte. Bientôt, les chevaliers furent dépouillés de leurs armures qui gisaient à terre.
“Nathalie,” - appelais-je - “tu dis à Clara de ramassez le tout. On le vendra au kilo après la bataille". - “Ca marche". - fut la réponse.
Sans aide, je me rétablis sur mon canasson. Sérieux, je me sentais plus léger. Même l’épée me parut légère.
“Chevaliers !” - crias-je. - “A vos montures !”
Tous se remirent en selle.
Je tirais mon épée pour l’élever vers le ciel. - “En avant, la cavalerie !”
Là, je dois dire que je me trompais d’époque, mais tout le monde compris. Les chevaliers s’écartèrent pour me laisser prendre ma place à leur tête. La foule se manifesta en criant “Hourra ! Hourra !”
“Clara,” - pensais-je. - “prends Nathalie dans tes bras et essaie de me coller de près.”
“D’accord". - m’assura-t-elle par l’entremise de Nathalie.
Brocéliande n’était pas le genre de cheval nerveux, il ne risquait pas l’embolie. Et sur son large dos, finalement, je me sentais en sécurité, prêt à affronter tous les dangers. La rue Birague qui mène directement rue Saint Antoine nous tendait les bras. La foule s'écarta pour nous laisser passer. Notre colonne faite d’à-peu-près cent cinquante chevaliers, les étendards flottants au vent se mit en marche.
La rue Birague ne faisant qu’à peu près cinquante mètres. De la place, on pouvait voir les lignes sombres des forces ennemies. les soldats restaient toujours immobiles, le regard fixé devant eux, sans bouger, tous armés d’un bouclier et d’une lance. Ouais, c’est pas gagné tout ça. La foule s’est retirée derrière nous et dans les mains de tous des armes à bout tranchant, mais pas d’arme à feu. Décidément, mon pote n’appréciait pas les films genre Terminator, là où ça canarde à tout va.
Maintenant, nous étions à peine à trente mètres de la ligne de défense ennemie. Je levais mon bras armé pour arrêter les cavaliers. Les chevaux piaffaient, les hommes s’impatientaient. Une idée me vint, pourquoi l’anti-matière avait-elle besoin de lever une armée ? N’était-ce pas un leurre pour retarder notre rencontre ?”
“Sûrement, mais, il nous contraint de faire avec". - me répondit Nathalie. “C’est ce que je disais, il nous retarde".
Elle avait raison, mais, il n’y avait pas grand chose à faire, sinon se battre. Je levais à nouveau mon épée en me mettant debout sur mes étriers. Me retournant alors vers ma troupe, lui criais “En avant !”
A ce moment, un détail me frappa, des vestes jaunes se pressaient dans les couloirs des immeubles brandissant des balais et des pelles. Toujours efficace, les services de l’hygiène de la mairie comptaient s’occuper du nettoyage après la bataille, à moins qu’ils ne se battent avec nous. Et, ça, ça serait formidable, le bas peuple se mobilisant pour une juste cause !
Devant nous, l’ennemi avait baissé ses lances. Heureusement, pour les chevaux, ils étaient carapaconnés comme des auto mitrailleuses. Nous allons les balayer.
Les chevaux se mirent en branle. Ils n’avaient que trente mètres pour prendre de l’élan. En fait, à cause des voitures garées, il n’y avait que quatre cavaliers de front, ce qui évidemment réduisait l’effet de notre puissance de choc.
Je me rassis sur ma selle, l’épée levée en criant “Hourra ! Hourra !” Un Hourra qui fut repris par tous les cavaliers et la foule. Le choc fut terrible. Le barrage ennemi prenait toute la rue avec au moins dix rangées de soldats. Les trois premiers rangs furent littéralement anéantis par la puissance de nos destriers. Bientôt, les corps s’accumulèrent sous les sabots, et tous, nous nous mîmes à ferrailler pour sauver nos vies en tuant le plus d’ennemis possibles. D’ennemis qui d’habitude ne devaient être que de simples badauds se promenant dans les rues. Bref, de simples parisiens comme nous, aujourd’hui du côté obscur.
Ma côte de maille me préserva de deux ou trois coups de lance. Trois têtes éclatèrent sous la force de mes coups. Brocéliande ruait au milieu de la multitude des ennemis. Sous les coups de ses sabots, d’autres soldats tombèrent. Mes braves chevaliers frappaient de taille et d’estoc traçant une route sanglante. Je dois avouer que je vis avec regret plusieurs des nôtres vider les étriers et se faire étriper par les lanciers une fois à terre. Mon écu fut bientôt cabossé par les coups reçus. Un coup au visage fit couler mon sang d’abondance, mais, je me tins solidement sur mes étriers. Les forces adverses restaient fort nombreuses et je pus constater de ma hauteur la venue de nouveaux bataillons de l’ordre noir. Ils vinrent tellement nombreux que la ligne de mes chevaliers commença à plier devant le nombre.
Je dus hurler pour me faire entendre au milieu du tumulte, “Au nom de Dieu, sonnez l’olifant !”
Et le son du cor retentit s’imposant au dessus du fracas. Le son du corps qui appelait la milice à pied de la guilde des marchands. Le choc fut si formidable que les lignes de l’adversaire furent rompues, libérant ainsi mes chevaliers d’une possible déroute.
Je hurlais à leur intention, “Ralliez-vous à mon panache blanc !”
Il était indispensable de conserver leur force offensive. Une fois les survivants rassemblés autour de moi, je fis à nouveau sonner l’olifant pour la charge finale. Les chevaux piétinèrent les cadavres. Le sang giclait tout autour de nous. L’odeur et la chaleur devinrent difficilement supportables. Pourtant, la fièvre du combat nous rendait insensible. Seul l’envie du combat nous tenait, l’envie du combat et l’espérance en la victoire.
Les miliciens de la guilde s’écartèrent vivement alors que la course des chevaux adoptait une vive allure. Le hourra des chevaliers domina le tumulte et le son du cor nous accompagnait.
Devant nous se trouvait l’ennemi et au loin la colonne de la Bastille comme la promesse du trophée de notre future victoire. Les rangs ennemis plièrent devant notre charge furieuse. Les bras armés des chevaliers frappaient, creusant de sombres sillons. La puissance de nos destriers renversait les plus hardis de nos ennemis. D’autres chevaliers tombèrent sans que notre course ne s’arrêta. Derrière nous, la milice terminait le travail et la population du Marais n’était pas la dernière à achever les blessés.
De son côté, les bataillons ennemis faisaient aussi sonner leurs olifants, mais leurs notes n’étaient pas aussi claires. Les nôtres chantaient l’espoir et la confiance, les leurs parlaient de désespoir et de monde sans joie. Un monde sans musique, sans cerfs volant, sans amour et sans espoir. Un monde où jamais, je ne voudrais vivre. Un monde contre lequel, je me battrais jusqu’au dernier de mes chevaliers et jusqu’à mon dernier souffle.
Le combat cependant était rude, sans que merci ne fut accordé à l’un ou l’autre des adversaires.
“On perd notre temps ! “ - s’insurgea Nathalie dans ma tête. - “Tu ne comprends pas qu’il nous manipule. Que tout cela n’est qu’illusion !”
Ce n’était pas vraiment le moment de me prendre la tête. Mais, cependant, je pris le temps de lui répondre tout en tranchant une tête. “Tu crois vraiment que je n’ai pas autre chose à faire qu’à écouter tes élucubrations, par exemple survivre, tu crois pas ?”
“Arrête de te battre et l’illusion cessera !”
Arrêter de me battre, non, mais, elle est malade ! Un coup de lance faillit me percer le flanc, j’enfonçais mon épée dans l’oeil du malotru. Un autre coup d’épée sur la gauche me libéra d’un qui s’apprêtait à enfoncer sa lance dans le poitrail de Brocéliande.
Si tout cela n’était qu’illusion alors, c’était une illusion incroyablement réelle. Le genre d’illusion qui te tranchait la tête et qui te laissait sans voix.
“Ah, ouais et comment, je fais ?”
“Tu t’arrêtes, tu jettes ton épée, tu te retournes et tu t’éloignes de cet endroit qui n’a pas d’existence réel, voilà ce que tu fais !”
Elle en a de bonnes. Là, tout de suite, je suis un chevalier, que dis-je chevalier, commandeur de l’ordre des templiers. Un commandeur en train de se battre pied à pied pour sauver un mode de vie capable de distiller un esprit de liberté. En plus, je prenais grave mon pied, à me battre à la tête de vaillants paladins, prêts à mourir sans réclamer aucun dû pour leur sacrifice. Jamais plus, je connaîtrais un tel sentiment de puissance.
“Justement". - me reprit Nathalie. - “Il se sert de ce sentiment de puissance pour te perdre et diluer ta résistance jusqu’au moment où il pourra t’absorber".
En attendant, nous continuions à combattre et à enfoncer l’ennemi. En continuant avec la même fureur, nous allions les réduire définitivement.
“On en discutera devant un café sur la place". - lui dis-je pour couper court.
L’élan fut finalement coupé tellement d’adversaires se pressaient en devers nous. Nous dûmes frapper et frapper encore. Nos bras et nos corps étaient tétanisés par l’effort concédé, mais la rage de vaincre nous tenait. Et de taille et d’estoc, nous frappâmes, frappâmes jusqu’à être couvert du sang de nos ennemis. Les milices en bon compagnon faisaient merveilles, même si leurs rangs s’étaient fâcheusement éclaircis depuis le début de l’engagement. Au milieu de la mêlée, une colonne de drags queens faucille à la main, telles des louves, traçaient elles aussi un sillon sanglant dans les rangs adverses.
Et brusquement au bout de la rue Saint Antoine aboutissant sur la place de la Bastille, des boeufs firent leur apparition semblant tirer une lourde charge dont la vue me restait encore dissimulée par les bâtiments. Continuant à ferrailler, je gardais néanmoins un oeil sur ce qui ne manquerait pas d’apparaître bientôt. Les boeufs étaient menés par des êtres humains d’une largeur d’épaule remarquable. Chacun d’eux portaient de grands fouets avec lesquels ils frappaient les animaux en les encourageant de la voix. Ca, je pouvais le voir sans entendre les cris qu’ils proféraient.
L’avantage que ce mouvement nous apportait, c’est qu’ils bloquaient la venue de renfort de ce côté là et nous permis de contrôler les rues adjacentes. Les rangs de l’adversaire démunis de renforts finirent par être réduits à peau de chagrin. Il n’en resta bientôt qu’une dizaine regrouper comme des rats en cercle pour nous faire face. Mes chevaliers et messires de la milice, nous avions bien combattu. Le peu qu’il restait de la vermine de l’ordre noir ne méritait pas que je m’en occupa. Nous, nous les laissâmes à la colonne des drags queens.
Cependant, ces indignes mercenaires avaient détourné notre attention du char tiré par les boeufs. En fait, de boeufs, il n’y avait plus. Par contre un immense cadre aussi haut que les immeubles barrait désormais l’accès à la Bastille. Ce cadre était recouvert d’un immense voile noir. La victoire était complète. La milice de la guilde des marchands, aidés des commandos de drags queen, dressait déjà les pals aux milieux des trottoirs pour y enfourcher le monceau de cadavres et de blessés. Ainsi, l’horreur de la punition servirait d’exemple pour tous ceux qui chercheraient à nuire à notre mère, la démocratie.
Lucien, Clara avec Nathalie dans ses bras avait fini par me rejoindre. Je lus dans les yeux de Clara toute l’admiration que mes actes de bravoure lui inspiraient. Et nombreux étaient ceux qui me portaient semblable admiration. Après tout, ils avaient raison, j’étais l’incarnation même du noble paladin. A ce moment, même notre attention fut à nouveau attirée par le cadre noir. Et brusquement le silence se fit, pesant, hostile, menaçant. Tous les regards se tournèrent vers lui, interrompant les empalements. Au pied du cadre se tenait.........l’homme en noir. Il était toujours vêtu de sa redingote noire et de son haut de forme, Baron Samedi, sorti tout droit du vaudou. Il regardait droit devant lui, dans une immobilité sépulcrale. L’image même de la désespérance. J’en retirais mon heaume pour me mettre plein les yeux du spectacle. Des cris de terreur vinrent frapper mes oreilles. Un mouvement se fit parmi mes troupes. Les chevaux saisis d’une nervosité soudaine se cabrèrent mettant à bas quelques chevaliers avant de prendre le mord aux dents. Surprise, la foule qui avait envahi la rue Saint Antoine pour assister aux supplices n’eut pas le temps de s’écarter avant que les chevaux ne renversent les badauds comme des pantins. Certains furent piétinés faisant gicler des jets d’hémoglobines sur un sol déjà saturé.
Le foule, peu à peu fut prise d’une terreur hystérique. Il y eut une immense clameur, une clameur exprimant la peur la plus totale. Puis, la panique gagna les badauds d’abord, les drags queens ensuite. Tous se mirent à courir pour se réfugier dans le marais afin de s’enfermer chacun chez soi à double tour. Dans la panique générale, d’autres furent piétinés ajoutant encore à la confusion. De la fière armée, il ne resta bientôt plus rien et dans la rue Saint Antoine, seuls les empalés et les cadavres au sol demeurèrent.
Un instant détourné, mon attention se reporta sur l’homme en noir. Il n’avait pas bougé, semblant nous narguer. Il était là enfin devant nous. Nous qui l’avions cherché depuis si longtemps, en fait, toute la matinée.
Enfoiré, maintenant, je te tiens et tu vas me rendre gorge !
“On se le fait ?” - nous interrogea Nathalie.
“Je veux, mon neveu". - répondîmes-nous en choeur.
A ce moment, l’homme en noir se retourna et saisit une corde qui pendait le long du cadre. Des deux mains, il tira et le voile noir qui le recouvrait vint s'abattre à ses pieds découvrant un immense miroir.
Ouh-là-là, il faisait dans la mégalomanie. Il avança et passa au travers. Exit, le mec.
Faut pas qu’il croit qu’on allait le laisser se carapater comme ça. L’autre, il fait un coucou et se la joue à la file de l’air. C’est prendre les gens pour des cons. Moi, qui voulais lui demander un autographe.
Nous n’hésitâmes pas. A la une, à la deux, on se dirigea vers le miroir et on le traversa. “Peut-être désirait-il être suivi ?” - suggéra Nathalie au moment où nos jambes traversaient le miroir. Alors, là, bravo, c’était bien le moment de nous dire ça. Juste quand c’est trop tard !
Le passage ne ressembla pas aux autres. En effet, nous ne traversâmes pas parce qu’on resta bloquer dans une espèce de limbes où le rien était la règle. Nous avions la certitude d’être côte à côte sans pouvoir s’apercevoir. Et brusquement, le rien fut zébré d’éclair, donc nous n’étions pas dans le rien, mais dans un tout indéterminé. Les éclairs devinrent tellement intenses et tellement nombreux que l’atmosphère se chargea en électricité. A tel point que nous fûmes expulsés comme un bébé du ventre de sa mère.
XXV
Nous atterrîmes dans la rue......Saint Antoine. Au niveau de la place de la Bastille et, toujours en plein milieu de la chaussée provoquant un embouteillage. Du coup, les voitures font un boucan d’enfer en nous klaxonnant après. Derrière nous, le miroir a disparu. Nous avons tous une drôle de touche, Lucien, Clara en walkyrie et moi en chevalier templier sur son canasson.
“Brocéliande n’a pas aimé, canasson". - me souffla Nathalie.
Qu’est-ce qu’elle me racontait, Brocéliande comprendre l’humain ? Voilà donc une drôle d’histoire.
“Qu’est-ce que tu me chantes, Brocéliande, il parle pas humain ? Il parle cheval.”
“Ne crois pas ça". - me fit-elle. - “Il comprend et parle humain, c’est le langage cheval qu’il ne parle plus".
C’est nouveau !
Un coup d’oeil à Clara m’apprit que Nathalie n’était plus dans ses bras.
“Eh, t’es où la grosse ?” - lui demandais-je. Il était évident qu’elle était quelque part, puisqu’elle avait causé.
“Je suis dans la culotte de Clara. Je suis pas plus grande qu’une puce".
“Dans ma culotte !” - s’offusqua Clara en posant la main sur son mont de Vénus. “Oui, dans ta culotte et t’as vraiment un gros machin". - se moqua-t-elle. Clara piqua un fard en retirant sa main comme si elle avait touché un crapaud. Un oeil à mon pote m’indiqua qu’il allongeait une gueule de crocodile.
“Salope!”- se permit Clara.
”Autant à ton service". - lui rétorqua Nathalie.
“Qu’est-ce qui t’es arrivé ?” - lui demandais-je, histoire de remettre les pendules à l’heure.
“C’était un piège pour me détruire et pour que vous vous retrouviez seuls. Dans cet affrontement que vous n’avez que partiellement perçu, c’est l’anti-matière qui a été annihilée. Comme, vous voyez, j’ai survécu à taille réduite......dans la culotte de Clara". - rigola-t-elle.
“Gourgandine !” - rétorqua l’interpellée.
“Comment, tu fais pour ne pas absorber Clara ?” - demandais-je.
“Parce je suis de la taille d’un insecte et que j’ai des pattes pour retenir la cape autour de moi. Satisfait ?”
Les klaxons se firent plus impératifs. Au milieu de la chaussée, on n’avait pas l’air d’abruti à parler de nos petits problèmes.
L’un d’eux sans doute à bout chercha à nous insulter, “Eh, les mabouls, vous prenez racine ou quoi ?” - C’est qu’ils devenaient grossiers tous ces pollueurs. Heureusement que le maire de Paris allait leur faire la peau. En plus, c’est à moi, le chevalier, qu’ils s’en prenaient.
On ne peut pas dire, mais Brocéliande n’était pas trop pratiquo pratique en milieu urbain. Dans ma tête une voix inconnue résonna, “C’est toi qu’es pas pratiquo pratique, eh bounane !”
“Qui c’est qu’a causé ?” - exigeais-je.
“Brocéliande". - me répondit Nathalie.
Brocéliande, parler ? Mais, on était où là ? Maintenant, les chevaux se mettent à causer. Et puis quoi encore ! Est-ce que moi, je leur murmure à l’oreille ? Non ! Alors, pourquoi qu’il cause ?
“Sale réactionnaire !” - reprit la même voix.
Moi, réactionnaire ! Non, mais ça va pas ! Je suis un pur produit de la révolution française, un ardent républicain ! Qu’est-ce qu’il me chante ? Saleté de canasson, me traiter de réactionnaire, j’y crois pas !
Il n’y eut pas de réponse, seulement Brocéliande se cabra sans prévenir, me faisant vider les étriers. Le cul par terre et douloureux, je le maudis jusqu’à la dix huitième générations et même celle de ses cousins.
“Il est pas content". - se moqua Nathalie.
“Toi, le moucheron,” - répondis-je fâché en me relevant - “tu la fermes !”
A ce moment les klaxons reprirent de plus belles. Un conducteur sortit sa tête pour nous interpeller, “Eh, les bouffons, vous voulez qu’on vous dégage !” Des automobilistes commencèrent à sortir aussi de leurs véhicules. Effectivement, il serait peut-être temps de se casser, fisa fisa.
“On y va !” - intimais-je à mes compagnons. Je pris Brocéliande par la bride pour éviter qu’il se barre, vu le sale caractère qu’il venait de manifester.
Une fois sur le trottoir, on essaya de se faire le plus petit possible, mais difficile avec Brocéliande. Peut-être le vendre à la boucherie ?
“Même en couleur n’y pense pas !” - se révoltèrent Nathalie, Clara et Lucien. Merde, ils s’étaient organisés en soviet. Certainement dans le but de déstabiliser la légitimité républicaine que je représentais.
Des enfants s’arrêtèrent, conduits par une maîtresse d’école.
“Madame, madame, y’a des clowns, regardez, y’a des clowns !”
Des clowns, mais qu’est-ce qu’ils racontent ces sales mioches ? Où, ils voient des clowns ?
“Eh, regarde le cheval ! Oh, il est trop !”
Un petit garçon s’approcha de Brocéliande pour caresser son poitrail. L’autre, qu’est-ce qu’il fait, il lui parle. Oui, il lui cause comme s’il était au café du commerce. Parce que dans notre monde des chevaux qui parlent, c’est complètement normal ! Y’a pas plus normal, c’est sûr.
“Alors, petit, ça va ? Moi, j’aime bien les petits enfants".
Le gamin le regarde étonné. Puis, se dirige vers sa maîtresse en désignant du doigt Brocéliande. “Madame, madame, il m’a parlé. Je vous jure, m’dame, il m’a parlé". Qu’est-ce qu’elle fait la maîtresse, ni une, ni deux, elle lui colle une tarte en lui disant que ce n’est pas joli de mentir.
Ah, l’autorité, j’ai toujours dit que rien ne pouvait remplacer l’autorité.
Eh, voilà, quand on donne la parole aux animaux, faut pas s’attendre à ce qu’ils fassent dans la discrétion.
Bon, c’était pas tout. Il allait falloir se bouger. Rester là ne servait à rien. Ici, tout paraissait normal. Les voitures polluaient comme d’hab, les automobilistes râlaient comme d’hab, y’avait même des pervenches qui collaient des amendes sur les barres prises. Heureusement que le maire de Paris va nous mettre des vélos gratos à disposition. Ca nous changera de ces sales voitures qui polluent.
Peut-être qu’il pourrait aussi nettoyer les murs de la ville de toute une publicité qui pollue également la vue.
Pour le moment, c’est les gamins qui commençaient à être encombrants, à tâter nos vêtements, à caresser Brocéliande. Même un qui souleva la tunique de Clara en s’exclamant, “Oh, elle a une grosse bosse !”
Vexée, la Clara lui colla une baffe et s’adressa méchamment à sa maîtresse, “Tu vas dégager avec ta meute avant que je les scotche au mur".
“Eh, la meuf, elle nous menace. La salope !” - se mit à crier l’un d’eux.
Tous les gamins se mirent à entourer Clara. Ils paraissaient complètement déchaîner. - “Eh, m’dame, comment tu nous cause. Eh, c’est pas possible !” - Le garçon qui avait déjà soulevé la tunique de Clara récidiva, cette fois-ci en montrant aux autres, la bosse dans la culotte. “Eh, c’est même pas une meuf, c’est un keumé !” - et de lui balancer un coup de pied. - “Sur la vie de ma mère, c’est un sale pédé !” - ajouta un autre en lui balançant à son tour un coup de pied. “T’as vu la bosse, cousin !” - rajouta un troisième. Une petite fille poussa ses voisins en criant, “J’veux voir ! J’veux voir ! J’veux voir !”
C’est qu’ils s’y mettaient tous, ces petits salopiots, à donner des coups de pieds et des coups de poings à Clara. - “Bande de petits salopards, je vais vous apprendre à respecter une dame !” - Elle réussit à en claquer deux ou trois, mais la bande était trop nombreuse. Nous, trop surpris pour réagir dans l’instantané, on regardait bêtement le lynchage. Y’a même un p’tit qui sortit un poing américain. Un autre un cutter et un autre encore un pistolet à plomb. Enfin, en espérant que ce fut un pistolet à plomb !
Si, on laissait faire, elle allait finir dans une caisse en sapin vu que la maîtresse n’en avait rien à faire. Elle caressait Brocéliande. Salaud ! Il était comme Lucien, il s’arrogeait la meilleure place.
Lucien s’énerva, “Eh, les mômes, dégagez et tout de suite !”
Les gamins furent effrayés par ce grand échalas, les bras et la poitrine plein de tatouages. Plein de tatouages, mais qu’est-ce que je raconte ! Je lui jette un oeil, il a effectivement le corps couvert de tatouages représentant des dragons et des serpents enroulés autour de corps de femmes. Tout ça en kaléidoscope et en couleurs.
La maîtresse se permit d’intervenir, mais elle fut violemment prise à parti par Lucien, “Tu prends tes cliques et tes gamins et tu te tires, la grosse !”
Elle emmena ses gamins après les avoir remis en rang. Clara était couverte de bleus. Ils n’y avaient pas été de main morte les mioches. A notre époque, ils se permettent tout et n’importe quoi. Même frapper leurs profs. En attendant, il fallait bouger. Mais dans ces accoutrements, ça risquait de ne pas le faire.
Aller chez moi ? Avec Brocéliande, ça ne le ferait pas non plus. Chez moi, y’ a pas d’herbes à brouter. D’ailleurs, la question se posait plutôt du comment nous allions faire pour lui assurer sa pitance.
“Où peut être l’homme en noir ?” - demanda Lucien.
“Comment le retrouver dans ce foutoir ?” - intervint Nathalie.
“Bon,” - décidais-je. - “on se déplace, boulevard Richard Lenoir. On aura plus de place pour se bouger. Ici, on se marche dessus et on bloque la circulation....Pour, Brocéliande, il faut réfléchir à ce que nous allons faire ?”
“ Ce que nous allons faire, rien du tout ! Il reste avec nous !” - Ca, c’est mon pote qui parle. “Je te suis !”- Ca, c’est Clara. “Il faut garder la communauté soudée". - Ca c’est Nathalie. Mais, je ne savais pas qu’elle avait été au cinéma.
“Je suis d’accord et toi qu’est-ce que tu en penses ?” - Ca, c’est Brocéliande et c’est à moi qu’il pose la question.
“Je pense que l’union fait la force". - fis-je hypocrite. - “Le seul problème, c’est que tu prends de la place".
“Tu me verrais bien en saucisson, n’est-ce-pas ?”
Alors, là, il ment parce que même en rêve, je n’avais pas eu une telle pensée. En plus, il n’avait même pas pu l’entendre par l’intermédiaire de Nathalie puisque je ne l’avais jamais eu. Finalement, c’était un fouteur de merde, ce mec. “Autant à ton service". - osa-t-il à mon adresse.
“Bon, vous arrêtez, ça devient pénible". - nous interpella Clara.
“C’est lui qu’a commencé". - bougonna Brocéliande.
“C’est bon, je m’excuse. Allez, on se sert la pince !” - Là, je crois que je m’étais avancé, vu le poids de son sabot. - “On fait comme ci". - lui signifiais-je prudemment. -” et peut-être qu’on devrait se trouver des fringues ? “ - ajoutais-je.
C’est pas que le boulevard Richard Lenoir soit loin, en fait de l’autre côté de la place et nous nous étions au niveau de la Banque de France. Malgré tout, le chemin fut un peu ardu à cause de la curiosité que nous soulevions. Mon épée, avait beaucoup de succès, notamment avec les enfants qui s’amusaient à jouer aux chevaliers. Les gamins voulaient tous monter sur Brocéliande, voyant en lui l’un des poneys du jardin des Tuileries dévolus à la promenade des enfants.
Bref, ce fut un parcours du combattant. Il nous fallut remonter le boulevard pour se planquer dans les espaces verts avant que les badauds nous lâchent. Ce n'est pas en faisant les clowns qu’on allait pouvoir avancer. Il nous fallait des fringues avant de repartir à la recherche de l’homme en noir.
“Il a perdu une grande partie de son énergie négative". - nous rappela Nathalie- “et il va courir moins vite".
“C’est ça, entre deux portes.” - rigolais-je avant d’ajouter à l’attention de Lucien, “Tu pourrais pas fermer ta chemise et baisser tes manches".
Vexé, il me reprit, “Ca veux dire quoi ?”
“Ca veux dire, planque tes tatouages, tu vas finir par nous faire remarquer".
“T’as vu ta tronche à toi ? Occupes-toi de toi avant de chercher des poux dans la tête des autres !”
Bon, si on ne peux plus parler à personne. Autant la fermer. C’est ce que je fais, je la ferme. Mais, ça ne règle pas l’histoire des fringues. Et Brocéliande qui est en train de brouter les massifs de fleurs. Il me vint quand même une idée, “Et si tu parasitais Brocéliande au lieu de rester dans la culotte de Clara ?”- dis-je à Nathalie.
Ce fut Clara qui protesta, “Ah, non, je la garde, elle me gène pas du tout. Et après tout, entre femmes, il faut bien s’entraider".
Bof, sans commentaires.
“Et pour les fringues, y’a qu’à les voler. C’est simple !” - évidemment, si on écoute la Clara, tout est simple dans la vie.
“Laissez-moi faire, on va y aller avec mon trésor. On vous ramène ça. Tu fais du combien de tour de taille, mon chéri, chéri ? “ - me demanda-t-elle en se rapprochant de moi d’une manière indécente, passant même un doigt entre ma ceinture et mon corps viril. - “Du 40, ça me va parfaitement". - ldis-je en retirant son doigt qui avait tendance à se prendre pour un sous marin dans mon caleçon.
Son petit nez se troussa dans une mimique, plus malheureuse que moi, tu meurs. Cependant, elle ajouta, “Je vais me trouver un petit ensemble mimi". - et elle s’en alla avec son Lucien et sa copine. Bon vent, bonne route, pensais-je. Surtout, ne ramenez pas les flics.
Mine de rien, il avait fière allure le père Brocéliande avec sa selle richement ornée de fils d’or et d’argent et la cotonnade blanche frappée de la croix templière. Quand même un peu trop voyant tout ça !
“Comme toi, mon pote". - La voix de Brocéliande, maintenant, je la reconnaissais. “Appelle-moi Broc, en toute simplicité".
En attendant, je le débarrassais de sa garde robe, en conservant seulement la selle. Y’aurais peut-être moyen de la refourguer à un brocanteur.
Il allait falloir que je m’habitue. De toute façon, plus, on avançait dans cette aventure, moins mes repères normatifs s’avéraient pertinents. Et au point où j’en étais, une visite à un psy n’était plus d’actualité. Des sauveurs du monde, ils devaient en rencontrer au moins un par jour, vu le nombre de fêlés en liberté se soignant en ambulatoire.
Et, si je me souvenais bien, dans les espaces verts de Richard Lenoir, pas mal de sans papiers et de SDF y avaient établi leur quartier. Eux aussi, se logeaient sous des tentes offertes par Médecin du Monde. En plus, un certain nombre de travellers résidaient en ces lieux, des mecs de trente ans. Espérant qu’ils n’allaient pas nous chercher d’embrouille, on en sortait.
Les mecs aux ecstasy, je me méfiais. La Clara à priori en était une bonne consommatrice.
“Et toi, tu ne te désapes pas ?”
“T’as raison Broc". - Encore que la croix rouge des templiers sur ma tunique blanche restait d’actualité. On pouvait me prendre pour une bénévole de la Croix Rouge. Mais, trêve de balivernes, je jetais la tunique, ôtais la côte de maille en la balançant sur la selle. Celle-là, aussi, on pourrait sans doute la refourguer avec l’épée en sus. Mais, même comme ça, on ne passait pas inaperçu.
Bon, mais, en attendant que faisait le trio infernal ? Il se tournait les pouces ? Finalement, au bout d’un temps certain, ils finirent par revenir. Mon pote était habillé comme un rocker, tout en cuir, lunettes noires. Clara était en lolita portait un jupes courte, un petit hauts découvrant son nombril avec de grosses nattes lui tombant dans le dos.
“Et Nathalie, elle s’est habillée comment ?” - ne pus-je m’empêcher de plaisanter.
“Tiens, voilà tes fringues !” - me répondit mon pote en me balançant un paquet, - “J’espère qu’elles te plairont".
Une fois le paquet défait, je m’aperçus qu’ils avaient choisis de me déguiser en Sherlock Holmes. Il y avait tout, le manteau, le gilet, le pantalon, la veste en tweed, la célèbre casquette et même la pipe. Légèrement interloqué par une telle manifestation d’affection, je leur demandais, “Et, le docteur Watson, il est où ?”
Je suppose que je devais faire mauvaise fortune, bon coeur. Après tout, cela devait être leur manière à eux de prendre une petite revanche.
“Tu vas être tout mimi, chéri, chéri". - me fit Clara.
Mimi, mon cul ! Et la Clara de se mettre à sucer son pouce dans sa grosse bouche pleine de rouge à lèvre.
Je m’habillais en hâte. Pour le moment, il ne nous était rien arrivé, mais sûrement que ça n’allait pas durer. Une fois habillé, je leur proposais un pow-pow, histoire de remettre les pendules à l’heure.
Nous nous assîmes en tailleur. Broc s’asseyant sur son derrière de cheval. - “On est mal barré". - résuma Broc. Évidemment, Nathalie lui avait fait un topo. “J’suis pas d’accord,” - le contra Lucien. - “il a perdu une partie de son énergie".
“C’est vrai qu’il ne dispose plus de la même puissance pour contrôler les esprits et projeter des illusions". - rappela Nathalie.
“Et alors, ça nous avance en quoi ?”
“Nous l’avons aperçu pour la première fois depuis le temps qu’on lui court après. Rends-toi compte, nous n’avons jamais été si proche. Nous aurions pu nous saisir de lui. Voilà, à quoi, ça nous a avancé ! ”
En disant cela, un détail me titillait, pourquoi Nathalie avait parlé de contrôle mental capable de créer l’illusion. Nous étions face à l’anti-matière, si je me trompe. En tout cas, c’est ce qu’elle nous a dit. Alors que là, dans la foulée, elle nous parle d’illusionnisme. Y’a un couac ou je ne m’y connais pas !
Méfiant, je tentais de la pousser dans ses retranchements. - “Tu veux dire quoi par contrôle mental et projeter des illusions ? Je croyais que l’homme en noir menace tout l’univers ?”
“Et alors ? Maître des illusions, n’est-ce pas ce qu’il fait en manipulant vos paranoïa ?” Elle marque un point et continue, “Réfléchis, dans la paranoïa duquel d’entre-vous est-on ?”
“D’accord,” - intervint Lucien - “à part ça, on a besoin de toi et si à chaque confrontation, tu continues à te réduire, je le sens mal".
“Je sais, mais je suis intervenu trop tard sur terre. Il avait eu le temps d’absorber assez d’énergie négative pour se renforcer. Je suis arrivé longtemps après votre aventure avec les Lemême. Désolé !”
“Ne sois pas désolé,” - la reprit Broc - “On est embarqué dans la même galère".
Clara intervint, “Qu’est-ce qu’on fait ? On ne sait pas où le traquer".
“On se calme".- dis-je. - “On continue à réfléchir. Je vous aime bien, mais, j’ai l’intention de vivre ma vie et y’a une putain de rupture dans le continuum espace temps qui me la fout en l’air. Et vous ! Vous ! Vous vous êtes laissés ballotter par les événements sans chercher à en reprendre le contrôle".
“Qu’est ce que tu veux qu’on fasse ? Se battre ? On ne fait que ça sans être plus avancé". - me dit Lucien.
C’est vrai, il a raison. Mais, si on ne se bat plus, cela signifie qu’on baisse les bras. Si, c’est ça qu’il veut alors grand bien lui fasse ! Moi, je me bats.
En me disant cela, mon regard parcourait les alentours. Un détail me chiffonnait sans que j’arrive à saisir exactement quoi.
“Vous ne remarquez rien ?” - demandais-je à mes compagnons.
Ils regardèrent autour, mais manifestement rien ne vint les troubler. Pourtant....il y avait quelque chose. Devant leur manque de réaction, tout ce qu’il me resta à faire fut de me saper, après, me dis-je, on verrait.
Dans mon costume, j’avais pas trop l’air con, surtout que c’était pas l’hiver. De grosses gouttes de sueur perlèrent sur mon front. Et ces gouttes de sueur provoquèrent l’illumination. J’interpellais mes compagnons, “Mais, oui, c’est ça ! Regardez autour de vous, regardez les panneaux ! Qu’est-ce qu’ils disent ces panneau ?”
“Ben,” - me fit Lucien - “c’est des panneaux électoraux".
“Oui, et qu’est-ce qu’ils disent ces putains de panneaux ?”
“Euh, ils disent votez Ségolène Royal, votez Sarkozy ou votez Lepen. Pourquoi, tu demandes ça ?”
“Réfléchis, réfléchissez, depuis combien de temps, avons-nous vu des panneaux électoraux ? Je vais vous le dire, depuis qu’on a pénètre dans les limbes de l’homme en noir. Fais un effort Lucien, nom de dieu, essaie de te rappeler la dernière fois que tu en as vu. C’était tellement dans le paysage que tu n’y a sûrement pas fais attention !”
Le front de mon pote se couvrit de rides, on aurait dit une vieille pomme d’api toute ridée.
“T’as raison, mais, oui, t’as raison. La dernière fois, c’est avant de plonger dans les égouts et de rencontrer les autres malades mentaux". - à ce moment, il devint fébrile et m’attrapa par un pan du manteau, “Regarde, regarde, ils ont tous des portables !”
Tudieu, c’est qu’il avait raison. La moitié des badauds, meufs et mectons mélangés parlaient tous à leurs portables. Et, nous depuis combien de temps, nous ne l’avions pas utilisé ? Ce n’était pas difficile à se rappeler, ce matin même.
“Ca veut dire quoi ?” - interrogea Clara.
“Ca veut dire qu’on est peut-être revenu au point de départ ?”
“Mais, si, vous êtes revenus au point de retour alors comment se fait-il que moi, Nathalie et Broc, sommes encore avec vous ?” - insista-t-elle.
Ouh-là, elle prenait la tête cette nana. Sûr qu’elle avait passé un master à la fac. “Que neni", - ça, c’était Nathalie. - “elle a raison, pourquoi sommes-nous encore là, si vraiment tu es retourné dans ta réalité ?”
“Euh, vous allez peut-être disparaître ?” - tentais-je.
“Tout ce que tu vas gagner,” - ajouta Clara méprisante. - “si tu es là où tu te crois, c’est une plainte pour vol de cheval et une plainte me concernant pour séquestration et tentative d’homicide par ingestion de produits hallucinogènes. C’est tout, ce que tu vas gagner......mon pote".
“Mais, pourquoi, tu porterais plainte ?” - m’enquis-je.
Elle se lança dans un discours, “Simplement parce que pour que les événements retrouvent un cours normal, des réajustements doivent se mettre en place pour réguler toutes cette suite de dérèglements spatio-temporels. Et ces réajustements signifie ta culpabilité. Donc, tu passes à la caisse, compris Maréchal des logis ?”
Qu’est-ce qu’elle est agressive ? C’est pas possible, elle me fait son Lucien. Et soudain, j’ai compris qu’elle avait raison, nous n'étions pas encore au bout du chemin. Même, si nous étions revenus dans notre réalité, nous n’y arrivions pas avec la même intégrité. Forcément, nous étions plus nombreux. Alors, que faire flinguer ceux en surplus ? Mais, non, je plaisante, exprimais-je dans ma tête avant que Nathalie ne prenne le mord aux dents.
“De toute façon, nous y sommes, alors autant faire avec". - intervint Clara pour calmer les esprits.
Elle avait raison sans pour autant résoudre mon interrogation. A moins qu’effectivement, le choc entre l’homme en noir et Nathalie ait anéanti en lui l’énergie nécessaire à absorber la matière et à maintenir la distorsion de l’espace temps. Et qu’en conséquence, nous avons l’impression d’avoir effectué un retour en arrière. Ce qui pourrait vouloir dire qu’une nouvelle rencontre nous permettrait de l’affronter une bonne fois pour toute.
Ce qui vient de se passer est la preuve qu’il peut être vaincu. Nous en étions désormais tous persuadés.
“Alors, tous unis !” - déclarais-je - “Tous unis !” - répondirent-ils et nous nous claquâmes les mains, Broc se contentant de hennir.
Maintenant, restait à suivre la route de notre destin.
Nous sortîmes de l’espace vert pour nous diriger vers la rue de La Lappe pour prendre la rue de Charonne et la remonter tout son long. Nous nous engageâmes dans la rue Daval. Notre procession, évidemment ne passa pas inaperçue. Déjà Broc, à lui tout seul était une attraction. On y ajoute Clara, sa posture de midinette et son popotin qui chaloupe, normal que les yeux se braquent. Évidemment, nous finîmes par être hélés par deux gardiens de la paix.
“Messieurs-dames, bonjour !”
Au moins ceux-là étaient polis, nous répondîmes de même, “Bonjour messieurs". - “Pourrions-nous voir votre carte d’identité, madame, s’il vous plaît". - “Mais, certainement messieurs". - répondit Clara en fouillant dans les poches qu’elle n’avait pas, vu l’étroitesse de sa jupe.
“Oh mon dieu ! Vous allez rire, j’ai oublié mon sac à main".
“Bien sûr, bien sûr". - susurra le premier.
Je ne sais pas pourquoi, je sentis comme un couac. Un regard jeté à Broc me confirma dans mon émoi. Nous étions sur la même longueur d’onde.
“Vous êtes mineure ?” - questionna le deuxième.
Là, sérieux, j’en tombais le cul par terre. Considérer Clara comme mineure alors qu’au moins un régiment de sénégalais lui était passé dessus, ça m’en foutait un coup - “Vous ne vous sentez pas bien ?” - me demanda le premier. “Vous voulez qu’on appelle le samu ?” - ajouta le deuxième alors que je me relevais. - “Non, non merci. Vous êtes bien aimable. Mais, c’est ma petite soeur". - dis-je en désignant Clara. - “Nous la ramenons à l’école du cirque".
“Ah, oui. Vous êtes sûr d’être dans la bonne direction ?” - se renseigna le premier.
“Nous allons voir notre vieille tante avant. Elle est âgée et très fatiguée". - intervint Lucien. - “et elle est à l’article de la mort". - énonça-t-il en baissant pudiquement les yeux.
“La pauvre". - déclara le deuxième.
Clara se mit à pleurer à chaudes larmes. Un peu trop beaucoup à mon avis, il fallut que je lui file discrètement un coup de pied dans le tibia droit pour qu’elle arrête.
“La pauvre". - la plaignit le premier.
“Du cirque, dites-vous ?” - fit le deuxième suspicieux.
Celui-là n’était pas né de la dernière pluie, son air inquisiteur le prouvait. “Oui, m’ssieur, du cirque Bouglione pour vous dire". - précisa Lucien.
“C’est bien ce que je disais". - reprit le premier. - “Vous n’êtes pas sur votre route. On va les accompagner, ils risqueraient de se perdre". - ajouta-t-il pour le deuxième.
Ils deviennent lourds, nous souffla Nathalie, il va falloir s’en débarrasser d’une façon ou d’une autre. Tuer, ne devrait pas te faire peur, me spécifia-t-elle, noble chevalier. Elle commençait à me gonfler celle-là avec ses provocs à deux balles. Heureusement qu’elle était trop petite, autrement, je l’aurais baffé avec plaisir. “Nique ta mère !” - me répondit-elle. “Salope !” - lui rétorquais-je.
“Vous avez fini ?” - nous transmit Clara.
“Euh,” - finis-je par dire. - “pour ce que j’en dis".
“On y va". - intima le premier flic.
“Et ma tante, monsieur l’agent ? Elle est au seuil de la tombe.” - lui rappela Lucien. “Nique sa mère !” - répondit le deuxième comme si il avait entendu Nathalie. Là, un trouble nous envahit. Pouvaient-ils lire dans nos esprits ?
D’évidence, c’étaient des drôles !
Un coup d’oeil autour de nous m’apprit que la rue était vide. Une pensée percuta la mienne, “T’as vu les flingues ?” Un coup d’oeil me renseigna, ils avaient des 357 magnum alors que les agents en civil portent des beretta.
“Et ma vieille tante ?” - insista Lucien.
“Qu’elle crève !” - répondirent-ils en coeur.
En fait, plus qu’à des agents de police, ils ressemblaient beaucoup plus à des truands fin de l’ère post-soviétique. Ils eurent à notre attention un sourire torve. On est fait comme des rats, pensais-je.
“Ils s’affolent". - nous glissa Nathalie.
Content de le savoir.
Les flics posèrent ostensiblement la main sur les crosses. Ca n’allait pas être de la tarte.
Clara se mit à pleurer, si mimi dans sa petite robe de lolita. Les deux affreux s’approchèrent d’elle avec des mimiques de désir insoutenable inscrits sur leurs faces de rats. Dès qu’ils furent proches d’elle, d’un mouvement brusque, elle leur saisit les burnes à pleine main et les tordit de toutes ses forces.
Deux hurlements épouvantables s’élevèrent dans l’air.
“Alors, qu’est-ce que vous attendez ?” - cria Clara devant nos attitudes figées par la stupéfaction.
“Assommez les, putain de merde, assommez-les !”
Les assommer, mais avec quoi ? Avec nos petits poings ?
Broc fit simple, il se tourna, présenta son arrière train face et leur envoya une méchante ruade qui les atteignit direct à la tête. Après ça, soit, ils étaient assommés, soit, ils étaient morts.
“Tu les lâches !” - lui intima Lucien en la secouant tellement elle était toujours crispée sur les roubignoles.
“T’as pris ton pied ?” - lui demandais-je pour rigoler.
Elle se décrispa, se leva tranquille, me fixa avec au fond des yeux un rien de tendresse avant de me balancer une baffe qui me laissa raide par terre. Un “Pauvre cornichon !” finit de m’achever.
Bon, me dis-je, être chef à notre époque n’est plus une sinécure. C’est une vraie prise de risque.
“Prenez les flingues, nom de dieu !” - ordonna-t-elle. Décidément, elle devenait autoritaire. Entre elle et Nathalie, il y avait de quoi finir misogyne.
“Bougez, bande de tarlouzes !” - en plus, elle réitère.
En tout cas, on se bougea en délestant les cadavres de leurs flingues. Maintenant, nous étions armés, prêts à nous défendre.
“C’est pas avec ça qu’on va sauver l’univers.” - se moqua Nathalie.
“Peut-être un lance-fusée ?” - articula Lucien.
“Et ta mère !” - répondit Nathalie. Dis donc, elle devenait aussi mal élevée que les flics cadavérés.
“Tu lâches ma mère, tu veux !” - il était fâché mon pote. Y’avait de quoi. “Qu’est-ce qu’on fait des macchabés ?” - s’informa Broc.
Bonne question, “On les fourgue dans l’immeuble". - décidais-je.
“Parce que tu connais le code !” - dit-il ironique.
Évidemment que je ne le connais pas, mais, fallait s’en débarrasser avant que des quidams s’amènent. “Dans les poubelles, alors ?” - suggéra Clara en indiquant celles de l’immeuble. Lucien confirma, “Elles sont vides, ça peut le faire".
Ni une, ni deux, on fourgua les dépouilles dedans et on referma la boite de pandore. Personne à droite, personne à gauche, ni vu, ni connu, j’t’embrouille et nous repartîmes. Mais pas avant d’avoir lourdé les flingues avec les cadavres. On ne savait jamais au cas où on subisse un contrôle de l’autorité pour délit de faciès.
On peut pas dire que nous nous faisions pas remarquer. Les trottoirs n’étaient pas trop larges, rien que le poitrail de Broc en mangeait la moitié. Les seuls à qui notre présence apportait un peu de joie, étaient les enfants.
Arrivé, rue de Charonne, nous commençâmes à la remonter.
Que devions-nous faire ? Comment retrouver l’homme en noir ? Plus, nous lui laissions de temps, plus il renforçait son pouvoir. Si nous arrivions à l’annihiler, il ne pourrait plus ouvrir de portes vers d’autres espaces-temps. Après, il ne resterait plus qu’à l’entraîner dans un coin, l’y enchaîner et lui mettre un tas de baffes.
En attendant, nous étions en train de marcher, sans savoir exactement où nous allions.
“J’ai faim". - finit par protester Broc.
Nous voilà bien, où croyait-il qu’on allait trouver du foin, lui !
“N’empêche, j’ai faim !”
En plus, il est casse couille Bon, quoi faire. “Pourquoi pas le cimetière du Père Lachaise ?” - proposa Lucien. Évidemment, il avait raison. Où dans une ville trouver de l’herbe, sinon dans un parc où entre des tombes. Nous arrivions sur le boulevard Charonne, restait à bifurquer à gauche par la rue de la Roquette pour arriver au cimetière. En plus, j’aimais bien, il m’arrivait de m’y promener.
Les gardiens sortirent pour voir Broc, “Il va voir son papa". - leur dis-je. Par respect, ils retirèrent leurs casquettes en lui souhaitant meilleures condoléances.
On peut pas dire, mais au Père Lachaise, c’est pas le genre à entretenir les gazons à part du côté des urnes funéraires où Broc s’en donna à coeur joie en le ratissant à ras. On pas dire que les ruminants soient des mecs pressés. Pour bouffer, ils prennent leur temps. Et nous, pendant ce temps, on comptait les crottes que les corneilles lâchaient sur les tombes.
“On peut pas dire qu’il soit pressé le lascar". - fit Clara exprimant le sentiment général.
“Eh, alors ? Vous êtes pressés pour aller où ?” - nous reprit Broc. Décidément, c’est pas bon de mélanger les espèces. Avec un cheval, tu peux pas t’amuser à lui faire du karaté, il te colle un coup de sabot et te décolle le dentier. Vivement que les choses redeviennent normales. Si, ça continuait comme ça, nous allons finir par embarquer des batraciens. Je vois déjà un crapaud me sortir avec un air gouailleur de titi parisien, “Alors, mon gars, on boit un coup, ou quoi ?”
“Bon, j’ai fini. On peut y aller". - fit Broc.
“Tu oublies de faire tes crottes". - lui rappelais-je.
“T’as raison, retournez-vous !”
J’y croyais pas, bientôt, il allait lui falloir des chiottes.
On fit comme il désirait. Tiens, pensais-je, c’est le cimetière où est enterrée Edith Piaf.
“Ca nous fait une belle jambe". - me renvoya Clara.
Je lui avais rien demandé à celle-là. Ca, c’était à cause de Nathalie qui nous transmettait toutes les pensées en temps réel. Résultat, fini l’intimité ! Heureusement que l’on conservait notre libre arbitre. Ca, au moins, elle ne le contrôlait pas, ni elle, ni l’homme en noir.
Broc hennit pour marquer la fin de sa tâche. Au moins, lui, quand il ne voulait pas causer, il pouvait toujours faire le cheval. Dans notre cas, c’était pas la même, on n’avait pas le choix, nous étions la race supérieure, celle qui mange l’autre. “Tu ferais d’arrêter de réfléchir, ça finira par te faire du mal !” - me souffla Nathalie.
Le regard que me jeta Broc me persuada de la pertinence de la remarque. Fallait mieux fermer ma gueule. Je lui fis un sourire plein d’hypocrisie et j’eus droit à une autre remarque de Nathalie, “Arrête de lui montrer tes dents, ça fait mauvais effet".
Un bref frisson me parcourut le dos, Broc venait de soulever l’un de ses sabots. “Bon, on fait quoi ?”- déclarais-je pour changer de sujet.
Personne ne me répondit, comme si un froid s’était glissé entre nous. La communauté, manifestement, prenait l’eau. Peut-être que l’heure de la séparation avait sonné.
XXVI
A ce moment, un corbillard noir tiré par un cheval noir apparut. Le cocher, tout en noir également, redingote et chapeau haut de forme. Tout de l’homme en noir sauf pour les basquettes blanches.
“Tiens, un collègue à toi !” - remarqua Clara en s’adressant à Broc.
“C’est pas un collègue, c’est un animal !”- “Ah, bon !” - rétorqua-t-elle un peu abasourdie.”
“On le suit !” - déclara Nathalie.
Autant le suivre que marcher au hasard dans les rues. Au moins, il indiquera une direction, la sienne. Nous sortîmes donc en convoi hors du cimetière. Il y avait la diligence et nous en tant que cavalerie. Il ne manquait plus que les indiens.
Le corbillard remonta l’avenue de Gambetta vers les hauts de Ménilmontant. Le plus drôle dans l’histoire, c’est que malgré tous les efforts physiques que nous avions produits, nulle fatigue ne nous terrassait. Et de toute façon le sommeil ne risquait pas de nous submerger étant donné que le matin n’était pas achevé. Nous marchâmes, marchâmes, lentement, provoquant évidemment des embouteillages. Mais, des embouteillages, le cocher n’en avait cure. Il menait son équipage sans se préoccuper des klaxons rageurs. Au niveau de la rue des Pyrénées, ce fut un vrai poème, tellement notre cortège provoqua un bordel monstre. Mais, le cocher n’entendait rien, ne voyait rien. Et, on ne peut pas dire qu’il faisait quoi que ce soit pour accélérer la cadence. Broc se permit une réflexion, “C’est pas un cheval, c’est une mule". - et il hennit pour marquer son mépris.
Tout à coup, Lucien me donna un coup de coude en désignant l’intérieur du corbillard. Je regarde, effectivement, y’avait un cercueil et alors ?“ - “Justement,” - me dit-il - “il aurait dû le laisser au cimetière, non ?” - Bien vu, et dire que depuis le début nous l’avions sous les yeux sans le remarquer. Effectivement, il aurait dû le déposer au cimetière, à moins que justement, il l’ait pris là-bas. Et, là, il y avait anguille sous roche et tout ce qui sortait de l’ordinaire devait nous interpeller.
Tous avaient suivit nos réflexions, tous étaient sur leur garde. “Rien d’autre à signaler ?” - demandais-je.
Apparemment non, les badauds paraissaient normaux, la circulation automobile pareille.
“Qu’est-ce qu’on fait ?” - s’informa Broc. Lui, c’était l’homme d’action, fallait toujours qu’il se mette en situation. “On se contente de suivre. C’est pas le moment d’ouvrir un cercueil en pleine rue".
“Ouais, ça le fait pas". - approuva Clara.
Et nous continuâmes à suivre, marchant derrière, histoire de faire croire que nous accompagnions le grand-père à sa dernière demeure. Tout était surprenant dans notre cortège funèbre, le fait qu’il soit lugubre et que nous, nous ne soyons pas communs.
Le cocher s’engagea dans les rue des Pyrénées et la suivit tout le long jusqu’à la rue de Belleville. Nous la traversâmes pour nous engager sur l’avenue Bolivard. Le parc des Buttes Chaumont apparut et notre convoi commença à le longer. Et, ce qui devait arriver arriva.
“J’ai faim !” - déclara à nouveau Broc.
Évidemment, il avait senti l’herbe fraîche et n’allait pas lâcher le morceau, vu le tout petit casse-croûte précédent. Une décision s’imposait.
“On vire le cercueil !” - leur communiquais-je.
Ni une, ni deux, avec Lucien, on bondit à l’intérieur du corbillard, saisit le colis et on le balança à l’extérieur. Il fit un bruit mat en s’écrasant sur le macadam. Le cocher ne bougea pas. Il continuait à mener son canasson au même rythme sans se préoccuper de ce qu’il se passait autour de lui. Sans doute, allait-il au cimetière de la Villette et après entamerait-il un retour vers le Père Lachaise, et cela le ferait-il sans doute jusqu’à la fin de sa vie.
Mais, nous avions d’autres chats à fouetter, car des passants s’arrêtaient commentant d’un air indigné notre acte inconvenant.
“Il faut se bouger, allez, on l’embarque". - Saisissant chacun l’une des poignées sur le côté, nous soulevâmes le cercueil. Direction l’intérieur du parc où je connaissais une surface gazonnée propice à l'appétit de Broc. Il fallait juste monter les escaliers.
Les passants nous regardaient d’un air surpris, un cercueil, un cheval et trois gros nazes. Un gardien s’approcha, “Messieurs-dames !”
“Y’a un problème, garde-champêtre !” - s’enquit Clara.
“Excusez-moi, je ne suis pas garde-champêtre et nous n’avons pas gardé les cochons ensemble. Alors, du respect, s’il vous plaît !”
“Je vous assure que nous vous respectons, gardien. Mais en quoi, pouvons-nous vous être utile ?” - intervins-je.
“Vous devez tenir votre animal en laisse. Ici, c’est interdit de laisser les animaux en liberté".
Notre animal en laisse, mais de qui parle-t-il ?
“Il cause pas de moi, j’espère". - commenta Broc. “Euh, si". - répondis-je.
“Peut-être un coup de sabot dans sa tronche ?” - suggéra-t-il.
“On reste cool et on ne provoque pas l’autorité". - intimais-je.
“Toi et ton autorité, tu commences à nous brouter !” - évidemment, une telle vulgarité ne pouvait venir que de Clara.
“Très bien, gardien, nous allons l’attacher". - et je pris une corde pour la passer autour du poitrail de Broc. Pas content le mec d’être traité comme un animal. Pour le faire rire, je lui fis, “Allez, viens toutou !”
Je sentis que ça ne lui plût pas du tout. C’est toujours comme ça, ça vient à peine de naître à l’humanité et ça se vexe comme un pou.
Il suivit quand même se drapant dans une dignité toute neuve.
La vue du carré d’herbe fit taire tout ses scrupules. Il poussa un hennissement qui fit se retourner tous les badauds et attira les enfants. Décidément, il aurait été doué pour le cirque.
“Et ta soeur". - fut sa réponse. - En plus, il parlait en mangeant. Encore un à qui il allait falloir faire son éducation. Nous déposâmes le cercueil sur la pelouse. Maintenant, il allait falloir l’ouvrir et sans outils, ça s’annonçait mal parce qu’avec un cercueil, c’est le couvercle qui se dévisse. Découragés, on s’assit dessus sous le regard interrogatifs des passants.
“On fait quoi alors ?”
Toujours pragmatique la Clara. Elle m’interroge comme si j’étais la science infuse. - “C’est toi le chef". - me corrigea Nathalie. Bon, j’avais bien un coupe ongle, sauf que ça faisait un peu léger.
A ce moment là, une bande de punks, filles et garçons, à cheveux rouges, verts et jaunes s’amenèrent. Ils étaient jeunes et n’avaient pas l’air méchants. En général, c’est le genre de mecs qui devaient avoir au moins un couteau. Comme, ils nous regardaient curieux, je les hélais de la main.
“Salut". - Ils répondirent de même à la cantonade. Je remarquais que la Clara faisait la gueule en constatant la jeunesse des filles.
“Vous voulez une bière ?” - nous demandèrent-ils.
“Vous avez pas plutôt un couteau ou un tournevis ?” - répondis-je.
Devant la question non exprimée, j’expliquais que c’était pour ouvrir le cercueil. Ma réponse les fit marrer. - “Vous l’avez piqué où ?“ - interrogèrent-ils. - “Au Père Lachaise". - précisa Lucien.
“Trop cool !” - dit l’un d’eux. “Attends !“ - ajouta-t-il en fouillant dans son sac avant de me tendre un tournevis.
Ils s’assirent en tailleur tout autour du cercueil en sirotant leurs bières. Lucien me prit l’outil des mains et commença à déboulonner les vis. Qu’allions-nous trouver ? Que nous réservait l’homme en noir ?
Le premier côté fut rapidement dégagé, mon pote attaqua le deuxième sans effort apparent, la preuve que le cercueil était de bonne qualité, pas un truc de pauvres. La deuxième rangée fut faite. Lucien se releva.
Ne restait plus qu’à l’ouvrir.
Je pris la poignée. Mon pote la suivante et d’un coup, d’un seul, nous soulevâmes le couvercle. Les punks se levèrent d’un coup, d’un seul. Dedans, il y avait un cadavre. “Merde, y’a un macchabée ! Eh, mais, vous êtes des oufs ! On se tire !”
Ils s'éclipsèrent comme une volée de moineau. - “On s’est gouré,” - annonça Clara. - “et on ferait bien de se tirer nous aussi !”
Pour une fois, elle n’avait pas tort. Finalement, le vieux cocher devait être un vrai croque-mort. On l’avait soupçonné parce qu’il était habillé tout en noir, le cul posé sur un corbillard orné de crêpes noirs, conduisant un cheval à la robe noire, à part les basquettes blanches.
“Attendez !” - dit Lucien alors que je ramassais la longe de Broc.
Qu’est-ce qu’il lui arrive ? Il ne voit pas que les gens commencent à s’arrêter dans l’allée et les enfants à désigner le cercueil ouvert. Ca sentait la cata à plein nez.
“Il doit y avoir quelque chose, autrement, c’est pas possible !” - en plus, il insistait.
“Mais, qu’est-ce que tu veux qu’il y ait ? Tu vois pas qu’il est cané ?”
A ce moment, Broc se pencha sur le cadavre, - “Il a peut-être raison. Il faut le retourner". - Le retourner, mais, c’est que j’ai jamais touché un cadavre, moi. C’est dégouttant !
“Faut bien commencer un jour". - insista-t-il.
Il en avait de bonne, la viande de boucherie. - “T’aurais pas dû penser ça". - me déclara Nathalie. Pour une fois, elle se manifesta avec raison. Le père Broc se mit à hennir et se retourna avant de mettre un méchant coup de sabot dans le cercueil. Le coup fut tellement violent qu’il l’explosa littéralement.
Le cadavre s’envola sous l’effet du choc, atterrissant sur la pelouse. Il y eut comme un grand silence. Même les oiseaux s’arrêtèrent de chanter. Plus un bruit, plus un cri d’enfant. Ce fut le grand silence.
A part ça, on n'avait pas l’air con !
En plus, manifestement, le cadavre n’était rien d’autre qu’un banal cadavre. On s’était vraiment gouré du tout au tout. Maintenant, il allait falloir dégager et rapido avant que les autorités n’interviennent.
En tout cas, il n’était pas question de le coller dans une poubelle, le balayeur n’aura qu’à s’en occuper.
“Eh, vous allez où ?” - C’était encore Lucien qui la ramenait. Mais, qu’est-ce qu’il voulait encore ? Cette fois-ci, ce fut Broc qui réagit, “Tu veux quoi, qu’on se retrouve en tôle ?” - Sans commentaire, me prévint Nathalie.
“Il faut lui fouiller les poches, c’est ça qu’il faut faire !”
Décidément, Lulu, il pétait les plombs. Fouiller un cadavre et pourquoi pas lui regarder dans le slip ! - “Et, oui, tu as raison. j’y avais pas pensé". - Vraiment, il est désespérant. Sans commentaire, me reprécisa Nathalie.
“C’est toi qu’à parler alors, fais-le !”
Il s’avança sur le cadavre pour le fouiller. “Pouah, il pue !”
Il ne trouva rien dans les poches, par contre lorsqu’il s’attaqua à la poche intérieur, il eut un brusque mouvement de recul, “Merde, il est tout pourri !”
Évidemment, c’est un cadavre, il s’attend à quoi.
Pourtant, il se remit à l’ouvrage alors que nous tous le regardions plein d’admiration et plein de dégoûtation aussi. Je dus lui rappeler, “Et le slip, n’oublis pas le slip ?”
Il me jeta un regard malveillant, mais s’exécuta. Il défit la ceinture du pantalon et le tira sur les jambes du mort. Il eut quand même une hésitation et je dus le presser surtout à cause du nombre de badauds qui maintenant s’agglutinaient en nous regardant d’un air atterré. Il mit un doigt et écarta le slip. Nous entendîmes tous la question de Nathalie, “Alors, y’a quoi ?” “Une queue, quoi d’autre.”
“Bon, alors, on s’tire !” - Elle avait plutôt l’air pressée la Clara. Elle avait raison totale.
“Eh, mais, faut que je me lave les mains !” - fit Lucien. Là, il commençait vraiment à énerver sérieux. Broc se mit à hennir d’énervement.
“Ben quoi, l’autre, il est en décomposition et j’ai mis les doigts dedans".
Beurk, c’est dégouttant, il doit avoir de la merde plein les doigts.
“Je peux te pisser sur les mains". - proposa Broc.
Ces deux nazes commençaient à m’énerver, “Vous voulez pas que je vous amène des petits fours et un apéro pendant que vous y êtes ?”
“Mais, nabé, j’ai les mains sales et ma maman m’a toujours dit de me les laver".
Et voilà, Lucien qui parlait de sa mère, ça, c’était le détail révélateur. Il fallait que je leur dise parce que je le ressentais très fort, “L’homme en noir approche".
Broc eut un hennissement de crainte. Et, je le vis. Un grand chien noir qui nous fixait à l’orée du bosquet. Un grand chien noir avec des yeux terribles, un grand chien noir extériorisant une violence impressionnante. La manifestation parfaite du chien des baskerville.
On n'était pas dans la merde et tout ça, à cause de ces abrutis qui m’avaient nippés en Sherlock Holmes. Leur regard se dirigea là où le mien se fixait et très nettement, je sentis un frisson d’angoisse parcourir notre communauté de pensée. A ce moment là, le golem de chien montra les dents et se mit à gronder. La foule aussi avait aperçu le monstre et des enfants commencèrent à pleurer et à gémir en s’accrochant aux basques de leurs parents.
Nom de dieu, l’épée, je devais me saisir de l’épée accrochée à la selle. D’un bond, je m’en emparais et intimant à mes compagnons l’ordre de se placer derrière moi, je fis face à la bête.
Du coup, les badauds m’applaudirent. Décidément, la foule est versatile, un rien suffit à lui faire changer d’humeur. Sauf, que de son côté, le monstre continuait à gronder et maintenant à gratter la terre de ses terribles griffes. Imperturbable, je demeurais face à lui, l’épée plantée dans le sol, la garde ferme entre mes mains.
Évidemment à ce moment colossalement tragique, Lucien sortit sa bulle, “Et, je fais quoi avec mes mains ?” - ce qui eut pour effet de me déstabiliser dans ma concentration tantrique. La bête en profita pour attaquer juste à ce moment-là.
Ce fut terrible, comme la charge de mille cavaliers. Le sol tremblait sous le martèlement de ses pattes. Broc eut le temps de penser, “Mais, c’est moi qu’il regarde !” - avant de se retourner fissa, fissa pour lui présenter son gros postérieur. Au moment même où la bête se jetait sur lui, il lui assena une ruade de l’enfer, à lui péter toutes les dents.
L’horrible chose couina avant de se faire un putain de vol plané qui l’envoya directement dans un parterre de bégonias, KO, net. Tout le monde se mit à applaudir et les enfants se mirent à courir pour toucher Broc. Il s’en trouva bientôt dix à l’entourer.
“Sauvez-moi des chieurs !” - pleurnicha-t-il. Il avait raison, valait mieux se carapater pendant que les gens ne pensaient plus au cadavre.
“On se tire discret !” - prévins-je. - “Nous, on part d’abord et toi, Broc, tu nous rejoint dans deux minutes à l’entrée".
“Vous allez pas me laisser, les mecs, ils sont capables de me mettre en pièce".
Complètement à la masse ce Broc, des enfants, ce sont des enfants.
“Des enfants qui ont des dents". - insista-t-il.
C’est pas à la masse qu’il est, c’est parano.
Bon, je décidais de remonter en selle pour le sortir de ce mauvais pas. Les enfants me regardèrent admiratifs, surtout pour l’épée accrochée à nouveau à la selle. Tranquillement, je mis Broc au pas qui me fit une sale réflexion, “N’en fais pas trop !”
Les enfants s’écartèrent et nous nous dirigeâmes vers la sortie. A la sortie, nous eûmes la surprise de voir le corbillard et de croiser le croque-mort ave un nouveau cercueil monter vers l’endroit où nous avions laissé son client. En tout cas, il avait intérêt à se dépêcher s’il ne voulait pas le ramasser sous forme d’un camembert vu son état de décomposition. Comment l’avait-il appris ? Mystère ! Un de plus parmi tous ceux qui nous tombaient sur la tronche.
Mais, Vu l’état de son client, cela faisait un bout de temps qu’il devait le transporter entre les deux cimetières.
L’histoire du chien des Baskerville m’interrogeait. Il avait pas fait long feu et c’est cela qui me posait question. L’homme noir nous avait habitué à d’autres tours de passe passe beaucoup plus chiadés. Cela signifierait-il qu’il serait à bout de souffle. Un bête point de côté en somme.
Difficile à croire !
Pourtant, cette fois-ci, il nous avait échappé de peu. Pourquoi l’avatar avait fait flop aussi rapidement. Peut-être que la personne à l’origine de ce délire était moins perverse que moi et mon pote. Alors, ça devait être Clara.
Je lui jetais un regard curieux. Sous ses dehors excentriques, elle serait donc une nana lambda avec des désirs de femme, un couple, des enfants, un foyer, une assurance sur la vie du mari et un flingue pour le jour où il devient has been. Le truc normal, quoi !
Ou alors, l’avatar n’avait pas pu susciter une dimension d’horreur parce que Clara n’était pas aussi paranoïaque que nous.
“Alors, si on vous tue tous les deux, le problème sera en parti résolu.” - l’humour de Nathalie, à chaque fois je suis mort de rire.
“Je plaisante, mais sur le fond, je suis d’accord avec toi". - ajouta-t-elle.
“La question qui demeure,” - dis-je à la cantonade - “c’est, pourquoi l’homme en noir passe-t-il d’un délire à un autre. Quel est le critère qui fait qu’il décide de changer de personne pour changer de délire ?”
“Finalement, je n’ai rien à voir dans vos histoires.” - déclara Clara - “Mes copines me considéraient comme une originale, mais, elles ne vous ont pas rencontré. A côté de vous, je fais plutôt blanche neige".
“Ne sois pas désagréable". - lui signifiais-je.
“En tout cas, aucun de vous n’aura mon petit trou !” - me répondit-elle de sa voix aiguë. Je la regardais abasourdi, qu’est-ce que ça venait faire dans l’histoire.
“Même moi ?” - fit bêtement Lucien.
“Même toi, mon loukoum en sucre".
Qu’est-ce qu’il fit Lucien ? Il se mit à pleurer.
Quelle équipe de branques, c’est pas possible. Et dire que c’était ces guignols qui devaient sauver l’univers ! Rappelle-moi à toi Seigneur, ne me laisse pas avec ces abrutis. Je n’en peux plus !
“Arrête Barnabé, l’homme en noir nous manipule". - déclara Nathalie. Évidemment, elle avait raison, un nouveau scénario se mettait en place. Pour le moment, il semblerait que nous soyons toujours dans le délire de Clara. Était-elle moins innocente que je ne l’avais supposé. Quel pouvait être la hauteur de son délire ? Quoi qu'il en soit, rien de bien rassurant.
“Il suffit d’attendre". - suggéra Nathalie.
“T’as raison, la grosse, il suffit d’attendre le loup, sauf que le loup, Clara, ça fait longtemps qu’elle l’a rencontré".
“Très drôle". - fut le commentaire de la susnommée.
A ce moment Broc hennit pour attirer notre attention. Celui-là, quand ça l’arrangeait, il était soit cheval, soit titi parisien. - “Regardez !” - nous prévint-il. On regarda sur l’avenue sans rien voir d’extraordinaire.
“Justement". - insista-t-il.
Mais, bien sûr ! Il avait raison, il n’y avait effectivement pas une voiture !
Notre décision commune nous engagea sur l’avenue, toujours pas de voitures. Nous continuâmes sur la rue Manin avant de prendre l’avenue Secretan, toujours rien, pas même un vélo. Ca faisait bizarre, une ville sans voitures. Là, je trouvais qu’elle exagérait Clara. Pourtant, des passants, il y en avait à foison, normal, ils n’avaient pas de moyens de locomotion. Tout le monde marchait dans la rue, la chaussée n’étant faite que pour flâner. Le maire socialo devait être content, depuis le temps qu’il ne voulait plus voir de voitures à Paris, à part les municipales dotées de moteurs électriques.
Nous arrivâmes à Jaurès au niveau du canal. A part les fumeurs de cracks qui occupaient la rotonde, toujours rien.
Décidément, les délires de Clara étaient particuliers. A cette allure, nous allions nous retrouver au Bois de Boulogne sans avoir vu le loup. Et sachant que le Bois de Boulogne est rempli de ses copines, nous étions peut-être parti pour.
En arrivant au métro Barbés, nous entendîmes les murmures des vendeurs à la sauvette, “Malboro ! Malboro !” En suivant le Boulevard jusqu’à Châteaux rouge ce fut des sollicitations pour, “Subutex ! Subutex ! Skénan ! Skénan !” - C’est vrai que dans le quartier les camés, y’en a à la pelle. Mais, inutile de les convertir à la lutte de libération, ils auraient fait de mauvaises troupes et en plus, ils se seraient vendus au plus offrant.
A part ça, nous marchions au hasard des rues et toujours pas de bagnoles. De Châteaux Rouge, nous montâmes rue de Clignancourt pour prendre la rue Müller afin de remonter l’escalier de la Butte. Et toujours rien. Le loup, il en mettait un paquet de temps pour débarquer. Au moins avec moi et Lucien, ça pétait des flammes tout de suite. Clara était une femme, ça devait être pour ça.
“Une conne !” - se permit Broc.
“Quoi, quoi, c’est moi que tu traites de conne, pauvre bidoche ambulante !”
Ouh-là-là, ça partait en sucette. Fallait peut-être mieux intervenir. - “Ca te pose un problème de monter les escaliers, Broc. - Là, je lui titillais son ego dans l’espoir de le voir s'abstenir de la mauvais querelle.
“Tu me prends pour un gros naze". - Là, c’est pas moi qui l’a dit. Maintenant, c’est contre moi qu’il est en colère.
“Au lieu de vous disputer, regardez plutôt ce qui va nous arriver dans la tronche". - nous prévint Lucien et sa voix avait pris un ton d’inquiétude déplaisant.
“Regardez, là !” - Et, il désigna de la main tendue un nain, un vrai. Sauf que le mec était sapé comme un prince, exactement comme le prince Charles d’Angleterre. Bref, ça sentait le fric à plein nez. Un détail vulgaire, il avait un mouchoir violet qui dépassait de la pochette de sa veste de tergal. Donc, il ne s’habillait pas comme le prince Charles.
Le nain en question s’avança dans notre direction. Manifestement, il avait l’intention de taper la causette.
“Messieurs, dames". - Tiens, comment savait-il qu’il y avait plusieurs dames. - “Permettez-moi de vous inviter à vous sustenter dans ma modeste demeure". - Sustenter, comme il parlait bien la France, celui-là. Méfiance, il devait pas être vraiment honnête avec ce fric qui lui puait de toutes les pores et ce parler trop suave pour être vulgaire.
“Puis-je vous demander qui êtes-vous ?” - lui demanda Clara. - “Comprenez qu’une jeune fille ne peut se permettre de sortir toute seule avec un inconnu". - Là, elle en faisait un peu trop à se la jouer perso. Elle, une jeune fille, mort de rire, oui.
“Crève !” - entendis-je dans ma tête de sa part. Décidément, la communauté commençait à me peser, vivement la libération.
“Mais, bien entendu ma très chère demoiselle, je suis d’une inqualifiable étourderie. Je me présent, comte Brolov pour vous servir".
Elle commençait à me pomper celle-là avec ses minauderies de gamine attardée.
“Permettez-moi,” - lui dit-il en lui saisissant la main et sans attendre, il lui plaqua un bisou bien gluant. - “Oh, mon dieu !” - fit-elle toute émoustillée - “Mes compagnons ne m’ont pas habitué à une telle galanterie, monsieur le comte".
En plus, elle nous charriait. Et de comte, je suis sûr qu’il n’y en avait pas plus que de beurre en boîte. Qu’est-ce qu’elle nous chantait là, la Clara. Si, elle voulait quitter la communauté pour se mettre avec ce prédateur des bacs à sable, grand bien lui fasse.
“T’as rien compris". - me fit-elle dans ma tête - “Je veux juste le dépouiller".
“Le dépouiller !” - fis-je surpris.
“Je veux mon neveux". - fut sa réponse.
“Mais, il ne sait pas que tu es...”
“Ta gueule !” - Ouh-là, c’est qu’elle devenait grossière la mijaurée. - “T’arrête de faire le blaireau et tu me laisses la direction des opérations, pigé !”
Ouh-là, si, ça la grattait où je pense, elle pouvait en faire à sa tête. Après tout, c’était son délire.
“Conduisez-nous monsieur le comte".
“Veuillez me suivre messieurs dames". - nous proposa-t-il aimablement en saisissant la main de Clara pour la garder chaudement dans la sienne.
Nous, voilà bien, pensais-je, d’ici que Lucien nous péte une durite.
Il nous fit descendre l’escalier pour prendre la rue....... jusqu’au marché Saint Pierre. Sauf que de marché couvert, il n’y en avait plus. Car, le comte en avait fait son appartement privé, un appartement plein de clinquant et de dorures. L’illustration parfaite de la représentation qu’un parvenu pouvait se faire de l’élégance. La Clara, par contre, était dans son élément. Elle aimait tout ce qui brillait, c’était sa nature. Elle poussa des “Ah !”, elle poussa des “Oh !” et des “Monsieur le comte !”, bref, elle en fit tant et tant que le comte finit sur ses genoux. Parce que mademoiselle, puisque telle, il fallait l’appeler, avait eu vite fait de se vautrer dans un fauteuil en entraînant le comte à sa suite.
Ouh là, je la sens mal celle-là, d’ici que le Lucien nous pète un câble.
Seulement, ma naïveté était à la hauteur de sa sournoiserie, Lucien était dans le coup du cambriolage doublé d’une prise d’otage. Et pourquoi pas le détournement d’un A380 pendant qu’ils y étaient. S’il faut faire quelque chose autant se faire la totale et pas zoner dans la cour des petits.
Pourtant, le délire de Clara prenait une drôle de tournure et je sentais à plein nez que l’autorité, l’autorité allait nous tomber dessus.
Pendant que la Clara continuait à pousser des “Monsieur le comte, Oh !”, des “Monsieur le comte Ah !”, en tentant de l’empêcher de fourrer sa main sous ce qui lui servait de jupe, trois domestiques apparurent.
Le comte s’interrompit pour donner ses ordres - “¨Préparez la table pour nos hôtes et que le meilleur de mes vins de tables leur soient servis". - Un des domestiques hésita avant de demander, “Le cheval également monsieur le comte ?” - Du coup, il se releva et se mit à examiner Broc. - “Bien entendu, vous le mettrez en bout de table et ne lésinez pas sur l’avoine".
“Nous n’avons que des corn flakes, monsieur le comte".
“Va pour les corne flakes mon ami".
“Bien, monsieur le comte".
La Clara se leva également et le prenant par le bras, susurras. - “Faites-moi visiter, mon ami".
Le couple s’éloigna vers un escalier qui menait à l’unique étage. Le comte allait avoir une sacrée surprise. En attendant, un domestique vint nous proposer des apéritifs et des havanes. Nous refusâmes l’un et l’autre et choisîmes plutôt des jus de fruit vitaminés. A une autre époque, nous nous serions vautrés dans la fange après avoir vidé l’alcool de la baraque. Faut croire que nous avions changé même si Lucien se laissait actuellement manipuler par Clara.
Pendant ce temps Broc broutait les plantes de la maison. Alors, lui comme sans gène, il se posait là. Nous étions quand même dans le monde, fallait se tenir. Bon, à part ça, là haut, la Clara jouait les prolongations. Qu’est-ce qu’elle pouvait faire avec son nain de jardin ? Si tout cela ne se résumait qu’à une banale histoire de cul, fallait peut-être se tirer ailleurs.
A ce moment, Lucien posa une question bête, “Quelle heure, il se fait ? Il est tard ?”
Je le regarde, abasourdi, me demandant si un jour, il pourra être sauvé.
“Écoute, est-ce que tu as eu envie de faire caca ou pipi ?”
“Euh !” - fit-il, le front couvert de rides. Vu le nombre de rides, il devait réfléchir beaucoup. - “Ben, non".
“Tu vois, alors demande pas l’heure, la matinée n’est pas encore terminée.”
“Il nous aime pas l’homme en noir, hein ?”
“Écoute Lucien, je crois qu’on va se tirer".
“Pourquoi ? Clara a dit qu’on allait faire le casse".
“Tu crois pas qu’on pas autre chose à faire de plus important ?”
“Euh, quoi ?”
Décidément, il avait de la bouse de vache dans les yeux. - “Sauver l’univers par exemple, t’as oublié ?”
“Ca peut pas attendre ?”
J’y crois pas, mon dieu, j’y crois pas. A lui seul, ce type, il est pire qu’un tsunami. Sérieux, j’ai envie de le baffer, mais le souvenir de ses supers supers pouvoirs me conseilla de m’abstenir. Peut-être que Nathalie saurait le remettre sur le droit chemin même si elle était toujours dans la culotte de Clara. Mauvaise place avec l’autre malade qui voulait coller sa main où il ne fallait pas.
“Présente". - me répondit-elle.
“Qu’est-ce qu’on fait ?” - lui demandais-je.
“T’inquiète, elle contrôle". - bien, je suis content de l’apprendre. - “Ensuite, le type n’est pas vraiment clair".
“Pourquoi ?”
“Parce qu’il est homosexuel".
Broc intervint dans la conversation. - “C’est quoi un homosexuel ?”
“Un cheval qui baise un autre cheval et pas une jument". - lui expliquais-je brièvement.
“Ah, bon". - fut son seul commentaire.
Décidément, les animaux ne pensent pas vraiment comme nous. - “Et à part ça ?” - m’enquéris-je.
“A part ça, il pourrait être un agent de l’homme en noir".
“Qu’est-ce qui te fais dire ça ?”
“Il n’a pas de reflet dans le miroir".
Mon estomac se resserra. Lucien émit un couinement et Broc continua à brouter. - “Faut-il intervenir ?” - questionnais-je.
“Méfiez-vous, il y a du danger". - précisa-t-elle.
Que faire ? Prendre l’épée toujours sur le pommeau de la selle ? Dans ma tête, la voix de Lucien retentit, “les domestiques". - “Quoi, les domestiques ?” - lui demandais-je un peu énervé par son ton lambin. - “Les domestiques, ils sont armés".
En voilà une autre, maintenant, les domestiques sont des portes flingues. Mais, où étions-nous tombé ? Chez Al Capone ?
En tout cas, l’épée, elle restait où elle était. Surtout, éviter de se prendre une balle bêtement.
Du coup, je jetais un regard plus circonspect en direction des domestiques. En effet, sur chacun d’eux, à différents endroits de leur personne, des bosses inquiétantes se laissaient deviner.
Et là, une idée lumineuse me heurta, ce type possédait un miroir. Du coup, je me remis en contact avec Nathalie, “Dis-moi, Nath, comment est le miroir ?”
“J’ai pratiquement le nez dessus et Clara a le nez du mec dans son derrière".
Bon, je ne voyais pas le rapport avec ma question, mais la vie, c’est comme ça, ça ne s’explique pas.
“Répète-moi ça, Il a le nez où ?” - Ca, c’est Lucien qui se réveille. Et en disant cela, il fait mine de se lever du fauteuil où il est vautré depuis notre arrivée. Un des domestiques fait semblant de poser sa main sur ce qui fait une bosse sur son corps. Lucien se rassoit.
Saloperie, nous sommes prisonniers ! Et là-haut Clara se fait violer. L’horreur !
Pendant ce temps, le Broc continuait à brouter. Et ça me donna une idée. Par l’intermédiaire de Nathalie, je communiquais mon idée à Lucien en lui recommandant de se tenir prêt. Je m’adressais aux domestiques qui se tenaient autour de nous, debout, sans bouger.
“Votre patron, il ne va plus avoir de plantes d'ornementation, le cheval, il est en train de tout bouffer".
Conscient de l’énervement de Broc à se faire traiter de cheval, j’en attendais une réaction violente. “Comique !” - me fit sa voix.
Les domestiques se regardèrent et au lieu de se diriger vers Broc pour se ramasser une ruade, ils sortirent leurs flingues. Ouh là, ça prenait mauvaise tournure.
“J’t’avais dit que t’étais naze". - Ca, c’est Broc.
“Faut viser à la tête". - fit le premier domestique.
“Dans les pattes.” - fit le deuxième.
“Après, on le découpe et on leur sert pour le déjeuner". - fit le troisième.
Déjeuner, il a dit déjeuner, cela voudrait-il dire que nous avons malgré tout avancé dans la matinée. Donc, nous ne faisons plus du sur-place. Peut-être une preuve que la puissance de l’homme en noir est sérieusement entamée.
“Je te signale qu’ils vont me tuer". - me rappela Broc.
“Excuse-moi vieux, je règle le problème". - J’eus l’impression qu’il rigola en mode cheval. Vraiment, sympa, la confiance régnait entre nous. Faut dire que là, tout de suite, je savais pas trop quoi faire.
”Tu ferais bien de trouver rapidement". - me suggéra Nathallie.
Les domestiques firent monter une balle dans les canons. Ouh là, le temps était compté.
Les tueurs levèrent leurs flingues. “Messieurs !” - tentais-je.
Ils me regardèrent, les yeux sans expression. Des yeux comme ceux des tueurs de la série télé “Plus belle la vie".
“Votre braguette est ouverte". - dis-je à l’un d’eux. Ben, oui, désolé, mais, c’est tout ce que j’ai trouvé.
L’abruti regarda son fute et dans un élan, un seul, je lui sautais dessus. Nous roulâmes à terre enlacés, mes deux mains accrochées à la main tenant le flingue. L’autre était fort comme un turc, mais ma rage, ma haine et ma peur décuplait mes forces. Sauf, qu’ils étaient trois.
Pendant que je me battais comme un forcené, Lucien seul faisait face aux deux autres, bien assis dans son fauteuil. Evidemment, je me maintenais au courant par l’intermédiaire de Nath qui était nos yeux à tous. Enfoiré de Lucien, je croyais qu’il avait des supers pouvoirs !
Les autres tueurs restaient plutôt indécis entre savater la tronche à Lucien et trucider Broc en premier. A ce moment Broc lâcha une grosse bouse qui fit un gros “flop” sur le carrelage.
“Nom de dieu". - fit l’un.
“Qui c’est qui va nettoyer ?” - fit l’autre.
Entre-temps, j’avais réussi à mordre l’oreille droite de mon adversaire. Mais, il me mit un méchant coup de tête à en voir trente six chandelles. Surtout, ne pas le lâcher, surtout rester coller à lui afin d’éviter qu’il ne me fasse endurer sa force brutale.
Reprenant leurs esprits, les tueurs se décidèrent pour Broc. Ils se dirigèrent vers lui parce que de sa personne, ils n’apercevaient que son gros cul.
Mon dieu, Lucien, s’il te plaît, fais quelque chose ! - Et comme, il ne bougeait pas, je rajoutais - “Si, tu veux sauver Clara". - Qu’est-ce qu’il trouva à me dire - “Ouais, mais, ils ont des flingues".
Et comment que je le savais, j’étais en train de me fritter avec l’un d’eux.
“Bouge-toi le cul, par pitié !” - arrivais-je à lui hurler. Comme, je voyais tout en kaléidoscope en même temps que mon combat grâce à Nathalie, je vis les deux autres malfrats retourner leurs flingues vers Lucien. Du coup, il se décida à plonger à terre alors que deux bastos crevaient le fauteuil qu’il venait de quitter. Je mordis la deuxième oreille de mon adversaire et cette fois-ci, je lui en enlevais un morceau comme Styson, le boxeur, dans son combat contre Coleman.
Il poussa un hurlement et j’en profitais pour lui enlever son flingue que j’appuyais aussitôt le canon sur sa poitrine et fis feu. “Pan !” - fit le pistolet. - “Sale race !” - fis-je dans ma tête alors que le corps de l’autre se faisait lourd. Il resta inerte et ses yeux n’exprimaient qu’une surprise incommensurable, sans doute après avoir rencontré Dieu.
Le flingue à la main, je me mis à genoux dans la position du tireur, bras tendu et je fis deux cartons sur les deux malfrats qui continuaient d’arroser Lucien à tout va. Une balle dans la tête pour le premier, une balle dans l’épaule du bras qui tenait le flingue pour le deuxième et pour faire bonne mesure, une balle dans le genou.
Lucien se releva en riant et me dit, “T’as vu comme je les ai bluffé !”. Et il mit un grand coup de botte au blessé qui hurla comme un perdu. Histoire qu’il la mette en sourdine, il lui en allongea un deuxième sur le genou.
Maintenant, il allait falloir s’occuper de Clara. Lucien prit un flingue. Une question se posait, si les portes flingues avaient des flingues, le boss, lui, c’est un fusil mitrailleur qu’il devait avoir. L’escalier était assez large pour que Broc nous accompagne, de toute façon, il avait fini de bouffer les plantes. Le boss n’allait pas être content, en plus, il avait chié partout.
“On y va !” - intimais-je le flingue à la main.
Nous commençâmes à monter les marches sur la pointe des pieds. Peut-être, n’avait-il rien entendu trop préoccupé par son érection.
Maintenant, nous sommes sur le pallier. - “Nath !” - appelais-je - “dans quelle pièce, êtes-vous ?” - “Prends à droite, c’est la porte du fond.” - “Il nous attend ?” - “Pour le moment, il lui malaxe les seins pendant qu’elle lui fait une gâterie".
“Laisse-moi lui coller une bastos dans la tête à ce salaud". - me demanda Lucien. - “Pas question !” - lui répondis-je. - “Avant, il faut le faire parler". “Et, tu vas faire comment ?”
“J’ai vu des reportages sur Guantanamo à Cuba. T’inquiète, je vais faire aussi bien que les américains". - “Fais à ton envie, j’attendrais". - concéda-t-il. Une pensée me vint, en flinguant des êtres vivants, nous avions franchi une ligne rouge. Etait-ce à notre avantage ou à celui de l’homme en noir ? En tout cas, l’accès au miroir était la condition sine qua non de notre libération commune puisque dans cette maison, Broc pouvait y accéder.
Nous sommes devant la porte et j’arrêtais la main de Lucien agrippé à la poignée de la porte. “Nath, quand il jouit te me préviens". - “Viens !” - fut sa réponse et là, en fait, c’était la voix de Clara s’adressant à son nain.
Lucien tourna la poignée et ouvrit la porte d’un grand coup de pied, le flingue levé. L’autre leva la tête. Clara releva la tête avec du sperme à l’encoignure de la bouche. Elle se passa la langue sur la bouche, nous fit un grand sourire et dit, “Coucou !”
Le comte se releva, le pantalon et le slip sur les mollets. “Les mains en l’air !” - ordonna Lucien. L’autre leva les mains.
“Qu’est-ce qui se passe ?” - s’enquit Clara.
“Remet ta culotte !” - Ca, c’est Lucien.
Elle remit sa culotte.
“Toi, salaud, tu moufte pas ou je te plombe ! “ - Ca, c’est encore Lucien.
Par contre, moi je restais concentré sur l’objectif. Le miroir était devant nous. Le même, exactement le même !
“Pousse-le devant le miroir !” - demandais-je à Lucien. D’une bourrade, il l’y expédia. Effectivement, aucun reflet n’apparut.
Donc, c’était bien un affidé de l’homme en noir. “Attache-lui les mains derrière le dos !” - ajoutais-je. Perso, je me dirigeais vers les armoires et me mit à les fouiller afin de trouver une tenue orangée comme ils en portent à Guantanamo. Mais, rien, nada !
“Qu’est-ce que vous me voulez, de l’argent ? Prenez, prenez tout, mais ne me faites pas de mal, s’il vous plaît !”
Voilà, maintenant que l’avorton nous la jouait à la pleureuse mortuaire.
“Attache-le sur une chaise !” - ordonnais-je à Lucien. - “Et, toi, Clara, rends-toi utile, fouille les autres placards !”
Une fois l’affreux serré sur une chaise, je m’approchais et sans prévenir lui allongeais une baffe mémorable. Sa tête fit une valse de droite à gauche. Un peu de sang apparut sur la commissure de ses lèvres.
“Tu suces, salaud !” - lui dis-je dans la totale grossièreté. Ca, c’était pas à Guantanamo, mais dans un film sur la maffia américain que je l’avais vu.
“Et, ta mère !” - me hurla-t-il dans la totale vulgarité.
Clara s’approcha de lui et lui décocha un méchant coup de savate, “Sale merde, tu m’as violé !” - Là, elle exagérait, elle était consentante.
“Putain !” - fut son autre réponse et en plus, il rajouta, “Je crache sur ta mère la pute, ton père et ta famille jusqu’à la sixième génération !” - Décidément, il n’avait rien compris au film. Il allait falloir passer à la torture en direct et en couleur.
Je m’approchais l’air méchant, “Voilà, ce que je veux savoir petite tête, où est l’homme en noir ?” - Là, j’utilisais le mépris parce que je savais que ça pouvait déstabiliser le plus dur des durs.
“Alors, coyote ?” - ajoutais-je.
“Vous n’êtes que des minables et je vous merde !”
“C’est pas gentil de nous dire ça, tu vas nous fâcher. On reprend, dernier avertissement ! Où est l’homme en noir ? “ - réitérais-je.
Il se mit à rire, d’un rire homérique qui nous secoua les neurones.
Pauvre con, il allait nous obliger à passer au stade supérieur.
“Va chercher un fer à repasser !” - ordonnais-je à Clara. “Pourquoi pas la gégène ?” - suggéra Lucien.
“Et, si vous le menaciez de le balancer à travers le miroir ?” - ajouta Nathalie. - “Et, si, je lui chiais dessus ?” - demanda Broc. - “Pourquoi, t’as la chiasse ?” - interrogea Lucien.
“Et, pourquoi, pense-tu qu’il aurait peur de passer à travers le miroir ?” - questionnais-je Nathalie.
“Travailler pour l’homme en noir est une chose. Le rejoindre en enfer en est une autre".
Pourquoi pas ? Après tout, je ne me sentais pas l’étoffe d’un héros de Guantanamo. “Aide-moi à soulever la chaise". - demandais-je à Lucien. “Pourquoi ?” - “Discute pas, vas-y !”
Il s’exécuta et nous plaçâmes le boss devant le miroir. Il ne broncha pas se contentant de demander en rigolant, “C’est la séance maquillage ?”
Et dans la glace, à part nous, il n’y avait pas son reflet. Monsieur avait vendu son âme au diable.
“Comment que tu fais pour te coiffer ?” - fut la bête question de Clara.
Là, j’intervins méchant. C’est vrai, y’en avait marre de leurs questions idiotes. On se serait cru dans une cour d’école. “Arrêtez vos question à la con !” - Je repris en m’adressant au boss, “Vous allez faire un tour de l’autre côté".
Sa face se décomposa. Tiens, il réagissait. “Allez, on le balance !” - dis-je à Lucien. “Non ! Non ! Pas ça ! Pas ça !” - se mit-il à hurler. Il hurlait comme un putois, le boss. Finalement, il avait du vocabulaire.
“Alors ?” - articulais-je. Il se mit à pleurer. Pas à pleurer, mais à pleurer à grosses larmes, pire qu’une chasse de chiotte quand tu la tires. Normal, c’est qu’une pauvre merde.
“C’est pas moi, c’est pas moi !” - pleurnicha-t-il.
Clara, émue, l’entoura des ses bras en lui déclarant amoureusement, “Ne pleure pas mon bichon, ne pleure pas, ta Clara est là auprès de toi. Tu vas te calmer et tout dire à mes amis, si tu ne veux pas que je t’arrache tes bijoux de famille avec les dents. T’as compris ?”
“Oui". - fit-il misérable.
Fallait mieux ne rien dire et continuer l’interrogatoire. “Comment l’as-tu rencontré ?”
“Dans la rue un jour, mais pas lui directement, l’un de ses lieutenants". - “On connait ". - le coupais-je. - “Continue !” - “Il m’a proposé le miroir, mais, j’en avais rien à foutre. Alors, il m’a proposé un baume, un baume qui m’a-t-il assuré me livreraient toutes les femmes". - “Ah, oui et ça a marché ?” - demandais-je curieux. “Oui, tout a fait". - fut sa réponse.
“Et combien, t’as pu en avoir ? “ - “Euh, je venais de commencer, Clara était la première". - Broc hennit et moi, j’étouffais un spasme de mort de rire.
“Pauvres idiots !” - fut le commentaire offusqué de la Clara.
“Et, si nous reprenions l’interrogatoire.” - nous morigéna Nathalie.
Elle avait raison. Pour me remettre dans le bain, j’allongeais une bonne droite au boss. Celle-là, elle lui fit sauter son arcade droite.
Le regard de haine de l’oeil gauche aurait dû me tuer sur place. Du coup, je lui plaçais une gauche et son arcade gauche péta.
“C’est malin, il voit plus rien avec le sang. Il va falloir attendre". - me fit Clara.
“Mais, non, qu’est-ce que tu racontes. Y’a bien une salle de bain dans cette chambre ?” - Lucien ouvrit des portes. - “Ah, voilà". - Il ressortit avec une bassine pleine d’eau et une éponge. Posant la bassine sur les genoux du boss, il lui saisit la tête d’une main pour la renverser en arrière et de l’autre main, lui épongea la tête.
“Ouïe, Aïe ! Ouïe, Aïe !” - Quelle petite nature pensa Lucien. Il faut dire qu’il prenait l’éponge pour une toile émeri et frottait comme si il voulait lui enlever la peau. - “Arrête !”
Clara lui prit l’éponge des mains et s’y prit délicatement pour réparer les dégâts.
“Je croyais qu’on devait le flinguer et toi, tu le bichonnes". - lui fis-je remarquer.
Une fois qu’il fut bardé de pansements, l’interrogatoire reprit, “L’homme en noir, tu l’a rencontré perso après ?”
“Oui, une fois".
“Raconte !”
“Il est venu une fois chez moi. C’est là qu’on a signé le contrat avec mon sang". - “C’est quoi le contrat ?” - “Il me promettait toutes les femmes que je voulais avec le baume et comme d’hab, la puissance et la fortune".
“Et, t’as pas l’impression de d’être fait avoir ?”
“Pas avant que vous arriviez".
“Pourquoi ?”
“Parce qu’il y a peu de temps, j’étais un SDF dans les tentes des Enfants de Don Quichotte".
“Sur le canal Saint Martin ?”
“Oui".
“Ben, mon colon, t’en a fait du chemin depuis. Finalement, t’es un caïd d’occasion ?”
Nathalie intervient pour qu’on lui demande de décrire l’homme en noir. “Ben, tout en noir". - fut sa réponse. Une baffe partit de la main de Lucien qui lui en voulait particulièrement.
“Qu’est-ce que j’ai dis ?” - pleurnicha-t-il. - “Vous me demandez, j’vous réponds". - Je fis un signe à mon pote. Une deuxième baffe envoya dinguer sa tête.
“Mais, qu’est-ce que j’ai fais ?” - gémit-il comme un goret.
“On te parle sérieux et toi, tu nous prends pour des crétins. Je reprends, décris-nous le !”
“Euh, la peau grise, surtout le regard, tellement profond qu’on voit pas les yeux. Des abîmes, c’est ça, des abîmes où l’obscurité te fiche les chocottes, si tu fixes le regard. De toute façon, tu peux pas le fixer dans le regard, c’est comme si tu regardais l’insondable". - “Le rien, peut-être". - suggérais-je.
“Oui, c’est ça, dans son regard, on plongeait dans le rien et le rien, c’est, c’est atroce". - A ce souvenir, il se mit à pleurer comme une gonzesse.
Une troisième baffe lui retourna le cerveau.
“Pourquoi ?” - fut son gémissement.
“Dis-moi,” - rappelais-je à Clara - “je t’avais pas demandé de me chercher un fer à repasser ?”
“Vas-y toi-même, tu me prends pour ta boniche". - La discipline, la discipline se perd. Après que personne ne vienne se plaindre si la chienlit s’installe.
“Et, et, si je me joignais à vous ?” - proposa-t-il.
Nom de dieu, quelle drôle d’idée ? Il ne manquerait plus qu’une âme damnée pour faire de nous, une équipe d’enfer.
“Ne l’écoutez pas, il ment !” - rugit Clara sans doute effrayée à l’idée de devoir devenir bigame. Ce qui n’est pas donné à tous le monde quand on n’est pas africain.
Lucien l’appuya par une réflexion profonde, “Ca veut dire qu’on arrête la torture, le fer à repasser, la gégène, la baignoire et le reste ? Mais, on n’a même pas commencé. On pourrait pas attendre et attaquer une petite baignoire ?”
Décidément, l’humanité demeurait fragile.
“Et pourquoi, tu souhaiterais nous rejoindre ?” - demandais-je.
“Parce qu’il m’a promis que je deviendrais beau. Autrement, je n’aurais pas marché. Seulement, le salaud, il m’a supprimé tout reflet. Donc, je ne peux me voir dans le miroir et constater l’évolution de mon physique. J’ai été floué".
Il s’adressa alors à Clara - “S’il te plaît, dis-moi, toi, la première à m’avoir dragué, dis-moi, si je suis beau ?”
Au lieu de répondre direct, la Clara s’éparpilla, “Alors, tu n’es pas comte ?”
“Non, je vous l’ai dit".
“Alors, moi, je te le dire, tu es un petit nabot, même pas beau. En fait, t’es trop moche. Et, si j’ai été avec toi, c’était simplement pour te dépouiller. T’entends, juste pour te dépouiller !”
Le nabot baissa la tête, “Je le savais". - fit-il et l’air de dignité qu’il eut pour le dire, nous ravagea le cerveau. D’un seul mouvement, d’un seul, nous acceptâmes sa candidature.
“Euh, maintenant que je suis avec vous, vous pourriez me détacher, non ?”
Ah, oui, il avait raison surtout qu’il fallait mieux se bouger avant que les keufs arrivent et constatent le carnage.
“Je me branche sur lui ?” - questionna Nathalie.
“Pourquoi pas,” - répondis-je. - “Il est des nôtre désormais".
Ce qu’elle fit avant de se défausser. - “Finalement, il a une mentalité qui suinte la concupiscence sexuelle. Ca risque de me salir et me détourner de ma mission première".
“Parce que tu as une sexualité, toi maintenant ?” - s’étonna Clara
“Il faut qu’on sache ce qu’il pense avant de couper ses liens". - intimais-je
Nous attendîmes anxieux. Le temps passa, Nathalie prenait son temps. Le temps passa, le nabot déclara qu’il avait des fourmis dans les pieds et que cela devenait insupportable. Pourtant, Nathalie restait aux abonnés absents. “Je vais la chercher ?” - suggéra Lucien.
“Dans tes rêves". - riposta Clara.
“Bon, je redescend en bas voir un peu s’il y a pas une feuille à grignoter". - déclara Broc - “Je te suis". - fit Clara. - “Pareil pour moi". - ajouta Lucien. Bref, tout le monde me laissa tomber. Si, ils croyaient que j’allais me dégonfler. J’allais leur montrer !
Une fois qu’ils eurent disparu, je pris un couteau et je tranchais les liens. Le nabot se releva en se frottant les poignets. Je dois dire qu’il eut un sourire sadique qui me jeta un froid dans le dos. Finalement, je me retrouvais tout seul avec lui.
“Mon nom est Jack, appelez-moi Jack".
“Comme tu veux....Jack".
“Et, mes hommes, vous en avez fait quoi ?”
“Ce fut un regrettable accident". - fut ma réponse.
“Tant pis, c’étaient des caves".
Ce n’était pas le genre de conversation que je m’attendais à avoir ? Un doute s’empara de moi. Avait-il été sincère ou m’avait-il carotté. A nouveau, il eut ce sourire sadique qui me faisait me sentir petit gamin enfermé dans un placard.
“T’aurais pas changé d’avis, Jack ?” - lui demandais-je.
Il eut un rire qui me fit froid dans le dos. Je m’étais planté grave et j’étais seul avec un tueur psychopathe.
“Nathalie, au secours !” - criais-je à l’intérieur de ma tête.
“Fais-le descendre en bas". - fut sa réponse.
Un coup d’oeil dans sa direction me permit de constater qu’il s’était emparé d’un grand couteau qu’il gardait derrière son dos. Ouh-là, j’étais mal.
Que dire pour le persuader de descendre avant qu’il ne me découpe en viande de boucherie. - “Et, si nous allions rejoindre nos amis. Ils nous attendent dans le salon". - “Je peux aussi bien les rejoindre tout seul". - me répondit-il. Là, nettement, la sueur me coula en gros flocons dans le dos.
“Nos amis seraient désolés de ne pas nous voir ensemble. Ils pourraient se méfier". - Et, ça dit avec la plus totale innocence.
“Tout à fait Barnabé, tout à fait. Allons donc rejoindre nos amis". - tout en disant cela, je le vis planquer le couteau à l’intérieur de sa veste.
Tranquillement, en gentlemen, nous descendîmes les escaliers. A ses pieds, Clara. nous fit un grand sourire éclatant pour nous accueillir. Jack y répondit. Elle avait un flingue à la main et cette main-là, elle la leva en direction de la tête d’abruti de Jack. Et, tira. Le coup fit “Pan” et un gros trou apparut dans sa tête. Il s’écroula. Pas plus difficile que ça. Décidément, on allait finir tueur professionnel vu le nombre de macchabés accumulés. Il fallait qu’on se contrôle autrement qu’allions nous être le jour de notre retour à la vie normale des prédateurs ?
Devant le corps à peine sanguinolent de l’autre tâche, je me décidais à aborder la dimension morale de nos actes. Nathalie me conseilla de surseoir et de nous tirer avant l’arrivée de l’autorité qui risquerait de ne pas être tendre au vu des cadavres qu’on accumulait dans les espaces temps.
Ah bon, parce qu’il existe un interpole entre les espaces spatio-temporels, lui rétorquais-je.
Fais pas le malin, tu sais bien que si ils te pincent, tu seras aux premières loges pour assister à la fin de notre univers. Et comme pour lui donner raison, une sirène se fit entendre. Mieux fallait se transformer en courant d’air. La morale de toute façon n’a jamais été nul part prioritaire.
Fissa, fissa, nous nous cassâmes. Derrière nous, les quatre cadavres allaient nous marquer au fer rouge, sans parler de nos empreintes et de nos ADN. La clandestinité s’imposait.
“Nous rentrons en clandestinité". - déclarais-je.
“Ah bon, parce que on y est pas déjà ?” - Ca, c’est Lucien avec sa candeur assassine.
“C’est quoi la clandestinité ?” - demanda Clara.
Encore une qui n'avait jamais appris ses leçons d’histoire à l’école. La guerre contre l’hitlérisme, sûr, elle n'avait jamais dû en entendre parler. Les sirènes se firent plus stridentes. Stridentes au point qu’on entendit les freins et les pneus crisser sur le macadam à l’entrée. C’est sûr avec Broc sortir sans se faire remarquer, c’était mort.
“Le miroir !” - nous rappela Nathalie.
Ce fut un rush dans l’escalier. Évidemment, Broc passa devant en rapport à son gabarit. Il sauta direct dedans, nous derrière.
Peuchère, et c’est peu dire, tout ne fut plus qu’une explosion d’énergie. Ce fut comme un immense tunnel de lumière blanche qui nous emporta vers une orifice qui se laissait deviner au loin d’une blancheur encore plus lumineuse. Nous étions entraîné à une vitesse fantastique et plus nous nous approchions de cet orifice, plus un bonheur incommensurable nous envahissait. Cela était même à la limite de l’insupportable.
C’est comme-ci, comme-ci, nous nous identifions au fur à mesure que nous progressions dans le tunnel à l’être suprême, à Dieu, lui-même. Et le bonheur fut tellement envahissant, qu’il imprégna chacune de nos fibres, chacun de nos neurones jusqu’à ce que nous ne fumes plus qu’une fusion totale avec le tout. Et.......et, nous atterrîmes sur le cul. Et, ça nous fit mal au coccyx.
XXVII
Nous étions tous le cul par terre rue Marx Dormoy au milieu de nombreux passants déambulants. Broc prenait tous le trottoir les obligeant à déborder sur la chaussée.
Nous nous relevâmes tranquillement, en prenant l’air le plus naturel possible. Bizarrement, à ce moment précis, un bus sans lumière et vide passa. A priori, rien d’inquiétant, à voir un bus sans lumière en plein jour. Mais, celui-là n’était pas seul puisqu’un deuxième ne tarda pas à paraître, celui-ci plein de passagers et éclairé. La dernière fois où nous étions passé dans cette rue, nous en avions déjà vu. Peut-être que la RATP n’avait plus besoin de considérer son seuil de rentabilité. Peut-être que bientôt le transport sera gratuit ou même les bus seront sans passagers, histoire de rouler pour rouler.
Quel drôle de monde quand même.
Pourtant une question demeure, est-ce que ces bus sans passagers ne seraient pas un signe, une injonction à les suivre. Et, si c’est le cas, à les suivre pour où ?
“A moins que ce ne soit que l’expression d’un monde bizarre.” - suggéra Nathalie.
Évidemment, pris comme ça, même le chat botté transformé en blanche neige paraîtrait normal. De toute façon, nous allions devoir nous évacuer. Au moins, en marchant, nous aurons l’air moins suspects. Lucien haussa des épaules me rappelant que je lui avais déjà fait.
Alors que nous étions en pleine réflexion sur la direction à prendre, la gauche ou la droite, un bus vide et sans lumière s’arrêta à notre niveau.
“Tu vois, on aura même pas à le suivre, il suffit de monter dedans". - se moqua Lucien.
“Oui, pour l’enfer. Faut peut-être mieux laisser tomber". - lui dis-je avant qu’il ne me la refasse à l’envers.
“Mais, non, on y va !” - insista-t-il.
“Et Broc ?” - s’enquit Clara. - “Il rentre comment ?”
Notre élan fut bloqué net. Nous portâmes nos regards sur Broc. C’est vrai qu’il était un peu massif le camarade, un peu trop pour le bus. Bon, tant pis, si, c’est comme ça, nous irons ailleurs. La porte automatique se referma sous notre nez, le bus démarra.
Basta, il n’y avait pas qu’un bus dans tout Paris. La prochaine fois, on choisira une bétaillère. Bon, il ne nous restait plus qu’à marcher à pied et à choisir une direction, à gauche ou à droite. A droite nous conseilla un vieil atavisme surgi d’un lointain passé. Nous nous dirigeâmes vers La Porte de la Chapelle. Arrivés au niveau de la rue de Boucry, nous nous y engageâmes pour aller jusqu’à l’impasse Jean Cottin afin d’accéder aux terrains vagues de la SNCF. Pourquoi aller à cet endroit ? Nul ne le sait, mais, nous aurions mieux fait de prendre sur la gauche, nous aurions évité l’enfer.
Nous nous sommes retrouvés devant un immense hangar abandonné de plusieurs étages avec un terrain de basket attenant. Tout cela devait être abandonné depuis longtemps. Une couche épaisse de poussières recouvrait le tout, le terrain, le bâtiment, vraiment tout. Mes compagnons se mirent à jouer au foot avec une boîte de conserve comme si de rien n’était. Le bruit de la boîte raclant sur le sol faisait un tintamarre assourdissant. Pas gêné les mecs, comme si nous n’avions rien d’autre à faire.
Toute cette poussière que soulevaient nos pas m’inquiétait à moins qu’ici le temps ne se soit arrêté. Peut-être un délire à la belle au bois dormant ?
Parce que j’en étais sûr, nous avions pénétré dans un délire.
Finalement, mes compagnons accédèrent à mes exhortations et finirent par me suivre à l’intérieur du bâtiment qui exerçait sur moi une attraction morbide. Nous montâmes quelques étages. Les salles que nous traversâmes étaient vides, désespérément vides. Vides, à part d’immenses toiles d’araignées. Des toiles dans lesquels, on aurait pu facilement se laisser engluer. On se retrouva dans une salle d’eau. Je demandais à la cantonade en plaisantant, “ Pourquoi ne prendrions-nous pas une douche ? ”
Ils me répondirent en choeur, “ Ah, non ! Ca craint ! “
Réaction compréhensible vu l’état de crasse des douches en question. Faut dire qu’elles étaient sacrément crade, y’avait même de la mousse verdâtre sur le carrelage. En sortant, nous pénétrâmes cette fois-ci dans une autre salle de d’eau, mais celle-là, collective.
Là, le décor change, la salle est pleine de baignoires qui s’alignent les unes après les autres. Elles sont pleines d’une eau croupie avec des algues vertes flottantes à la surface. Beurk ! C’est quand même pas une culture de spiruline clandestine. Sauf que les algues avaient des feuilles et des tiges aussi grosses que mon pouce. Donc, ce n’était pas de la spiruline, plutôt un autre truc plus insolite encore et pas vraiment identifiable. Au fur à mesure que nous avançons dans la salle, l’eau des baignoires nous apparaît de plus en plus croupie et de plus en plus remplies d’algues. Broc, on ne sait pourquoi, se sentit une petite soif et plongea son encolure vers l’eau croupie. Penchant sa tête, il allait y mettre son museau lorsque je le repoussais violemment des deux mains. “T’es fou ou quoi ? Tu veux attraper la mal mort. ?”
“Ben quoi, ça se mange les algues". - eut-il le toupet de me répondre.
“Mais, c’est pas des algues ça. Ca vient d’un monde démoniaque !”
A ce moment-là précis, l’angoisse nous étreint. Nos cheveux se dressent sur nos têtes, un cadavre nu surnage dans la baignoire, à moitié dissimulé par les algues. L’eau croupie et les algues en décomposition ne nous permettent pas d’en deviner le sexe. Pris, d’une frénésie soudaine, nous vérifions les baignoires les unes après les autres. Toutes contiennent des corps !
Brusquement, l’eau des baignoires commence à bouillir. Nous sommes statufiés. On n’ose même pas respirer.
Et dans les baignoires, à ce moment-là, une main apparut, suivi du bras, suivi d’une autre main. La terreur qui nous parcourut la colonne vertébrale nous brûla le cerveau telle la lave d’un volcan les oliviers d’Italie.
“On va pas attendre qu’ils sortent des baignoires !” - hurla Clara.
“Faut se casser, faut se casser et fissa !“ - Je ne sais même plus qui a dit ça tellement nous étions dans la panique, dans la vraie panique, dans l’horreur totale. On se mit à courir tout droit vers l’escalier pour descendre de deux étages. Là, nous reprîmes notre respiration ainsi que notre confiance en nous. Les salles ici étaient pareilles que là-haut, désespérément vides.
C’est alors que nous perçûmes un bruit sourd, un bruit non seulement sourd , mais également répétitif. Comme quelque chose de lourd en ferraille qui serait traîné sur le sol. Tous, nous avons ressenti une présence, une présence maudite, la présence du mal absolu.
Parce que nous avons eu peur de rester, nous montâmes à nouveau dans les étages jusqu’à la terrasse. En se penchant sur le garde-fou, nous aperçûmes le terrain de basket. A part ça, nulle issue ne se présente pour échapper à la menace fantôme. A une menace sans visage, sans apparence et qui nous terrorise.
Nous sommes en danger de mort. Et, si nous voulons survivre, il faut nous échapper, nous échapper le plus vite possible. Nous redescendons alors dans l’espoir de trouver la sortie. Mais, quand nous descendons, le bruit à nouveau est là. Il résonne quelque part dans le bâtiment, mais cette fois plus proche.
L’idée qui nous vient, c’est que c’est un tueur, un sans pitié. La peur nous tord les tripes. Broc, dans nos têtes, nous renvoie l’image d’un étal de boucherie où il n’est plus qu’à l’état de steaks.......de cheval. Clara véhicule des images de viols, Lucien de rien du tout parce qu’il ne désire plus rien depuis longtemps déjà. Nous continuons à descendre en nous plaquant contre le mur pour ne pas être repérés, la peur toujours collée au ventre.
A une jonction de corridors, on change de couloir et, à ce moment là, sur notre gauche, un type passe. Lui, ne nous voit pas, occupé à traîner une masse en fer.
C’est un grand mec costaud, baraqué, avec une tête de tueur très prononcé, méchante, sadique. Il tient à la main une barre de fer relié à une chaîne attachée à un palet, une sorte de palette en fer qu’il pousse avec la barre en guise de bâton. Il avance d’une manière saccadée, lourde, un pas après l’autre et c’est le bruit de l’engin qu’il pousse que nous entendons. Auprès de lui, il y a un chien, genre pitbull. Le chien nous voit. Nous restons là, à l’angle du couloir, complètement paralysés. Le chien s’approche de nous sans que son propriétaire ne s’en aperçoive. Le tueur, lui, continue sa route en poussant son engin.
Le chien nous renifle, renifle Broc en se pourléchant les babines, ce qui ne prévoit rien de bon. Mais, il ne moufte pas et s’en retourne tranquillement vers son maître. Oh, les chiens, je les aime quand ils ferment leurs gueules.
Notre respiration se débloque et nous continuons le plus vite possible vers le rez-de-chaussée, l’image du tueur reste inscrite sur nos rétines. Finalement, nous arrivons à une porte, une porte qui donne sur l’extérieur, nous en sommes sûrs. Nous essayons de l’ouvrir à plusieurs reprises en la forçant, mais elle est bloquée par un code et ce maudit code, nous ne l’avons pas.
On ne peut pas sortir, bon Dieu, on ne peut pas sortir !
Là, on commence sérieusement à paniquer. Oh-là-là ! On peut pas sortir, Oh-là-là !
Le type a dû sentir qu’il se passe quelque chose car le bruit se fait plus saccadé et plus proche.
Nous crions désormais car le bruit se fait toujours plus proche. Le tueur approche et nous sommes coincés. Une idée me vint, “Broc, défonce la porte, vite !” - Broc se retourne pour présenter son arrière train et lui décoche une méchante ruade qui a pour effet de la faire voler en éclat. Enfin, on sort et en sortant à l’air libre, nous respirons à grandes aspirations. Nous sommes sauvés ! Sauf qu’à ce moment, nos regards s’égarent sur notre environnement. Nous constatons que le décor a changé depuis que nous y sommes passés. Nous sommes face à une cité de grandes tours. Au pied de ces tours, il y a des voitures et des arbres, mais pas d’habitants, rien, personne à l’horizon ! Alors que nous avançons vers elles, elles se remplissent soudain de mecs masqués encagoulés de noir et habillés genre rappeurs fous. Tous sont accompagnés de chien et tous ont l’air menaçants. Ils s’avancent vers nous pour nous déchirer notre race.
Clara flippe sa mère. Moi, je ramasse un bâton qui traîne à terre. Lucien fait de même. Nous faisons front et Broc fait front de l’arrière train. Il va falloir se battre pour nos vies. Les mecs s’arrêtent à 100 mètres de nous et lâchent les chiens. Sûrement qu’après, ils viendront nous achever. A ce moment, on sera vraiment foutus.
Nous luttons contre les chiens, mais, on a beau leur mettre de grands coups de bâtons, rien n’y fait. Ils reviennent tout le temps à la charge. En plus, ils en arrivent de partout. Sérieux, ils sont trop nombreux, nous allons être complètement submergés et aucun secours à espérer de nul part. Les masques sont partout et s’approchent de plus en plus. C’est la fin, l’homme en noir gagne, échec et mat !
A cet instant précis, une corne de brume retentit, “Wouh, Wouh !”
Même les chiens bloquent net. Les chiens et nous d’ailleurs.
A nouveau la corne de brume retentit, “Wouh, Wouh !”
Le son vient de partout et de nul part en même temps.
Et brusquement, les masques sifflent leurs chiens et disparaissent comme une volée de moineaux. Nous nous retrouvons seuls tout, tout bête avec nos bâtons et les cadavres d’une dizaine de chiens à nos pieds.
Et, apparaît sur la route, un convoi de 4X4 dont toutes les vitres sont fumées. Qu’est-ce que c’est encore que ça, menace ou amis ?
En fait, la première voiture s’arrête à notre hauteur, bloquant le convoi d’au moins une quarantaine de voiture. La vitre s’abaisse et un type avec un chapeau de cow-boy nous interpelle. “Milice du Michigan, salut !”
Là, je comprends pas et je lui demande de répéter. Au lieu de ça, il me demande, “C’est vous le chef ?”
Euh, que lui répondre. Si, je lui dis oui, je risque, si je lui dis non, je risque pareil. Alors, au hasard, je lui réponds, “Oui".
“Vous n’avez pas vu une bande d’indiens dans le coin ?” - fut sa deuxième question.
“Euh, j’ai vu une bande de masques". - fut ma réponse.
“C’est ça, c’est eux. Et, où sont-ils partis ?” - me questionna-t-il.
“Par là". - fis-je en désignant la cité de tours.
“OK, on y va !” - fit-il à son chauffeur.
La vitre se rabaissa. La voiture démarra pour s’engager en direction de la cité. Tout le convoi suivit et nous nous retrouvâmes bientôt encore tout seul au monde.
La question qui me trotta alors dans la tête était celle-ci, qui parmi nous pouvait être à l’origine de ce délire ?
“Moi". - fit une petite voix.
Nathalie ! Évidemment, elle n’avait pas ouvert la bouche une seule fois durant toute la durée de notre mésaventure. Elle s’était bien gardée de l’ouvrir.
“Mais, comment ?” - fut mon cri. Après, tout, elle n’était qu’un espace du ciel étoilé et là, c’était carrément dans du fantasme humain qu’elle nous avait baladé.
“J’ai fini par absorber un peu de vos personnalité et j’ai dû faire une mixture sans m’en apercevoir".
Ah, d’accord, c’est comme ça que l’homme en noir a du percevoir ces émanations de fantasmes et les a transposé dans une réalité en s’imaginant que c’était l’un de nous.
“L’homme en noir a-t-il compris que cela venait de toi ?”
“Non, tout ce qui est humain ne nous concerne pas".
“En tout cas,” - intervint Clara. - “j’espère que tu ne recommenceras pas, ça m’a vraiment fichu la trouille".
“Cela veut dire qu’individuellement, nous sommes normaux, mais, réunis, nous formons une entité monstrueuse ?” - interrogea Lucien.
Il a raison le camarade, réunis, nous avons une âme putride. Nous et l’humanité puisqu’à trois, nous en étions un échantillon représentatif.
“Et, maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?” - demanda Nathalie.
“On continue". - annonçais-je - “Tu nous a fait perdre assez de temps comme ça et en plus, nous n’avons pas d’autre choix".
Nous étions comme des pèlerins en quête du Graal. Et ce Graal s’appelait notre liberté chérie.
“D’accord, mais, on va où ?” - s’inquiéta Clara.
On va où ? Quelle question alors que le sort de l’univers dépend de nous. On va se battre naturellement. Mais, elle a raison, quel sera le prochain champ de bataille. Car pour le moment, c’est l’homme en noir qui nous avait imposé les siens. Si, nous parvenions à l’attirer sur le nôtre, le rapport de force sera peut-être inversé en notre faveur. Il est vrai que dans toute bataille, le déterminant, c’est le choix du terrain. Après, naturellement, c’est le génie du général qui mène la bataille et souvent la supériorité de la puissance de feu, mais pas toujours. Comme, nous n’avions pas la supériorité des armes, ni du nombre même si il était seul contre nous cinq, il ne nous restait que le choix du terrain et mon génie personnel. Ce qui à mon avis s’avérait largement suffisant.
“Alors ?” - insista Clara.
“Alors, on y va et cette fois-ci, j’espère que ça sera la dernière. Quant à l’endroit, je choisis le parvis de Notre Dame, là où les sorcières étaient brûlées au Moyen Age".
“Tu veux aller à confesse ?” - m’interrogea Lucien.
Celui-là, sa mère à la naissance avait dû oublier de lui donner un cerveau.
“Mais, non gros bêta, je veux simplement aller à la rencontre de l’axe du mal". - je lui répond taquin.
“L’axe du mal, le même que celui de Georges Bush ?”
Décidément, il était vraiment redevenu lui-même. Il n’y eut pas de commentaire de la part de Nathalie, elle avait dû couper la communication. Elle devait se sentir minable après le coup qu’elle nous avait fait.
“Et, on y va comment ?” - s’informa Clara.
“A pied, comme d’hab". - répondis-je.
“On se repose jamais avec vous. Avec mes copines, au moins, on prenait le taxi. Moi, je suis fatiguée. Depuis que je vous connais, on ne s’est même jamais arrêté à la terrasse d’un café pour se poser. Après tout, c’est vous qui m’avez entraîné dans cette entreprise hasardeuse et en plus, j’ai perdu mes amours". - se plaignit-elle en reniflant et en se mouchant le nez dans la chemise de Lucien.
Là, elle avait raison la grosse, sauf que si je devais la sacrifier pour le bien de l’humanité, je le ferais sans hésiter. Cette pensée aussi, Nathalie la dissimula.
“Demande à Broc, si tu peux le monter". - lâchais-je excédé.
“Le monter dans quel sens ? “ - rigola Lucien.
Même pas drôle. Lui, de toute façon, on ne pourrait rien en faire.
“J’accepte". - nous communiqua Broc. - “Clara est légère comme une petite fée". - Qu’est-ce qui lui prenait à celui-là ? Il se mettait à faire de la poésie. Une fois en selle la miss se retrouvait carrément avec la jupette au dessus du nombril découvrant son string. Pas gênée la meuf alors qu’on allait repasser par un quartier où les musulmanes portent la burqa et quelques barbus fondamentalistes traînent leurs guêtres en rêvant de nous imposer la charia. J’espère que cela n’allait pas être un lieu de galère, parce que là, ça ne serait pas notre terrain et les islamistes en général, c’est pas des sympas. Je lui donnais une tape amicale, vu son sale tempérament, pour qu’il aille au pas. Et, nous allâmes. dans des rues qui avaient repris leur caractère normal. Les gens, toujours pressés s’en allaient vers leurs affaires en évitant Broc. Lui, il n’avait pas de succès auprès de la population, personne ne venait lui demander un autographe. Par contre, moi, si j’étais le roi du monde, je porterais un caleçon long. Euh, aucun rapport, mais la réflexion m’est venue comme une envie de pisser.
Faut dire que le quartier est multi confessionnel, il y a des musulmans et des toxicomanes. Si nous parvenons du côté du canal Saint Martin, nous serons sauvés, nous serons en France.
En fait, rien ne vint troubler notre marche. Et, je me dis tout à coup que Broc n’avait rien réclamé à manger. Bizarre ?
Etait-ce lui ou le lui venu d’un autre ailleurs et que le nôtre, le vrai Broc serait resté justement ailleurs. Par précaution, je matais son gros popotin. Notre Broc y avait toujours de la merde collée. Ouf ! C’était le cas, c’était donc bien le nôtre. Peut-être suivait-il un régime ? Pourquoi pas, il était quand même massif le camarade et s’il tombait amoureux de Clara, il avait intérêt à perdre du poids.
Le canal nous apparut, les tentes des don quichottes également. Mais, il nous sembla que l’ambiance avait changé. Des SDF prenaient la tête à un cafetier. Les gonzes avaient des bouteilles de rouge à la main et si l’on comprenait bien la situation, ils avaient ennuyés la clientèle de la terrasse. Dire que lors de notre dernier passage, les commerçants versaient une larme de commisération en leur faveur. Aujourd’hui, ça semblait plutôt mal barré entre les deux protagonistes. Mais, cela ne nous concernait pas, nous avions assez à nous occuper de nos fesses. Nous passâmes.
Et, je remarquais que Broc ne buvait pas alors que nous nous baguenaudions le long du canal. “Tu ne bois pas ?” - lui demandais-je méfiant.
“Tu parles de l’eau croupie là ?”
Y’a pas longtemps, il était prêt à boire toute une baignoire d’eau pourrie. Bizarre ! - “Maintenant, je ne bois que de l’eau minérale en bouteille, si tu veux savoir". - Et pourquoi pas s’asseoir à table au restaurant ? Entre lui et Nathalie s’approprier une part d’humanité ne leur réussissait pas vraiment. A quand un délire de cheval ? Là, ça allait saigner......du steak de cheval ! “AHAHAHAHAHAH !” - je me mis à rire tout seul devant l’air étonné de mes compagnons car Nathalie pour la dernière fois m’avait-elle prévenu n’avait pas passé la communication. Faut dire que parfois, il n’y a que moi pour comprendre mon humour.
Bon, bref, nous continuâmes à suivre le canal Saint Martin. Les gens se retournaient sur nous à cause de Broc et les jeunes pour les fesses de Clara. A part ça, les gens restaient indifférents et marchaient avec leurs préoccupations bien calées dans leurs têtes. Exactement la même attitude que lorsque nous étions dans notre propre réalité. Est-ce que cela voulait dire que nous nous en rapprochions ? Est-ce que cela voulait dire que Nathalie avait réussi à lui entamer sa puissance ? Alors, cela n’avait qu’une signification, la confrontation finale approchait.
Un assentiment général me parvint à travers Nathalie et je sentis une ferveur nouvelle habiter mes compagnons. Cette ferveur me porta et me confirma dans ma fonction de chef.
“En avant compagnons !” - leur dis-je le coeur joyeux et comme pour me confirmer la venue d’une nouvelle ère, un rayon vint me frapper créant autour de moi une auréole de lumière.
Mes compagnons mirent un genou à terre autour de moi, même Broc plia l’encolure devant moi. “Tu es notre seigneur, toi que nous attendions depuis si longtemps”.
Au moment où j’élevais les bras vers le ciel pour les bénir, la voix de Nathalie nous parvint furieuse, “Vous arrêtez vos conneries !”
Mais, de quoi, elle parle ? Elle ose me parler à moi, le roi du monde, qui va bientôt partir à sa conquête lorsqu’il aura réuni douze pèlerins pour le seconder.
“Qui es-tu pour oser me parler de la sorte, petite merde !” - l’apostrophais-je d’un ton majestueux.
“Pauvre merde, toi-même !” - me répondit-elle. - “Ecoutes-moi, plutôt que monter sur tes grands chevaux”.
“Je te donne deux minute,” - répliquais-je - “avant que je donne l’ordre à mes sujets de t’occire !”
“Ca suffira largement. Ton orgueil est utilisé par l’homme en noir pour te faire perdre ton sens commun. Ce qui signifie qu’il n’est plus capable de manipuler les réalités. Par contre, il peut agir encore sur le mental de quelques individus. Et, c’est ce qu’il est en train de faire avec vous. Alors, réveillez-vous, nom de dieu !”
Je regardais en direction de la culotte de Clara et lui déclara, “Fous-la dehors, qu’elle sache ce que veut dire être SDF !”
Clara plongea sa main dans sa culotte et commença à y farfouiller. “Je ne la trouve pas”.- gémit-elle.
“Marie Madeleine,” - la stigmatisais-je. - “tu pactises avec l’ennemi !”
“C’est qui Marie Madeleine ?” - demanda Lucien. - “Je croyais qu’elle s’appelait Clara”.
Lui, c’est pas un cerveau qu’il lui faudrait, c’est un ordinateur de première génération. “Marie Madeleine, c’est la copine à Jésus Christ". - répondis-je énervé. “Ca veut dire quoi ? “ - insista-t-il - Ca veut dire que Clara, c’est ta copine ?”
Euh, là, je crois que quelque chose m’échappait. La baffe qui m’atteignit me fit voir trente-six étoiles. Je regardais Lucien complètement abasourdi. “Mais, mais, tu m’as frappé !” - éructais-je sidéré.
L’autre regardait sa main, étonné. “Ben, oui".
“C’est cette main que tu as levé sur moi”. - dis-je.
La voix de Nathalie retentit à nouveau, “Vous avez compris maintenant ?”
Qu’est-ce qu’elle voulait dire ? Ah, oui, la manip. Euh, à vrai dire, avoir Clara comme copine, c’est pas le genre de la maison. Donc, elle avait raison, jamais, je n’avais été le roi du monde.
“On s’est fait avoir”. - déclara Broc.
“Comme des bleus”. - compléta Nathalie.
“Il va falloir se surveiller mutuellement. Pour ce qui est de surveiller le collectif, ce rôle revient à Nathalie. Sans elle, on se serait sans doute déchiré". - soulignais-je. - “Pour le moment, on continue sur Notre Dame et n’oubliez pas, honni soit qui mal y pense".
“Ca veut dire quoi ça". - interrogea Lucien.
“Rien,” - lui répondis-je. - “c’est juste pour parler".
“Ah, bon". - fut sa seule remarque.
Et nous continuâmes notre route. Arrivés à Bastille, nous traversâmes la place sans rencontrer aucune anicroche. Nous remontâmes le long du quai Henri IV pour atteindre l’île Saint Louis et prendre le pont pour arriver derrière Notre Dame. Sur les quais, les parisiens prenaient le soleil pour bronzer. L’air était au printemps, un printemps un peu exceptionnel pour l’époque. Pourtant, le bons sens populaire précise, “au mois d’avril, ne te découvre pas d’un fil”. Le fameux changement climatique, je ne voyais pas d’autre explication. De toute façon, il n’était pas question que Clara commence à se désaper vu le peu de fringues qu’elle avait sur elle.
“Notre Dame ! “ - déclara Lucien.
Il avait raison. Dans sa majesté, la cathédrale apparaissait même si nous étions à son arrière. Personnellement, j’aurais préféré la voir dans son habit de lumière du Moyen Age. A cette époque, tous les personnages du fronton de étaient peints et les couleurs la faisaient resplendir au soleil. Dommage que le gris de la vie ait fini par l’atteindre elle aussi.
Bientôt, nous fûmes sur l’esplanade au milieu de tous les touristes qui appareils photos à la main se mitraillaient face à Notre Dame. Certains nous demandèrent d’être pris en photo au côté de Broc. Nous prenant sans doute pour des saltimbanques, ils nous firent même l’aumône.
Broc était à son affaire, monsieur devenait de plus en plus cabochard alors que je tentais de lui faire cesser son cinéma. Il nous annonça tout de go qu’il se verrait bien dans un film avec Jean Paul Belmondo. Signal d’alerte annonça Nathalie. Signal d’alerte peut-être, mais comment le faire comprendre à un cheval qui ruait dans les brancards aussi vite que son ombre. Aucune envie de me retrouver avec une trace de sabot inscrit sur mon front. “Il va se mettre à parler". - nous prévint Nathalie.
Ah, non, pas ça ! Si, jamais, il nous fait le coup, on est bon pour le bûcher. Que faire, que faire ? En attendant, on continuait à récolter du fric.
Une question me taraudait, je la posais à Nathalie. “Comment l’homme en noir peut-il manipuler Broc ?”
“Simple,” - me répondit-elle. - “Il s’adresse à toute forme d’intelligence".
Intelligent un cheval, je ne l’avais jamais imaginé comme tel. - “Toutes formes d’intelligence, il me semble te l’avoir spécifié".
Ah, bon. Alors, je me suis tapé un tas de formes d’intelligences dans mon assiette. Espérons qu’on n'aura pas à rendre des comptes un jour parce que là c’est l’enfer direct.
Par prudence, je lui demandais, “Euh, t’es pas au courant de cette histoire qui courre sur un jugement dernier ?”
“Non, à part ce qui traîne dans vos têtes. Mais, vous avez jamais considéré les races animales à part pour les consommer et les autres pour les détruire".
“Comme qui ?” - sollicitais-je.
“Les araignées par exemple, les cafards, les poux, les morpions et j’en passe".
“Mais, ça, c’est pas des animaux, c’est des nuisibles". - lui fis-je remarquer.
“Ce sont des espèces vivantes et à partir de ce moment-là, elles ont droit au respect".
“Déjà qu’on se trucide entre-nous, c’est pas pour faire attention aux autres à côté. Tu crois pas ?”
“Et un jour, vous traiterez les étoiles comme tel".
“J’ai jamais dit ça. Tu interprètes !”
De toute façon, c’était pas la peine de lui causer, elle parlait même pas bien la France. Je rassemblais mes compagnons. Broc était revenu à la raison à partir du moment où on avait évoqué les crimes contre toutes les espèces. Il voulut dire quelque chose, mais je lui dis de la fermer étant donné que lui bouffait de l’herbe et des plantes et que ces choses là, ça a peut-être une âme.
“Et, si nous faisions ce pour quoi, nous sommes là". - intervint Clara.
Tiens, c’est pas con.
“Tu es sûr de ne pas pouvoir être influencé par l’homme en noir, Nathalie ?” - lui demanda-t-elle d’un ton sceptique.
“Sûr !” - fut la brève réponse.
Bon, si elle le disait. Autant continuer à faire ce pour quoi, nous étions venus comme disait Clara.
“Il faut trouver l’endroit où les sorcières étaient cramées". - déclarais-je.
“Et, on fait comment ? On n’a même pas de pendule". - s’insurgea Lucien.
Bonne question, “On peut pas en fabriquer un ? “ - suggérais-je.
“Avec quoi, un fer à cheval ?” - se moqua Clara.
Un fer à cheval et pourquoi pas ? La preuve qu’elle ne disait pas que des conneries. Sauf, qu’une voix furieuse me vrilla les tympans, “Même en rêve, tu n’y penses pas !”
Evidemment, Broc faisait sa mijaurée Il en avait quatre de fers, un de moins, ça se verrait même pas. “Et, mon fer dans ta tronche !” - continua-t-il. Ouh, là, il passait à la menace directe. Menacer son chef dans toute armée était passible d’une exécution par les armes. A mon grand déplaisir, j’allais être obligé de lui faire grâce, vu le peu de soldats dans mon armée. En attendant, il manquait un pendule.
“Clic, Clac, Clic, Clac". - ça, c’était l’horloge de Notre Dame qui se foutait de ma gueule. Tiens, bizarre, je ne savais pas que mon ouie était aussi fine. Signal d’alerte, prévins-je mes compagnons.
“De quoi, de quoi ?” - fit Lucien.
“L’homme en noir a encore tenté de me saisir l’âme” - leur expliquais-je. - “Normal, tu es le chef". - me répondirent-ils.
“Encore une tentative avortée". - souligna Nathalie. - “Il faiblit".
Content de l’apprendre, mais pour l’instant, on n’était pas rentré à la maison.
“Il a une maman, l’homme en noir ?”
Ca, c’est Lucien. Des fois, je me demande si il est humain. Évidemment, personne ne lui répondit. Il ferme son clapet d’un air dégoutté. C’est à ce moment précis, que je remarquais un collier sur le cou d’une femme. Ce collier ou plutôt une corde avec un espèce de métal difforme. Un pendule, c’était un pendule ou en tout cas ce qui pouvait faire office de !
Mes compagnons dirigèrent leurs regards sur la poitrine opulente. Pas les nénés, leur communiquais-je, le collier, c’est le collier qu’il faut regarder.
“Mais, c’est une vulgaire merde !” - s’exclama Clara sans qu’on sache si elle parlait du collier ou de la femme.
Ladite femme s’aperçut être le sujet de toute notre attention. Elle réussit à rosir sous son fard, sans doute émoustillée par l’attention générale. Il fallait mieux intervenir avant qu’elle ne se transforme en Marilyn Monroe.
Je lui indiquais son collier tout en m’exprimant en anglais, “How much this toy ?” Son regard se fit sournois et j’y vis nettement s’y inscrire une caisse enregistreuse. J’allais quand même pas dire signal d’alerte à mes compagnons, ils allaient finir par me prendre pour un parano.
“Je parle français". - me répondit-elle dans un très bon français.
“Ah, c’est bien". - fis-je surpris.
Elle posa la main sur son collier, plus pour nous empêcher de lui piquer que pour nous empêcher de le regarder.
“C’est un cadeau de ma chère maman". - annonça-t-elle. Bien, au moins les négociations commençaient. - “Combien en voulez-vous ?”- demandais-je.
“Oh, je viens de vous le dire, c’est un cadeau de ma chère maman". - elle ajouta une larme aux yeux. - “Elle est morte, vous savez".
Non, je ne savais pas et j’en avais d’ailleurs rien à glander.
“10.000 euros".
Quoi ! 10,000, mais, c’est une folle furieuse.
“Tu veux que je la tue ?” - me communiqua Lucien.
“Tu veux que je lui décoche une ruade ? “ - me demanda Broc.
“Tu veux...” - essaya Clara.
“Fermez-la ! Je réfléchis". - Vraiment, je n'étais pas aidé.
“10.000 me paraisse un peu trop, chère madame". - tentais-je.
Elle ne m’écouta même pas, “Puis-je vous demander à quoi il va vous servir mon collier ?” Elle se montrait curieuse, un peu trop à mon goût.
“Je peux vous en proposer, voyons,” - je regardais le montant que nous avez rapporté les photos. - “50 euros. A mon avis pour une babiole qui n’en vaut pas 5, c’est royal".
“C’est à moi à décider, cher monsieur. Néanmoins, j’insiste pour10.000, pas un euro de moins".
Là, la situation est bloquée. Une vague de haine pour la pouffiasse me submerge le cerveau, une envie de tuer aussi.
“On flingue ?” - me demandèrent mes compagnons.
Eux, c’est tout de suite les grands moyens. Y’a pas moyen qu’ils réfléchissent. Heureusement qu’ils ont un chef.
“Qu’est-ce que vous proposez ma chère madame ?”
“On s’associe". - déclara-t-elle tout à trac. Nom de dieu, la pute ! Elle nous tient et le sait, du coup, j’en tombe dans les pommes.
Lorsque j’émergeais, la grosse était penchée sur moi et me frottais le front avec un linge humide. “Ah, enfin ! Vous m’avez fait peur. Heureusement que j’ai pris les choses en main parce qu’on ne peut pas dire que vos amis brillent par leur esprit d’initiative".
Mon dieu, dites-moi que ce n’est pas vrai. Dites-moi que je cauchemardise. Dites-moi qu’elle n’est pas là. Mais, dieu ne me répondit pas et me laissa en plan avec la grosse penchée sur mon visage. Elle avait quand même des gros nichons, ça, y’avait pas à dire. Mais, ce n’était pas une raison pour m’étouffer avec.
“Bon, ça va.” - dis-je en me redressant. “Qu’est-ce qui s’est passé ici ?”
Mes compagnons baissèrent la tête. - “J’ai posé une question, je crois ?” - Ce fut Clara qui parla d’un air gêné, “On lui a dit pour le trésor".
De quoi parlait-elle, de quel trésor. Et, soudain, la lumière se fit. Clara, Clara avait encore magouillé une histoire à dormir debout. Bienheureuse Clara.
“Eh, oui, vous avez voulu me prendre pour une imbécile, monsieur Barnabé, mais vos acolytes m’ont tout dit".
Par prudence, je demandais à Nathalie si elle l’avait branchée. La réponse fut positive. Et pour le reste, pour l’univers ? Pour le reste, elle ne sait encore rien. Bon, il y avait encore de l’espoir.
“Alors, vous me parlez de ce trésor ?”
“Vous voulez dire le trésor des templiers".
“Le trésor des templiers, vous parlez du trésor de l’ordre du temple ?”
“Mais, non, pas l’ordre du temple, je parle du trésor que les templiers ont caché quand le roi de France les a mis au ban du royaume".
“Le trésor des templiers, des vrais templiers, putain de sa mère, je croyais qu’il avait disparu". Nom d’un petit bonhomme, v’la pas que la bourgeoise se met à parler la rue. L’appât du gain la rendait grossière. Après tout, c’était peut-être une chouette nana. et pour une fois qu’une nana s’intéressait à moi, j’allais pas la jeter bêtement. Pour le moment, il fallait reprendre les troupes en main. Un général qui s’évanouit, ça les pousse à la révolte. Et, d’ici que la nouvelle cherche à provoquer un putsch, y’avait pas loin. J’allais devoir sûrement coucher avec elle pour garder mon poste. Mais, c’est le devoir d’un chef, il doit être prêt à se sacrifier.
“A part ça, tu t’appelles comment partenaire ?”
“Marie-Antoinette".
“Euh, “ - fis-je - “Marie-Antoinette, comme la vraie Marie-Antoinette, la décapitée ?”
“Ben, oui, pourquoi ?”
Pour rien, me dis-je, à part qu’un délire avec des guillotines ne me paraissaient pas vraiment d’actualité.
“Rien,” - répondis-je - “sauf qu’il est un peu inusité comme prénom".
“Oui, mais, c’est mon père, il s’appelait Louis. Il a trouvé ça drôle de me donner ce prénom. Mais, appelez-moi Marie en toute cette simplicité".
“Bien, Marie, “ - ajoutais-je, histoire de reprendre la main. - “passe-moi ton collier". - “Viens le prendre !” - me fit-elle coquine.
Décidément, elle me voulait la salope. Je saisis son collier en lui touchant les nénés et l’examinais. Il ferait l’affaire bien que personne dans l’équipe n’ait jamais utilisé un pendule.
“Tu commences par où ?” - demanda Lucien.
“Tu sais ce que tu fais ?” - s’informa Nathalie.
“T’attire que les meufs". - souligna Clara.
“Euh.” - fis-je pour rassurer la compagnie.
Et, je commençais à arpenter le parvis en secouant le collier au bout de mes doigts.
“C’est peut-être la mauvaise main !” - m’interpella Lucien.
De quoi, il parlait, lui. Maintenant, y’avait une main mieux que l’autre.
‘Tu veux essayer peut-être ?” - lui dis-je sournoisement.
“Pourquoi, tu me prends pour un débile ?”
Un pincement d’inquiétude me saisit, est-ce qu’il aurait récupéré ses supers pouvoirs ? Restons calme, en restant ferme.
“Laissez-moi essayer". - demanda Marie-Antoinette ou plutôt Marie tout court. Pourquoi pas après tout, les doigts de femmes peuvent parfois se révéler magiques. Je lui tendis le collier.
Elle le prit et se mit à parcourir la parvis. Nous la suivions à la queue leu leu. Cela provoqua d’ailleurs une animation appréciée par les touristes. A un moment, elle s’arrêta et nous trébuchâmes les uns sur les autres. Comme, j’étais immédiatement derrière elle, ils me tombèrent tous dessus. Des “y’a quoi, y’a quoi !” - se firent entendre.
“Y’a quelque chose, le pendule bouge". - fut la réponse de Marie.
Clara jeta un oeil. “C’est normal que ça bouge, ton doigt n’arrête pas de trembler".
“Tu crois ?”
“Je veux !”
“Ah, bon, excusez-moi alors".
Tout le monde se remit debout et la procession se remit en marche.
“Le trésor qu’on cherche, c’est des pièces d’or, n’est-ce pas ?” - voulut savoir Marie. “Pas tout à fait, disons plutôt l’emplacement du bûcher où les sorcières étaient brûlées".
Elle s’arrêta pour me fixer d’un regard curieux, “Qu’est-ce qu’un bûcher de sorcière vient faire avec le trésor des templiers ?”
Euh, pas le moment de s’embrouiller. Autrement, elle risquerait de se tirer avec mon trop plein d’amour. D’ailleurs, Clara me glissa au coin de l’oreille, “Elle te keefe la vieille.” La vieille, pourquoi elle disait ça. Elle avait encore de beau reste. Elle, elle était bien un, un......Attention, elle t’écoute me prévint Nathalie. Bon, maintenant, si on peut plus dire la vérité.
Le regard de Marie ne quittait pas mon regard. Tiens, elle avait des yeux bleus, des vrais beaux yeux bleus. Au hasard, je lui répondis, “L’emplacement du bûcher devrait se trouver au-dessus d’un caveau ancien de l’époque romaine. Un escalier, selon la légende, devrait nous y conduire".
“Mortel !” - fit-elle.
Elle se remit en marche et nous la suivîmes. Notre file faisait comme un serpent sur le parvis. La confiance nous gonflait le coeur. On ne savait pas où on allait, mais, on y allait tout droit.
Brusquement, Marie s’arrêta.. Effectivement, le pendule pendulait comme un fou. Il y avait quelque chose.
Broc hennit de plaisir. “Tu fais le cheval ?” - se marra Lucien.
“Je fais ce que je veux et je te merde !”
Ouh-là, la proximité du trésor générait de l’électricité dans l’air. Broc reprit,“ J’espère qu’il y a un ascenseur pour descendre en bas ?”
Ah, oui, c’est vrai, il chaussait grande taille. De toute façon pour l’instant, il n’y avait rien.
“C’est où ?” - demanda Clara.
“Sous nos pieds". - lui répondit Marie en désignant les huit dalles sur lesquelles nous nous trouvions.
“Et, on fait quoi ?” - renchérit Lucien.
“Peut-être un mécanisme". - renchéris-je.
“Et où ça, un mécanisme ?” - me questionna Marie dans les yeux. - “Ces dalles ne sont pas d’époque mon ami".
Déjà, elle m’appelait mon ami, sérieux, ça avançait à la vitesse de la lumière entre nous. Sauf, que je n’eus pas le temps de lui répondre, Lucien criait en désignant une fontaine d’eau, “Un homme en noir, là, à côté de la fontaine !”
Il avait raison le bougre, un homme en noir se tenait sans bouger à côté de la fontaine. Mais, avant même de pouvoir commander à nos muscles de bouger, il leva la main, saisit le bras du personnage qui ornait la fontaine et tira d’un coup sec.
Nous n’eûmes même pas le temps de dire Ouf. Le sol se déroba sous nos pieds et nous tombâmes et fûmes engloutis avant de finir par atterrir brutalement le cul par terre.
La chute n’avait pas été longue, mais l’atterrissage particulièrement douloureux. En réalité, le sol ne s’était pas écroulé, mais dérobé. Une trappe, c’était une trappe qui venait de nous précipiter dans l’abîme et qui s’était refermée sur nos têtes, nous condamnant à être enterrés vivants.
XXVIII
Je me relevais, le cul douloureux, “Ca va tout le monde ?” - m’inquiétais-je.
Des Oh, des Ah, des Aïe Aïe se firent entendre. Visiblement, je n’étais pas le seul à avoir mal au cul.
Tout un chacun finit par se relever. Marie fut la première à reprendre ses esprits, c’était vraiment une maîtresse femme.
“C’est bizarre, on y voit".
En effet, des parois une lumière se diffusait. Les parois faites de grosses pierres taillées se rejoignaient en formes de voûtes sur le plafond. Je m’en approchais. En fait, la lumière provenait de minuscules champignons phosphorescents qui couvraient la totalité des parois en en épousant parfaitement les formes. Nous percevions les parois, donc nous pouvions nous situer, évaluer les distances. Par contre, le centre où nous nous trouvions, lui, restait sombre.
“Nous ne sommes pas enfermés". - constata-t-elle stoïque.
En effet de deux côtés de la salle des passages s’ouvraient vers sans doute des sorties. Broc se secoua, le choc pour lui avait été rude. Son gros cul avait absorbé le choc.
“Rien de casser ?” - le sollicitais-je fraternellement.
“Ca va, mais ne restons pas là, il faut trouver la sortie".
“Dans quelle direction ?” - me sollicita Marie.
“Suivez-moi !” - dis-je pour les entraîner.
Déjà, la salle où nous nous trouvions paraissait relativement grande, celle que nous atteignîmes après avoir suivi un couloir ou un passage d’au moins 30 mètres était immense. Y’avait carrément des colonnes doriques avec des chapiteaux ornés de sculptures qui à première vue représentaient des corps humains entremêlés. Sans doute un lieu de culte barbare de l’époque romaine.
Cette salle était tellement immense qu’on ne discernait pas une autre sortie. Au milieu, une sorte d’autel se dressait. Un autel tout en pierre entièrement sculpté. Dessus, une flasque d’un verre bleuté enchâssée à moitié dans un corps en argent. D’évidence, elle n’était pas d’époque. Le poignard incrusté de pierres sur sa garde non plus. Le plus curieux, c’est que l’autel n’était pas recouvert de poussières. Comme s’il était entretenu régulièrement.
“C’est grand". - fit Lucien impressionné.
“Si, c’est les templiers qui ont fait cet autel, ils avaient de drôles d’habitudes. Regardez ces sculptures, elles parlent de sacrifices humains".
“De quoi ?” - dis-je estomaquer en précipitant mon nez au niveau desdites sculptures. Les champignons minuscules en recouvraient parfaitement les formes ne laissant aucun doute sur leur signification.
“Ben, mon colon !” - annonça Broc. - "Ca ne parle que de sacrifices humains, y’a pas un animal dans l’histoire. Ca ne vous concerne que vous".
Au moins, celui-là, il était humain quand ça l’arrangeait.
Il ajouta sarcastique, “Les gens qui habitent là vont vous transformer en steaks".
Ah, Ah, très drôle !
Je me mis à réfléchir à la vitesse de la lumière. Un délire, nous étions dans un délire. Je jetais un mauvais regard à Marie Antoinette la soupçonnant nous avoir entraîné dans ce marécage.
“Cherchons la sortie et fissa !” - suggéra Clara. - “Cet endroit me donne la chair de poule".
“Ah, non !“ - fit Marie - “Nous sommes là pour trouver le trésor des templier. Il y a sûrement d’autres salles à explorer".
“Elle commence à nous faire chier, celle-là". - s’insurgea Clara.
La Marie se retourna vers elle, d’évidence le gabarit n’était pas le même. Clara s’en rendit immédiatement compte et se rendit compte que Lucien ne la défendrait pas, préoccupé comme il l’était par l’opulence de la poitrine de son adversaire. Celui-là, il faudra que je le surveille, d’ici que sa libido se réveille, il n’y avait pas loin.
“Bon, bon, c’était juste pour dire".
Inquiet, je donnais le signal du départ. Vraiment, cette salle était immense. Dire qu’au dessus se trouvait le parvis de Notre Dame, à moins que cela ne soit carrément la cathédrale.
Finalement, nous trouvâmes un mur qui en le suivant nous amena à une issue, en fait une porte gothique garnie d’une grille en fer. Lucien tenta de l’ouvrir sans succès. De rage, il la secoua. Rien n’y fit, elle ne pleura même pas un grincement. Manifestement, celle-là aussi était entretenue et ne paraissait pas datée de trois millions d’années. Aucune couche de rouille ne transparaissait.
“Bon, alors, on fait quoi ?” - s’inquiéta Clara.
“Il est quelle heure ?” - demanda Marie.
“Tu crois que c’est le moment de t’inquiéter de l’heure ?” - lui répliquais-je.
“Certainement, parce qu’en général, c’est la nuit qu’ont lieu les sacrifices humains. Alors, ça nous permettrait de savoir combien de temps il nous reste avant qu’ils arrivent. On a peut-être le temps de trouver une autre issue".
Qu’ils arrivent. Rien que ces mots, ILS ARRIVENT, donnaient la chaire de poule.
“Euh, c’est le matin, peut-être 10-11 heures". - Évidemment, ma réponse n’avait rien d’original puisque nous en étions toujours au matin. Le contraire m’eut étonné.
Il fallait que je sache où le délire nous entraînait, délire dont je soupçonnais Marie d’être à l’origine.
“Dis-moi Marie, tu es fasciné par les templiers et par conséquent par les histoires de magie noire ?”
“Oui, pourquoi ?” - me demanda-t-elle innocemment - “Des livres sur le sujet, j’en ai plein ma bibliothèque".
Ben, voyons, maintenant, on se retrouvait dans le délire d’une folle furieuse. Du coup, ses nichons me parurent moins appétissants.
Par acquis de conscience, je lui demandais, “Et les films d’horreur, tu es fan ?” - “J’adore. Celui que je préfère, c’est.....” - Là, je l’arrêtais d’un geste. Pas la peine de savoir à quelle sauce, nous allions être mangés. En tout cas, nous étions mal barrés parce que c’est pas le soir qu’ils allaient venir, mais ce matin même.
“Je ne veux pas mourir". - pleurnicha Clara.
“Un coup de sabot ?” - proposa Broc.
“Pas de refus". - lui dis-je.
Il se mit en position, prit sa respiration comme un coureur de fond et PAF, décocha une méchante ruade. Résultat, Nada !
Cette salope de grille n’avait même pas une égratignure. C’est pas possible, elle a été fabriquée par les ingénieurs de la NASA !
Un grand silence accueillit le bide.
Alors ou nous cherchons une autre issue ou nous préparons le siège en adoptant la manoeuvre de la tortue pratiquée par l’armée romaine. Sauf, que nous n’avions pas de vivres pour soutenir le siège.
“On cherche une autre issue !” - commandais-je impératif.
Nous restâmes collés au mur dans notre progression. Une angoisse indécible nous tenaillait. Le silence même du lieu était source d’épouvante.
C’est incroyable comme la salle était immense car nous marchâmes longtemps. Finalement, une autre issue apparût. Une issue garnie d’une grille pareille que la première. Nous restâmes bouche bée devant le spectacle et d’autant plus bouche bée que la lumière issue des champignons augmenta ne laissant plus aucune zone d’ombre dans la salle.
Ouh là, les méchants allaient bientôt débarquer !
L’angoisse nous fit nous tenir la main. Nous étions bien désarmés.
Broc essaya bien de briser la grille, mais tout ce qu’il réussit à faire, c’est se faire mal aux sabots.
Avions-nous le temps de chercher encore ?
A ce moment-là, une musique d’orgue se fit entendre. Une musique dont l’origine se perdait dans la nuit des temps.
“T’en fait pas un peu trop dans l’angoisse ?” - m’interpella Nathalie.
Celle-là, il était temps qu’elle intervienne. On allait se retrouver découper en lanière de bidoche et elle me demandait si je me faisais pas trop de mouron. Ca, c’était bien d’un morceau d’espace stellaire, pas un brin humaine pour un sou.
“Peut-être, y’a t-il un digicode sur ta grille ?” - insista-t-elle.
Un digicode et pourquoi pas une poignée pendant qu’elle y était.
“Cherchez un digicode !” - hurlais-je.
Tout le monde se précipita, moi le premier pour examiner chaque pouce de cette saleté de grille.
A ce moment des trompettes retentirent, la grille ne bougeait pas. Un grincement se fit également entendre. Il nous restait l’épée Escalibur pour nous défendre et notre courage évidemment, ce qui faisait relativement peu. Les trompettes cessèrent. Le trouillomètre monta de six cent crans dans nos slips. A leur place, un espèce de frottement ininterrompu se fit entendre comme si des dizaines et des dizaines de semelles raclaient le sol. Et, comme par bizarre, cela semblait de plus en plus proche. Une seule conclusion, les méchants approchaient.
“Alors, vous trouvez ?” - ne pus-je m’empêcher de crier fiévreusement. Pas bon, pas bon pour un chef de paniquer, surtout que de chef, bientôt, il n’y aura plus. Et, si je les sacrifiais tous en échange de ma liberté pensais-je au plus profond du tréfonds de moi. “Trou du cul !” - me communiqua Nathalie.
“Et ta soeur !” - lui répondis-je pour sauver mon amour-propre.
“Rien ! Rien ! Mon Dieu ait pitié !” - Voilà que la Clara devenait croyante sur le tard. Un peu trop tard à mon avis. Son âme pourrie ira tout droit dans les flammes éternelles.
Comme pour accélérer notre panique, des cymbales se firent entendre en sourdine. En sourdine, heureusement, autrement, ça aurait signifié qu’elles étaient à côté de nos oreille.
Lucien s’énerva méchamment, “Mais, putain, on est pourtant au vingt et unième siècle. Y’a la guerre en Irak et les Twins Towers ont joué aux châteaux de cartes. Alors, c’est quoi ce cirque. On n’est plus au Moyen Âge !”
Il avait raison dans la démonstration, mais la réalité risquait de le contredire féroce.
“Là, là, je crois que j’ai trouvé". - hurla Marie. Tiens, on dirait qu’elle est dans la panique. C’est vrai qu’elle ne savait pas que c’était son délire et qu’elle ne le contrôlait pas.
Je me précipitais. Elle avait raison, c’était un digicode dissimulée par une rosace.
“Et, maintenant, on fait quoi ? On ne connaît pas le code". - pleurnicha Clara.
Évidemment, toujours négative, celle-là.
“Laisse-moi voir !” - lui dis-je en l’écartant.
Bon, le truc classique avec des chiffres et un bouton “Appel”. Mais, les chiffres ?
“Essaie ta date de naissance". - suggéra Broc pince sans rire.
Et pourquoi pas celle du pape pendant qu’il y était. - “Et pourquoi pas ?” - soutint Nathalie.
“Mais, lequel ?” - souligna Lucien, y’en a eu une tripotée.
“Le dernier". - suggérais-je.
“Benoît le XVI ème". - compléta Marie. Un soupçon m’effleura, serait-elle catholique pratiquante ?
“Et sa date de naissance ?” - demandais-je pour vérifier mon pronostic.
“On ne doit pas le révéler en public. Approche ton oreille que je te le dise".
Et, elle fait quoi la salope, elle me passe sa langue dans l’oreille. Je tente de m’écarter, mais elle me tient solidement. - “Attends, je te donne la date, mon loup". Heureusement, elle ne réitère pas pour la langue.
Alors que je fais le code, Lucien me tape dans le tibia. - “Laisse-moi, qu’est-ce que t’as ?”
“On n’est pas seul". - se contente-t-il de me dire.
“Quoi, pas seul ! Qu’est-ce que tu me racontes ?” - et, je continue mon affaire.
L’autre, il remet le couvert. - “J’te dis qu’on est pas seul, même qu’ils sont nombreux".
Ah, zut alors. Lui, comme casse pied, il se pose là. Je me retourne et là, là, j’en chie dans mon froc. Tout autour de nous, il y a plein de figures de carnaval. Mais, quand je dis plein, c’est que nous n'en voyons carrément pas la fin.
Comment ils sont arrivés sans qu’on les entende. C’est sûr, les chenapans, ils ont dû marcher sur la pointe des pieds. Plus vicieux que ça, tu meurs.
Ben, faut peut-être leur faire un sourire à tous ces guignols encapuchonnés, vêtus de longues robes et chaussés de simples sandales de cuir. Avec tous dans leurs mains.......une serpe.
Notre sang se glaça dans chacune de nos veines. Elle avait dit qu’elle aimait les films d’horreurs, mais à quel degré d’horreur, ça elle ne nous l’avait pas expliquée.
”Sainte Marie, pleine de grâce, que votre volonté soit exécutée dans le ciel et sur la terre et même dans les bas-fonds, ayez pitié !”
Ca, c’est Clara. Celle-là, elle virait vraiment catho intégriste. Il allait falloir s’en débarrasser.
Broc se mit à reculer, il s’ébroua et adressa la parole aux figures de modes, “Alors, qu’est-ce qui se passe mes petits gars. On a la serpe qui démange ?”
Il y eut un moment de stupéfaction dans les rangs adverses. Entendre parler un animal, c’est quand même pas courant.
Brusquement, les bouffons entonnèrent une psalmodie avant de brutalement s’écrouler à genoux. Au moins, cela dégageait la perspective et découvrait sur plusieurs dizaines de rangs, des centaines de figures de mode.
Au final, ils nous auraient découpés en lanières de bidoche.
“J’ai réussi !” - s’écria Marie en ouvrant en grand la grille.
Nous n’attendîmes pas que les autres malades se réveillent et nous nous engouffrâmes dans l’ouverture avant de la refermer. Ouf, le code à nouveau était brouillé.
Alors que nous apprêtions à nous éloigner sans regrets, un des bouffons se releva et s’avança jusqu’à la grille pour interpeller Broc.
“Votre excellence, s’il vous plaît, restez avec nous. Par là, vos pas vous mèneront aux marches de l’enfer".
Broc tourna son encolure et lui dit les yeux dans les yeux, “L’enfer est pavé de bonnes intentions, mon p’tit gars".
L’autre lui retourna un, “Bonne chance votre excellence !”
Il nous souhaitait bonne chance le faquin. La chance sera déjà de se trouver loin de toi racaille et pour nous en éloigner encore plus vite au cas ou ils aient des arcs et des flèches, nous accélérâmes le pas.
Le couloir fut d’une longueur à nous couper le souffle. En plus, Broc se manifesta par une de ses blagues dont il avait le secret, “J’ai faim !”
Voilà, c’est comme ça la vie, rien de nouveau dans le ciel du Piémont à part le beau soleil d’Italie.
Pour ne pas changer un parcours qui gagne, nous débouchâmes dans une autre salle. Vraiment, il devait y en avoir un tas sous le parvis. Cela devait être un vrai dédale. Et dire que personne n’était au courant, à part les méchants naturellement.
Par contre, elle paraissait différente. Sans doute parce qu’elle renvoyait un je ne sais quoi d’atroce. Oui, c’est cela d’atroce dans une espèce de hiérarchie de l’horreur.
Où elle allait-elle nous entraîner cette folle furieuse de Marie ? Elle devait être complètement barge pour se délecter d’une telle dimension. Sans doute n’avait-elle jamais été confrontée à ses propres fractures, son aliénation ou ses cauchemars. Et comme, elle n’avait jamais dû y être confrontée, la psychose est d’autant plus confuse et délirante dans un espèce de crescendo de l’horreur.
“Si on la tuait, on trouverait peut-être la sortie au lieu de galèrer bêtement ?”
Toujours, aller au plus simple ce Lucien. Si, j’étais chef, ce n’était pas pour rien, c’était pour lui éviter de réfléchir.
Marie eut un cri apeuré et mit sa main devant sa bouche.
“J’espère qu’elle va tourner sa langue avant de parler". - crut bon de remarquer Lucien. Marie le regardait l’air terrorisée une main sur le coeur, l’autre sur la bouche. - “Ben, quoi, elle a quoi la grosse loche !” - fit-il en complète mauvaise foi.
“Elle t’a entendu ducon !” - lui répondit Clara en s’approchant de Marie pour la consoler. A mon avis, elle n'aurait pas dû. La Marie ôta la main de sa bouche, l’ouvrit au maximum et dégueula un jet verdâtre qui atterrit tout droit dans le corsage de Clara.
Si, ça, c’était pas une déclaration de guerre, c’est que je ne connaissais rien aux meufs.
“Ah, non ! Ah, non !” - hurla Clara en s’ébrouant comme un chien pour écouler le reste de vomi qui lui collait au corps. Puis, elle se jeta toutes griffes dehors sur Marie. - “Salope, je vais te crever !”
Elles s’écroulèrent toute deux à terre en s’ébattant dans le vomi vert. Beurk, il me semble avoir vu un truc comme ça dans l’exorcisme, un film d’horreur où une petite fille possédée par le démon faisait des vomis comac.
Marie ne se prenait pas pour une gamine quand même autrement la mêlée entre les deux meufs se transformerait en abus par personne ayant autorité de la part de Clara. Finalement, Marie eut le dessus grâce à sa corpulence, c’est-à-dire qu’elle s’assit sur son adversaire. L’autre émit un couinement haineux, “Lâche-moi, salope ! J’vais te crever. J’vais niquer ta mère et toute ta famille !”
“Parle toujours saleté !” - répondit Marie sans bouger son derche.
“J’étouffe !” - finit par avouer Clara.
“Demande-moi pardon". - fut le commentaire de Marie.
“Pardon, pardon". - pleurnicha sa victime.
Marie magnanime se leva et me regardant, s’excusa, “Désole, j’te jure, c’est la première fois que ça m’arrive".
C’est ça et la prochaine, ça allait être quoi, massacre à la tronçonneuse ou la poupée sanglante. En tout cas, elle puait la grosse. Elle puait les chiottes.
“Dégage, tu pues". - lui signifiais-je.
De grosses larmes roulèrent sur ses joues rebondies à souhait. Mais, non, elle sentait trop mauvais pour que je lui pardonne. Elle devait être punie la grosse cochonne. Au coin, au mur et je fouette son dos et cul nu à coup de ceinture, avec la boucle naturellement.
Nathalie me fit un coucou, “Tu commences à rentrer dans son délire, tu crois pas”. Euh, ben, oui, elle a raison. En fait, en plus, elle était masochiste la Marie, une vraie de vraie de grosse cochonne. Ah, tant de plaisirs en perspective une fois toute cette histoire terminée.
“Ca suffit !” - lui ordonnais-je impérial.
“Oh, comme t’es beau quand tu te mets en colère". - me dit-elle, l’admiration lui bouffant carrément les neurones.
Si, je ne reprenais pas la main très vite, elle était capable de me bouffer tout cru la vorace.
“Vite !” - commandais-je - “Nous devons trouver la sortie".
“Et le trésor". - me rappela-t-elle.
“Euh, oui, le trésor". - concédais-je.
“Si elles marchaient devant". - suggéra Lucien. - “Vu qu’elles puent, c’est sûr, elles feront fuir les coyotes".
Ce Lucien, toujours délicat. Clara en tout cas n’eut pas l’air d’apprécier elle le fusilla du regard, mais ferma sa gueule.
Notre petite troupe reprit son exploration. la salle était là même., immense. Et au milieu, il y avait quoi, un autel. Surprise !
Sauf que cette fois-ci, une croix celte l’ornait et ses sculptures représentaient des chevaliers combattants. Cette fois-ci, nous avions bien à faire à des chevaliers templiers ou hospitaliers et il n’y avait pas de poignard, mais un crucifix et une bible.. Une bible ancienne, une vraie de vraie avec des enluminures. Un travail d’orfèvre.
“Ca doit valoir des sous ce truc". - émit Lucien. - “On devrait l’embarquer".
Clara évidemment était d’accord. Elle, du moment, qu’il y’avait des pépètes en jeu. Sale mentalité quand même.
“Enfoiré !” - Mais, à qui elle parlait celle-là. Pas moyen qu’elle sorte autre chose q’un gros mot. Une vraie bouche à crapauds. Mais, pour le moment, elle tenait le crucifix dans ses mains.
“Clara !” - se récria Lucien.
Elle se mit à le frotter et au fur à mesure apparut des pierreries et se révéla la matière dont il était fait, d’argent. - “Ca, au moins, ça vaut du pognon ! “ - s’exclama-t-elle.
Marie, plus pragmatique s'enquerra auprès de nous pour nous presser à trouver une source afin qu’elle puisse se laver.
A ce moment Broc intervint, “Nous ne sommes plus seuls".
Encore, mais qu’est-ce qu’ils avaient à jouer les désagréables. On n'est pas bien entre nous ?
Pour lui faire plaisir, je me retournais. A peu près, à 80 mètres de nous se tenait un chevalier templier ou hospitalier. Vêtu de sa grande cape blanche marquée de la croix rouge, il s’appuyait sur sa grande épée. Le seul détail particulier sortant de l’ordinaire, c’est qu’il tenait sa tête au creux de son bras gauche. Merde le cavalier sans tête ! Elle allait nous faire la totale la Marie. Sauf, que nous commencions à être rodé pour subir la panique. Encore un pantin de plus dans le défilé du carnaval.
“Je lui balance une ruade ?” - proposa Broc.
“Pas la peine, il est immortel". - lui répondis-je.
“Ah, merde !” - fut son commentaire.
“Tu l’as dit bouffi". - fut le mien.
“Le crucifix doit demeurer à sa place !” - gronda une voix d’outre tombe.
Y’a pas à chercher loin, c’est la tête qui parle.
“Et, mais il veut quoi l’autre taré là ?” - Évidemment, la Clara, pour lui faire lâcher un truc de valeur, il allait falloir s’y prendre de bonne heure.
“Le crucifix doit demeurer à sa place !” - répéta la voix d’outre tombe.
“Oh, mais, il commence à être lourd, celui-là”. - commenta Clara. A mon avis, elle cherchait grave les ennuis avec l’au-delà. - “Bon, je l’embarque.”- déclara-t-elle. A peine eut-elle prononcé ses mots que le cavalier se mit lourdement en marche en élevant son épée vers la voûte. Son pas en se posant faisait “Boum, Boum.”
“A mon avis, il va te décapiter". - lui fis-je.
“Il n’oserait pas à s’attaquer à une femme quand même". - dit-elle d’un air outré. - “Et, ta soeur". - lui répliqua Broc pour rigoler.
En attendant, l’autre naze approchait, “Boum, Boum.”
“Fais, quelque chose, t’es le chef !” - m’enjoigna Clara.
Elle en avait de bonne, elle. Sous prétexte que j’étais le chef, elle était prête à m’envoyer au casse pipe. Que faire ? Ah, oui, l’épée. Je m’en saisit et me plaçais sur la route du noble chevalier. Je plantais la pointe à terre et m’appuyant dessus, j’attendis le choc.
L’autre, il marqua un temps d’arrêt et de nouveau sa voix retentit, “Escalibur ! L’épée du roi".
Là, je l’avais bluffé, il allait sans aucun doute se mettre à genoux et me baiser les pieds. J’attendis. Manque de pot, il se remit en marche direct sur moi, “Boum, Boum.”
Bon, mon petit camarade, si tu cherche de noises, tu va tomber sur un bec. Ce salaud se précipita sur moi, l’épée levée. Nos deux lames se choquèrent dans un vacarme infernal. Il ne lâcha même pas sa tête. Moi, l’épée, je la tenais à deux mains, lui d’une seule.
“Eh, vous allez m’aider ?” - criai-je aux autres qui me regardaient tranquillement assis autour de l’autel.
Les autres, ils se croyaient au spectacle. En plus, c’est qu’il était sacrément costaud la figure. Chaque coup d’épée me rejaillissait jusque dans les omoplates. A ce rythme là, j’allais pas tenir le choc longtemps.
Et les autres qui continuaient à regarder.
“Bravo, bravo !” - En plus, ils applaudirent ces salopards alors qu’une puissante estocade me faisait chuter à terre. Le cavalier leva sa terrible épée. - “Tu es mort mécréant !” - me dit la tête aux sales dents jaunes.
Le mécréant, comme il disait n’avait pas tellement envie de mourir, en plus, il tenait à mettre son bulletin de vote dans l’urne s’il arrivait à atteindre le jour des élections présidentiel.
En attendant, je fis un roulé boulé, histoire de me tenir loin. Le coup frappé sur le sol fit jaillir des éclairs. Je commis un autre roulé boulé pour m’éloigner encore plus. Les autres brêles applaudirent. Ils étaient complètement à la ramasse. Nom de dieu, je risquais de me faire tuer et eux se croyaient au jeu du cirque.
“Où est-tu ? Où es-tu ?” - marmonnait le cavalier en se tournant de tout côté. Il avait pas l’air ridicule avec sa tête sous le bras. En plus, avec les années, il devait avoir la vue basse.
A un moment où il me présentait son dos, je me relevais et me précipitais pour lui donner un grand coup de pied dans le derrière, “Pan !” dans son cul.
Ben, ce fut comme si j’avais tapé dans du béton armé. Mon pied me commanda de crier immédiatement ma douleur, “Ouille,ouille !”
“Bravo ! Bravo !” - continuaient d’approuver mes chers camarades. Broc n’arrêtait pas de hennir, tellement il en pouvait plus de rire.
Mais, voilà, ce qu’ils ne comprenaient pas, c’est que le danger était encore plus grand que nous nous l’étions imaginés. Non seulement, il avait la tête coupé, non seulement, il était immortel, mais en plus, c’était une statue en pierre. Et, oui, en pierre, délire, non ?
Décidément, il n’y avait pas que Lucien qui était bizarre, maintenant, ils étaient deux.
“Ah, te voilà mécréant !” - me dit-il.
Je n’en menais pas large parce que je ne me voyais pas le persuader de me lâcher, vu qu’il avait la tête dure.
“Aider-moi, nom de dieu". - criais-je à mes compagnons. - “Il est indestructible, il va tous nous tuer !”
Vraiment, ils abusent mes potes. Ils se la font dolce vitae, farniente pendant que le commandeur me courre après. Parce qu’il me poursuit et non seulement, il me poursuit, mais il me rattrape.
Ah, ils ne veulent pas se porter à mon secours, alors, vous allez voir. Me précipitant vers eux, tout en évitant un ou trois coups d’estocs, je me plaçais direct derrière. Le cavalier se précipita, l’épée levée, en criant, “A mort ! A mort ! Au nom du Christ !”
Qu’est-ce que le Christ venait faire là-dedans ? En tout cas, mes potes n’attendirent pas la réponse, ils s’égaillèrent comme des moineaux. Broc, se retournant, décocha une méchante ruade qui fit un bruit d’enfer “Bouam !”
Et qui est-ce qui cria, ce fut Broc, “Aie, Aie, Aie, j’ai mal aux sabots !”
Le cavalier n’avait pas bougé d’un poil, par contre, Broc dut se cabrer pour éviter un méchant coup d’épée.
“Ah, mais il est malade". - s’écria-t-il.
Malade, peut-être, mais, un être immortel et en pierre ne connaissait pas la fatigue. Même, si nous courrions pendant toute la matinée, il finirait par nous rattraper. Il avait l’éternité, nous, nous n’avions que la matinée.
“Comment s’en débarrasser ?” - cria Lucien.
Maintenant, nous marchions tous dans le même sens avec le chevalier au cul. Heureusement que son poids l’empêchait de courir. N’empêche que nous n’allons pas passer notre vie à continuer comme ça.
“Il faut faire quelque chose". - insista Clara.
“Montre lui ta culotte !” - rigola Broc.
“Nique ta mère !” - fut la réponse.
En tout cas, ils avaient raison. A part ça, cela faisait deux fois que nous passions devant une grille pareille à celles que nous avions franchi, mais celle-là, fermée par une serrure. Et, il m’avait semblé apercevoir une clé suspendue à la ceinture du chevalier. Si, nous voulions nous en tirer, il allait falloir lui subtiliser.
Mes camarades me firent parvenir leur accord, Nathalie leur ayant fait écouter ma pensée. -”Comment ?” - leur demandais-je.
“Un streapease avec Clara". - Broc devenait lourd avec Clara. Il avait peut-être une dent contre elle.
“Pas la peine, il est de pierre". - lui répondis-je pince-sans-rire.
“Et, surtout invincible comme superman". - renchérit Broc.
Derrière nous, les pas continuaient à retentir, “Boum, Boum.”
“J’ai faim". - fit Broc.
“Je voudrais me laver". - protesta Marie.
“Je pue". - compléta Clara.
“Le paysage, il est pas folichon. Je préférerais être en TGV". - Ca, c’est Lucien pour faire son original.
A mon avis, leur dis-je, on devrait augmenter le rythme parce que j’ai l’impression que le cauchemar est passé à la vitesse supérieure.
Ils se retournèrent d’un bloc. Le cavalier était à peine à trois mètres et sa tête souriait. Il leva sa terrible épée.
Je m’interposai et parai le premier coup. La rage me possédait. Après tout, il était handicapé en ne pouvant se servir que d’un bras. Moi, j’avais les deux au moins. Non seulement, je parai le coup, mais, je le frappai d’estoc d’un coup si violent que des éclairs jaillirent du choc des armes.
Le cavalier parut vaciller, je m’apprêtais à renouveler le coup lorsque sa tête se mit à ricaner, “AH, AH, AH, tu y as cru mécréant. A mon tour, maintenant". - fit sa voix caverneuse.
Euh, moi qui croyais l’avoir impressionné, c’était raté.
“Cours, Nabé, cours, il va te niquer ta race !”
Lui, Lucien, il courrait déjà. Sauf qu’il oubliait qu’il courrait en rond et qu’il suffisait que le cavalier l’attende pour qu’il lui tombe dans les bras.
Mon attention un instant détourné ne me permit pas d’éviter le coup qui m’atteint et me jeta à terre.
“Meurs !” - Et, il leva haut son épée afin de m’en transpercer.
Adieu, terre indigne, le combat est perdu, le monde est foutu, fut ma dernière pensée.
Les yeux fermés, j’attendis......Rien.
Qu’est-ce qu’il attendait ce con, que je le supplie ?
Je crispais encore plus les yeux.
Les yeux fermés, j’attendis.....toujours rien.
Ce n’est pas possible, non seulement, il a un coeur de pierre, mais en plus, il est sadique. Cette fois-ci, j’ouvris les mirettes. Il était toujours là, l’épée levée, mais en face de lui se tenait Marie, le crucifix à la main. En fait, je ne voyais pas vraiment, vu qu’elle se tenait au dessus de ma tête et que la première chose que j’avais en vu, c’est sous sa jupe.
Il fallut que je l’écarte pour comprendre ce qu’elle faisait là. Le crucifix tendu face à la figure du cavalier, elle psalmodiait des formules latines.
L’autre paraissait figé et à mon avis, c’était pas à cause du décolleté plongeant. J’en profitais pour m’esquisser en rampant entre les jambes écartées de ma libératrice. Ouf ! Merci mon dieu.
Bref, je me tirais et me réfugiai auprès de mes compagnons qui contemplaient d’un air ahuri la performance de Marie.
En plus, elle s’approchait de lui jusqu’à sentir le frémissement de la moustache qu’il n’avait pas. Qu’est-ce qu’elle voulait faire.
”La clé, évidemment". - me rappela Nathalie.
La clé ! Et dire que je n’y avais pas pensé. Elle risquait sa vie pour lui piquer la clé. Moi, qui avait pensé qu’elle allait nous sortir des trucs de magie noire pour le transformer en poussière. En fait, elle était pratico pratique.
Nous retînmes notre souffle, ne sachant comme le cavalier pouvait réagir.
On aurait dit qu’elle allait lui rouler une pelle tellement elle donnait l’impression de le coller. Son bras gauche décrivit une ellipse. Un objet se détacha de sa main et poursuivant sa course vint atterrir à nos pieds. Marie continuait à faire face à l’horreur.
L’objet qui atterrit à nos pieds était la clé. Mon dieu, comme je l’aime. Elle paraît si forte et se révèle si désarmée. Oh, combien, je l’aime.
“Vite !" - fit Clara. - “Tirons-nous !”
“On attend Marie". - dis-je en la retenant par la bretelle du soutien gorge. “Mais, t’es malade,“ - se rebiffa-t-elle. - “laisse-la, le pauvre vieux, il a besoin d’une femme depuis le temps qu’il est seul".
N’importe quoi, elle ! - “Je l’aime". - lui rétorquais-je.
“Pauvre pomme, elle pourrait être ta mère". - fut sa réponse acide.
Comme, elle est méchante, comme elle est vilaine. Ma tante, je dis pas, ma mère, faut pas exagérer.
“Lucien va ouvrir, toi, tu t’apprêtes-toi à refermer derrière nous. Moi, je vais porter secours à Marie". - lui déclarais-je.
“T’es fou ! Viens, on y va !” - me fit Clara en me retenant par la manche. D’un coup sec, je lui fis lâcher prise avant de me précipiter vers mon aimée.
Enfin, il y avait du bonheur dans ma vie. Il n’y avait plus seulement Lucien qui avait droit à être aimé. Désormais, moi aussi, j’y avais droit.
“Marie, j’arrive !” - hurlais-je, me précipitant l’épée à la main.
Mamie était toujours face à la monstruosité, toujours le crucifix levé.
Pourtant, il était dit que le christ ne suffirait pas car le cavalier parla méchant, “Catin, tu m’as dérobé la clé d’or !"
Ah, parce qu’en plus, elle était en or. Déjà que Clara avait piqué la bible et que Marie tenait le crucifix. Le pauvre, il allait se retrouver dans la misère.
Son épée s’abaissa à une vitesse approchant le temps réel. Seulement, je fus plus rapide que lui. Je me précipitais sur Marie pour la précipiter à terre. Malheureusement, sa corpulence m’empêcha de l’emporter loin. La lame vint frapper le sol à peine à cinquante centimètre de ses pieds. J’en eus des frissons d’horreur pour elle.
Sauf, qu’il fallait se bouger et vite, car déjà, l’autre malade relevait sa lame pour frapper de nouveau. - “Vite, vite, lève-toi !” - Je me repris. - “N’oublie pas le crucifix, allez, on se tire !”
D’un même mouvement, nous nous levâmes et commençâmes à courir jusqu’à la grille. Derrière nous, le bruit de la lame fracassant à nouveau le sol retentit. Trop tard, grand-père !
Un cri, que dis-je, un hurlement éclata derrière nous, “Mécréants, Catins, dieu vous maudisse !”
Vas-y, vas-y, cause toujours et boit de l’eau fraîche.
Derrière nous Clara referma la grille. Il peut toujours gueuler, il est niqué. Elle mit la clé dans sa poche, je l’avais prévenu de sa valeur.
Un dernier regard à l’ancêtre m’apprit qu’il marchait en suivant la paroi en baragouinant un truc comme, “Clé, clé, petit clé. Clé, clé, petite clé".
Finalement, c’était encore un frappading.
Et tenant la main de Marie qui m’avait sauvé la vie, nous parcourûmes un autre couloir. En marchant, je me demandais pourquoi depuis quelque temps, il n’était plus question de miroir ? Pourquoi, étions nous désormais confronté à des formes bien réels de nos fantasmes, mais, seulement de nos fantasmes Si, l’homme en noir utilisait le mental de Marie, pour le moment il n’avait pas engendré de projections capables de nous détruire. A moins que d’autres cauchemars nous attendent sur le chemin.
“Et, le trésor ?” - s’enquit Marie.
“On est en train de le récolter". - plaisanta Lucien en montrant la bible, le crucifix et la clé. - “Et à ce rythme là, ça va prendre du temps avant de le récolter dans son entier. Au moins, un million d’années".
“Tant que ça". - fit Marie dépitée.
“Et encore plus". - souligna cruellement Lucien.
Mais, qu’est-ce qu’il avait avec sa Clara contre Marie. Au moins, elle, elle n’était pas vicieuse.
Évidemment, nous débouchâmes dans une autre immense salle. Ce qui entre nous devenait sérieusement agaçant.
“Y’a pas de sortie ?” - pleurnicha Lucien.
“C’est de la faute à la grosse !” - attaqua Clara. Vraiment, elle lui en voulait mortel.
“Chérie-bijou, met lui un pain dans sa tronche !” - ajouta-t-elle.
“Lucien, si tu bouges, je te perce !” - le menaçais-je de mon épée.
“Arrêtez vos conneries, vous êtes sous influence. Reprenez-vous !”
Sacrée Nathalie, toujours au charbon. Heureusement, autrement, car sans elle, nous nous serions massacrés. Comme quoi, nous devons toujours rester vigilants. Car à peine, notre méfiance en sommeil, aussitôt l’homme en noir tente de nous abuser. D’ailleurs, je ne sais même pas pourquoi nous venions de nous quereller.
Bon, sans doute allions-nous trouver un nouvel autel et de nouveaux fadas. Effectivement, ce fut le cas.
Cette fois-ci, il était recouvert d’une draperie en velours aux armes d’Angleterre avec une maxime brodée, “Toutes les fois que les rois font des bêtises, ce sont les grecs qui reçoivent les coups".
A mon avis, nous étions repartis pour le carnaval. Qu’est-ce qu’elle pouvait bien encore nous réserver, la Marie ?
“J’en ai marre de traîner dans ces caves. Y’a même pas un coup à boire". - se plaignit Lucien.
Tiens, maintenant, il se mettait à boire. C’est nouveau. En tout cas, il avait raison, j’adorerais revoir la lumière du jour.
“On va pas partir sans le trésor ?” - s’alarma Marie en me serrant convulsivement la main.
“Mais, non mon bichon, t'inquiètes pas".
“Le trésor, le trésor, mais, tu ne lui a pas dit, qu’il n’y en avait pas ?” - déclara Clara.
“Qu’est-ce qu’elle veut dire ?”
Je fermais mon clapet.
Marie me secoua, “Tu m’as dit qu’il y avait un trésor. Tu l’as dit, n’est-ce pas ?”
Dans ma tête, j’envoyais des messages à Clara pour qu’elle la ferme en lui faisant comprendre que la déception de Marie risquait d’être à la hauteur du délire où elle risquait de nous plonger. Du coup, Clara se mordit sept fois la langue.
Comme pour confirmer mes dires, le sol frissonna. C’est-à-dire qu’il se mit à trembler. Un tremblement de terre à Paris, pas incroyable, mais du n’importe quoi. Elle n’allait quand même nous faire un truc du genre, “La tour infernale". Le tremblement du sol se fit plus perceptible.
Merde alors, à au moins cent soixante mètres sous terre, nous n’avions aucune chance de survivre.
“Évidemment qu’il y a un trésor". - lui dis-je. Sauf que Clara, elle n'est pas au parfum, voilà tout.
“C’est vrai, tu me le jures".
“Juré !” - affirmais-je alors que mes jambes se dérobaient sous moi suite à une secousse plus importante que les autres.
Nous nous retrouvâmes, tous, à part Broc, le cul par terre. Moi, heureusement, Marie amortit confortablement ma chute par son corps dodu. Disons, que je me retrouvais le nez dans son opulente poitrine.
A ce moment, les secousses cessèrent. Mon coup de bluff avait marché.
Cependant, la poussière continuant à tomber de le voûte finit de nous alarmer. D’ici qu’elle s’effondre sur nos tronches, y’avait pas loin.
“Il faut se tirer et fissa !” - fit Clara.
“Je dirais plus, il faut se tirer". - compléta Lucien.
Vraiment, ces deux-là, ils auraient dû naître siamois.
“Maintenant, c’est une question de vie ou de mort, tant pis pour le trésor !” - décrétais-je en me relevant.
“Non !” - cria Marie en s'agrippant à mes basques.
Décidément, elle était têtue.
“Barnabé, s’il te plaît, ne fais pas ça. Je le sens, je le sens, il est tout proche.”
Des volutes de poussières retombèrent à nouveau sur le sol. il est des signes qui ne peuvent être négligés, celui-là en faisait parti. Mais, Marie n’aurait pas compris.
“Nous restons !” - décidais-je.
“Rester, mais tu n’y penses pas. Si, nous restons nous allons être ensevelis vivants. Vivants, tu entends !” - cria Clara complètement affolée.
“Elle a raison, écoute-la, Barnabé". - intervint Broc.
“Il a raison, écoute-le". - renchérit Nathalie.
“La voûte va s’écrouler". - pleurnicha Clara. - “Nous allons tous mourir".
“Personne ne va mourir, noua allons nous en sortir". - assurais-je.
Une secousse plus forte que les autres me coupa la parole. Clara se mit carrément à pleurnicher. - “C’est fini, fini. Pardon maman !”
Je prie Marie par les épaules en la secouant un peu, “Ecoute-moi, nous allons le trouver, tu m’entends. Je te promet que nous allons le trouver".
Par miracle, les secousses cessèrent à nouveau, mais, cette fois-ci, il n’y eut même plus un frémissement.
Elle m’avait cru.
Maintenant, il allait falloir deviner où allait nous conduire l’autel. Autel sur lequel, il n’y avait rien de rien.
“C’est ça que tu cherches". - me dit Lucien en désignant quelque chose au dessus de nos têtes. Je levais les yeux pour apercevoir une corde de chanvres avec un noeud coulant. Tout ça avait une forte ressemblance avec une corde de pendu.
“Y’a pas, ils ont l’humour chatouilleux ici". - me fit remarquer broc.
Ouais, mais, ça dépendait pour qui était la corde. En tout, nous étions quatre à pouvoir passer la tête dans le noeud coulant. A vrai dire, j’eusse préféré que parmi mes compagnons l’un d’eux se portasse volontaire. Mais, une telle grandeur d’âme ne leur viendrait même pas à l’esprit. Ca, c’est sûr.
“Ca marche comment ce truc ?” - interrogea Lucien.
“Tu montes sur l’autel. Tu passes le noeud autour de ton cou et tu te pends. C’est tout". - lui répondis-je.
“Merci, je ne voulais pas mourir idiot".
“A ton service".
“Et, si on tire sur la corde, ça ouvre peut-être une trappe ?” - suggéra Clara.
Pas con la gonzesse. Au moins, elle proposait une action et tout ce qui était action dans ce monde de dingues était bon à prendre. Aussi dit, aussi tôt fait, nous nous retrouvâmes à quatre à tirer sur la corde. En tout cas, elle était solidement fixée parce que notre poids commun ne put la détacher.
Nada, pas de réaction. Encore une tentative pour rien. Au moment où nous allions descendre, l’autel frissonna. C’est-à-dire qu’il y eut comme une légère secousse. Puis, il bougea carrément. Il bougea en pivotant malgré que nous fûmes toujours dessus. Et, qu’est-ce qu’il avait dessous, en mille, je le donne, un escalier qui s’enfonçait en colimaçon, néanmoins assez large pour que Broc puisse s’y engager.
“Sa mère". - fit Clara pour marquer son étonnement.
“Laisse ma mère". - fit Broc.
“Il a dit quoi l’autre guignol encapuchonné, que cela nous mènerait jusqu’aux marches de l’enfer. Bien, je crois qu’on y va tout droit". - ajouta Clara en désignant l’escalier.
“Alors, allons-y !” - conclus-je. Au point où nous en étions, y’avait pas grand chose à faire d’autre. Et, nous descendîmes, descendîmes, descendîmes. il n’y avait rien d’autre à faire que descendre.
Lorsque nous parvînmes enfin en bas, on avait dû descendre la valeur de quinze étages. Quinze étages, ça nous faisait pas arriver en enfer, y’avait de la marge.
Et là, là, il y avait des coffres, plein de coffres ouvragés d’aspect ancien entassés.
“Le trésor, c’est le trésor ”. - gémit Marie d’une vois extatique.
Là, elle marquait un point. Maintenant, restait à ouvrir les coffres.
“Je m’en charge". - fit Broc. Il balança une ruade. Un premier coffre vola en éclat. Tout son contenu se répandit sur le sol, des bijoux, des émeraudes, des colliers en jade, des pièces d’argent et d’or, des bracelets d’or et d’argent également. Les autres coffres répandirent le même contenu. Si, ça, ce n’était pas un trésor, alors, c’est que je n’existais pas. Et, si je n’existais pas, l’homme en noir non plus. Donc, le trésor était réel.
“Je suis riche !” - s’écria Clara. Elle au moins, elle avait l’esprit partageur. En plus, elle rajouta en s’adressant à Lucien, “Tu partageras avec moi mon bébé d’amour ?” - Tiens, maintenant, il redevenait son bébé d’amour. Encore une qui n’était pas intéressée.
“Qu’on soit bien d’accord, “ - leur dis-je. - “Pas question de se surcharger avec tout ça. On ne sait pas encore ce qui nous attend sur le parcours".
“Quoi, tu veux laisser tout ça ?” - questionna Marie.
Je la regardais tendrement, “On n’a pas besoin de ça Marie".
“Comment, on n’a pas besoin de ça. Moi, j’en ai besoin. J’ai une toute petite retraite. La vie est trop dure. Je ne peux pas laisser tout ça, non, je ne peux pas. C’est au-delà de mes forces".
“Mais, on s’aime Marie. On a pas besoin d’argent, crois-moi".
“Aimer, mais qu’est-ce que tu me racontes, aimer, mais, je ne t’aime pas. T’es trop con. Avec ce fric, je pourrais me payer tous les michetons que je veux, pauvre imbécile.”
C’est à moi qu’elle parle cette grosse truie. A moi qui lui ait sauvé la mise tant et tant de fois. C’est à moi qu’elle parle. Salope ! Je vais te montrer qui je suis. Je vais te faire pleurer les larmes amères de ton gras de bide. Je crachais par terre et lui dis, “Alors, démerde-toi ! Moi, je me tire !” - et, je me dirigeais vers une porte au fond de la salle. - “Qui m’aime me suive". - rajoutais-je.
Sans hésiter Broc me suivit. Lucien fit de même. Clara nous rattrapa les bras chargés de précieuses babioles. Marie resta toute seule.
Bien entendu, un couloir s’est présenté à nous, sauf que celui-là au lieu d’être ovale était carré de forme. Ce qui entre-nous révélait une civilisation qui se rapprochait de la nôtre. Ici pas de pierre apparente cimenté par un mortier ancien, mais des murs et un plafond peint en blanc cassé. Pratiquement à se croire dans une clinique ou un hôpital.
Manque de pot, le couloir se termina en cul de sac et pas moyen pour que Broc se retourne pour défoncer la paroi, le couloir étant trop étroit.
Il allait falloir réfléchir parce que le retour en arrière n’était pas une solution crédible.
Bien, la paroi en face était plane sans une aspérité. Donc, à priori, pas de mécanisme dissimulé. Alors, s’avouer vaincu ? Il devait y avoir un moyen.
XIX
Devant ce mur stupide qui mettait mon sang froid à rude épreuve, l’idée d’une ouverture digitale ou rétinienne s’imposa. Mais, à quel doigt ou quel oeil, là, mystère !
“Attendez !” - fit une voix.
Marie s’avança les mains vides, sans rien de son trésor qu’elle avait tant désiré. - “Laissez-moi essayer". - dit-elle.
Nous lui fîmes place. Après tout, elle était des nôtres.
A mon adresse, elle émit une excuse,“Excuse-moi Barnabé, je n’avais pas compris". - Un haussement d’épaules fut ma réponse.
Elle appliqua la paume de sa main droite sur la paroi. A notre grande surprise et à la sienne semble-t-il, un rayon lumineux dessina le contour de la main. Un truc carrément extra-terrestre, extraterrestre, mais terriblement efficace car un mécanisme se déclencha et la paroi pivota sur un axe. Finalement, elle gagnait à être connue la Marie.
“Je ne comprends pas". - fit-elle.
Nous non plus, on ne comprenait pas. Sauf que le pratico pratique nous dit d’aller de l’avant. Alors, on avança.
La salle, cette fois-ci était de dimension humaine. C’est-à-dire que nous l’appréhendions dans sa totalité. Les murs sont recouverts d’immenses tapisseries anciennes dont les personnages racontaient à première vue l’histoire des guerriers francs. Elle était éclairée à la différence des précédentes par de hauts candélabres. Au mur d’en face était adossée une estrade ornée de riches draperies sur laquelle était installé un trône doré. Bizarre !
Nous étions là à ne pas comprendre où nous trouvions. Sans doute étions-nous face au trône du roi du monde. Peut-être, accepterait-il de nous accorder un autographe ?
“Il arrive quand ce roi du monde parce que moi, j’ai faim !” - Toujours pragmatique Broc. Rencontrer le roi ne lui faisait pas plus d’effet qu’un hot dog chaud.
Marie s’avança vers le trône auquel on accédait par un escalier.
“Qu’est-ce qu’elle fait ?” - s’informa Clara.
Personne ne lui répondit.
Marie commença à monter les marches.
“Mais, qu’est-ce qu’elle fait ?” - réitéra Clara.
Personne ne lui répondit.
La Marie, pas gênée s’approcha du trône et s’y assit tout bêtement.
“Mais, qu’est-ce qu’elle fait ?” - répéta encore Clara.
“Elle s’est assise". - lui répondit Lucien.
“C’est quand même pas elle, le roi du monde". insista Clara.
Ah bon, me dis-je. Alors, si elle est le roi du monde, moi, je suis le prince consort. Cool ! En plus, le trône s’adaptait parfaitement aux rondeurs délicates de Marie. Un peu trop en y réfléchissant parce qu’à première vue, il m’avait paru moins large que son popotin.
Et l’autre qui se pavanait les yeux clos dans son fauteuil pour PDG de multinationale. D’ici qu’elle nous sorte des paquets de stock option, y’aurait pas loin de la bavure fiscale. Je décidais de reprendre la situation en main. Pour ce faire, je m’approchais pour l’interpeller.
“Marie, descends de là tout de suite, c’est ma place !”
Pas de réaction. Là, je pense qu’elle se fout de ma poire. Elle me prend la tête et ça, faut pas.
“J’ai dit tout de suite !” - Et là, je sentis l’approbation générale m’envelopper dans une gaine d’affection. Sauf que si j’avais su, j’aurais fermé mon gueule.
Ses paupières se soulevèrent lentement. Tellement lentement que j’eus le temps de voir défiler ma vie. De yeux, il n’y avait plus. Par contre, deux sources d’une lumière intense. Y’a pas à dire, elle avait un regard lumineux.
La voix de Nathalie me rappela à la réalité.
“Attention, elle est pas des nôtres".
Content de le savoir. Si, elle ne me l’avait pas dit, je m’en serais pas aperçu.
“Et, je fais quoi ?”
“Wait and see". - fut sa réponse lapidaire.
Encore plus content de savoir qu’elle parlait anglais.
De toute façon, Marie ou ce qu’elle était devenue, me coupa l’herbe sous les pieds. Son corps s’effaça.
Ce que je veux dire, c’est qu’une espèce de lumière se mit à sourdre de son corps et son intensité finit par absorber ses vêtements. Bref, elle ne fut bientôt qu’une source de lumière qui faisait mal aux yeux.
“Vous avez vu, c’est elle le roi du monde". - jacassa Clara.
Le roi du monde, en attendant, se transformait en une forme lumineuse d’où jaillissaient des filaments lumineux qui s’entortillaient sur eux-mêmes. Cela lui faisait la tête d’une Gorgone, celle de Méduse plus précisément qui changeaient en pierre ceux qui la regardaient dans les yeux.
Finalement, elle n’était pas vraiment mon type. - “Alors, tu keefes plus mon loulou". - se moqua clara.
Très drôle. Elle me trouait le cul à chaque fois qu’elle faisait une blague celle-là. Sauf, que pour l’instant, j’étais tout seul en première ligne.
“Je lui file un coup ?” - proposa Broc.
“Laissons-lui l’initiative des hostilités". - conseillais-je prudent. En attendant, je reculais prudemment. A peine avais-je entamé un pas en arrière que les filaments lumineux se précipitèrent sur moi, s’arrêtant à touche-touche une fois que je me fus immobilisé.
“Dis donc, c’est le grand amour !” - me fit Clara railleuse.
Celle-là, elle ferait mieux de s’occuper de sa culotte. J’envoyais un message à Lucien pour qu’il lui fasse fermer son clapet. C’était pas vraiment le moment que je perde mes nerfs.
“Marie !” - criais-je - “Ecoute-moi ! Tu es malade, il faut que tu te fasses soigner. Je connais un psy. Marie, écoute-moi, ne déconne pas ! ”
Si, il lui restait quelque chose d’humain, sûrement, elle allait m’écouter. Les filaments eux ne semblaient pas comprendre le français. Mais, après tout ce n’était que des filaments.
Un borborygme me parvint de ce qui devait être le centre vitale de la chose. Un borborygme qui se transforma en quelque chose de compréhensible. La chose parlait. Peut-être qu’elle n’était pas perdue pour l’humanité.
“Vous ne sortirez jamais de ma tanière !”
Finalement, elle nous avait piégé depuis le début, la garce. Le pire, c’est qu’elle s’imaginait qu’on allait lui servir la soupe. Non, mais, je vous jure, y’en a vraiment qui s’y croient.
“Et, ta soeur !” - fut la réponse de Lucien.
Là, je crois qu’elle a pas apprécié. Les filaments se rétractèrent en me revinrent en boomerang dans l’estomac. Sous le choc, je fis un vol plané qui me jeta aux pieds de mes compagnons.
Ouïe, ouïe, ouïe ! Putain, j’en ai mal jusqu’au fond des os. La salope !
Lucien me releva. “Tu veux que j’y aille ?” - me demanda-t-il.
“Laisse," - lui dis-je. - “je vais régler ça tout seul".
Et, je repartis au combat. Dans ma tête, je sentis la vague d’admiration renvoyée par mes compagnons.
La deuxième gifle me prit en travers. Néanmoins, pour la deuxième fois, j'atterris au pieds de mes compagnons.
“On peut pas dire qu’elle soit causante". - remarqua Clara.
Ca, c’était le moins qu’on puisse dire. Par contre, dans le genre esprit frappeur, elle se posait là.
“Tu y retournes ?” - m’interrogea Lucien.
”Peut-être que je vais reprendre mon souffle avant". - répondis-je.
“Faut pas être timide, Barnabé". - se moqua Clara. Celle-là, elle commençait à me vénère. - “Vas y toi puisque tu es si forte". - lui répliquais-je.
La Clara, elle ne se dégonfla pas. Elle y alla direct.
Et aussi direct, elle atterrit à nos pieds.
“La salope, elle m’a défoncée !” - se plaignit-elle.
Bon, en tout cas, cela signifiait qu’elle ne cherchait pas à nous tuer. Seulement, elle ne comptait pas nous garder prisonnier jusqu’à la fin des temps ? Jusqu’à ce que l’homme en noir réussisse à nous annihiler. En fait, ce qu’elle faisait, c’est de lui donner du temps pour reconstituer ses forces.
Donc, il était en situation de faiblesse et il fallait en profiter pour se refaire.. De la monstruosité, on commençait à en avoir raz-la- casquette.
“J’ai faim !” - fit une voix.
“Broc, “ - dis-je fâché. - “c’est pas le moment".
“Mais, c’est pas moi". - protesta-t-il.
“Alors, c’est qui ?” - interrogeais-je à la ronde.
“C’est elle". - me fit Broc en désignant Marie de la tête.
Elle, elle avait faim, me dis-je, mais, il n’y avait rien à manger ici.
“Si, vous.” - renseigna Nathalie
“Nous !“ - s’écria Lucien. - “Mais, on est moins épais qu’un Macdo !”
Déjà, les filaments lumineux se multipliaient à partir du centre de gravité de Marie. Ils se multipliaient et s’approchaient inexorablement de nous.
“Fais quelque chose ! “ - me hurla Clara.
Faire quelque chose, elle en avait de bonnes. Peut-être démissionner et rendre mon tablier de chef ?
“J’ai faim !” - répéta la voix.
Une idée me monta au cerveau, mais Broc me bloqua illico, “N’y pense pas même en rêve ou alors, c’est mon sabot dans ta gueule !”
“Faut bien que quelqu’un se sacrifie pendant qu’on cherche une idée". - dis-je en forme d’excuse.
En attendant, on se mit à reculer jusqu’à ce que nos dos râpent le mur derrière nous.
Les filaments lumineux étaient presque à nous toucher.
“Une prière, peut-être ?” - proposais-je pince sans rire.
“L’épée !” - cria Lucien.
En disant cela, il s’en saisit et commença à mouliner à tour de bras. Les filaments tombèrent comme mouche au soleil.
Un cri atroce remplit la salle, un cri tellement perçant qu’il nous vrilla les oreilles. Clara intervint, “Arrête, tu lui fais mal !”
Ah, la solidarité de femmes, c’est la mort de la domination de l’homme.
Les filaments survivants se rétractèrent jusqu’au noyau central. Lucien s’élança à leur poursuite, il ne voulait aucun survivant.
Clara s’élança à sa poursuite pour l’arrêter dans son élan. Au moment où il levait l’épée pour donner le coup de grâce, Clara s’interposa entre lui et la chose.
“Non !” - dit-elle.
Pendant qu’ils se prenaient la tête, un phénomène extraordinaire se passa. L’intensité lumineuse du noyau central se modifia pour finir par se rétracter à l’intérieur d’une forme. Une forme qui peu à peu redevint humaine.
J’entendis Nathalie interpeller Clara, “Jette-moi sur le trône, sur le trône pas sur Marie !”
Clara mit immédiatement sa main dans sa culotte et eut un geste de lanceur de poids en direction du trône. Il y eut comme une explosion dont la puissance nous jeta à terre. Pendant un moment, nous restâmes KO.
Lorsque nous nous relevâmes, le trône avait disparu, l’estrade avait disparue et Marie gémissait à terre. C’est marrant, elle avait retrouvé ses formes et le désordre de ses vêtements laissait échapper un sein dont l’opulence me fit couler de la bave à la commissure des lèvres.
Je me précipitais pour l’aider à remettre de l’ordre dans sa tenue avant que Lucien ne revienne à ses fantasmes érotico compulsifs.
“Marie, ça va ?” - l’interrogeais-je en lui remettant le sein dans son soutien. J’en profitais également pour tâter l’autre afin de vérifier s’il était toujours entier. Pas de problème, ça le faisait.
“Qu’est-ce qu’il s’est passé Barnabé ?” - demanda-t-elle.
“L’homme en noir s’est emparé de toi".
“L’homme en noir, c’est quoi ça, de la magie noire ?”
Ah, il est vrai qu’elle n’est pas au courant.
“Et, moi, tu t’occupes pas de moi". - fit la voix de Nathalie.
Ah, il est vrai qu’elle nous avait encore sauvé la mise.
“Tu es où ?”
“Maintenant, je suis toute petite. Il me faut changer d’endroit pour me dissimuler".
Je relevais Marie pour m’occuper de Nathalie.
“Clara, donne-lui une de tes bagues". - fit-elle. Ce qu’elle fit sans enthousiasme.
“Maintenant, Barnabé, tu la dessertis, tu la mets à ton doigt et tu me poses à la place du caillou".
“Ca va pas,” - protesta Clara. - “Ca coûte cher ces trucs !”
“Ca va pas,” - repris-je à mon tour. - “On va me prendre pour un pédé !”
“T’as quelque chose contre les pédés ?” - attaqua agressivement Clara.
Je la regardais sans comprendre.
“T’as dit pédé ou t’as pas dit pédé". - m’interrogea-t-elle toujours aussi agressive.
“Euh, j’ai dit pédé". - avouais-je. - “Mais, je l’ai dit sans le dire".
Elle me fusilla d’un regard noir.
“C’est-à-dire que tu me prends pour une imbécile ?”
Là, je dois dire que j’étais dans la peine. Elle avait l’air de m’en vouloir vraiment.
“Pas du tout, pas du tout". - lui assurais-je. Au secours Nathalie pensais-je dans ma tête.
“Tu l’as bien mérité". - fut sa réponse.
“Je t’assures Clara, j’aime beaucoup les pédés, euh, je veux dire les homosexuels".
Ma réponse, la métamorphosa. De furie, elle se fit câline, de câline, elle se fit chatte. de chatte, elle se fit femme et se colla à moi. Je sentis sa langue sur mon cou et de la bave me couler sur l’épaule. Si, c’est ça, le truc qu’elle appelait monter au ciel, je préférais prendre l’ascenseur.
Heureusement, Marie arriva à la rescousse.
“Laisse mon chéri tranquille !” - s’insurgea-t-elle.
“Ton chéri, mais qu’est-ce que tu me racontes là. Il n'appartient à personne cet homme-là. C’est notre chef. Un chef ne s’appartient même pas. Pas vrai, Barnabé ?”
“Si senior. Néanmoins, je la nomme adjointe du shérif".
“Mais, tu ne peux pas, le poste n’existe pas !”
“Ben, tu vois, je viens de le créer".
“Mais, c’est de l’abus de pouvoir ! Tu n’as pas le droit !” - et se retournant vers Lucien, elle exigea qu’il se positionne.
“Rien à foutre !” - fut sa réponse sans commentaire.
“Bande de lâche, vous les hommes, vous n’êtes que des trous du cul !” - déclara-t-elle. - “Je me retire dans mes appartements".
Bon, au moins, voilà une bonne chose de faite. Reste maintenant à se tirer d’ici. Je pris la tête de Marie dans mes mains et fixais ses yeux. Elle avait de beaux yeux bleus. Nulle ombre ne les troublait. Nous étions sortis de son délire.
Une porte nous tendait les bras. Lucien l’ouvrit découvrant un large escalier. Et cet escalier montait !
Broc fut le premier à s’y engager. Il devait sentir le foin.
Nous montâmes, montâmes jusqu’à enfin parvenir à la dernière marche bloquée par un panneau en bois.
“Vas-y !” - enjoignais-je à Lucien.
Il parvint à s'insinuer entre Broc et la paroi afin d’atteindre le panneau qu’il souleva sans difficulté. “Ouah !” - fit-il.
En effet, il avait raison, y’avait de quoi faire “Ouah !” Nous étions en fait derrière le tabernacle de l’autel central de Notre Dame. C’était fantastique, nous étions libre.
“On remet le panneau !” - commandais-je.
Clara s’en chargea. - “On dégage !” - complétais-je.
Nous nous engageâmes dans l’allée centrale. Peu de monde dans la nef, peu de personnes, à part, sur les bancs des grenouilles de bénitiers récitant des paters nosters à n’en plus finir. Malheureusement, le bruit des sabots de Broc sur les dalles en pierre vint troubler leurs prières.
Elles levèrent la tête d’un même mouvement.
Si leurs yeux avaient été des mitrailleuses, Broc aurait été transformé en hachis parmentier. Mais, il ne parut pas s’en émouvoir.
Devant un Christ, Marie plia un genou avant de faire un signe de croix.
“C’est quoi ?” - demanda Broc en parlant du Christ.
“Le fils de Dieu". - le renseigna Clara. - “Tu es chez lui". - rajouta-t-elle.
“C’est un multi milliardaires, c’est trop grand chez lui". - commenta-t-il.
“T’as raison et t’as pas vu la Basilique à Rome, c’est pire plus grand". - répondit Clara.
Des bruits de chiottes se font entendre. Broc péte.
“Sacrilège ! Sacrilège !”
Et, ces mots nous poursuivirent le long de l’allée, prononcés par les bouches malveillantes des grenouilles de bénitiers.
A ce moment, un prêtre se précipita vers nous comme si nous étions des criminels impies.
“Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible !”
“Mais, qu’est-ce qui n’est pas possible, mon père ?” - demandais-je au prêtre.”
“Mais ça, mais ça !” - fit-il en désignant Broc. - “C’est pas possible, ce n’est pas un chrétien".
“Alors, c’est quoi ?” - demandais-je candidement.
“Un animal !” - s’exclama-t-il.
Je regardais Broc surpris, ah, oui, c'est vrai qu'il ne faisait pas vraiment humain. Peut-être extraterrestre ?
“Sortez ! Sortez immédiatement. Vous souillez la maison de dieu !”
Ah, bon parce que les animaux ne sont pas des enfants de dieu ? Il en avait de bonne le curé. Bonne le curé, “AHAHAHAH”, je me mis à rire tout seul, la bonne du curé. Sérieux, y’avait que moi pour comprendre mon humour.
Le curé, lui, parut encore plus offusqué.
“Vous, vous moquez de dieu, mon fils !”
Ouh là, d’ici qu’il en réfère à l’autorité, mieux fallait calmer le jeu.
“Je vous prie, mon père. Nous partons".
“On y va, on y va, fissa, fissa !” - fis-je à mes compagnons.
Et nous prîmes nos jambes à nos cous poursuivis par les chuchotements des grenouilles.
Pourtant, ce fut sans autre tracas que nous parvînmes à la sortie sains et saufs. Dehors, tout paraissait normal, même les panneaux électoraux et les gens marchant le portable collé à l’oreille.
De nouveau sur le parvis, nous contemplions Paris, les yeux plein d’émerveillement.
“Pow-pow". - déclarais-je.
“Où est Broc ?” - s’informa Clara.
En effet, le mec s’était tiré sans rien nous dire.
“Là, regardez, il est là". - nous fit Lucien.
Monsieur, il était tout simplement en train de s’empiffrer des parterres de fleurs. Là, c’était pas bon, un truc à nous faire flasher par les caméras de surveillance.
“Eh !” - lui cria Lucien. - “Pow-pow !”
Heureusement que les touristes ne prêtaient pas attention à nous, sans doute à cause de la réputation d’originaux qui s’attachaient aux français.
De mauvaise humeur Broc vint nous rejoindre. Son féroce appétit me rappela que nous par contre, nous n’avions pas encore ressenti la faim. Pourtant, on se dépensait un max physiquement. C’est vrai qu’il n’était pas encore midi.
Nous assîmes en cercle au milieu des badauds qui continuaient à mitrailler la cathédrale de photos.
“Alors ?” - fit Clara.
“Alors, il s’est passé quelque chose". - leur déclarais-je.
“Ah, oui ?” - firent-ils.
“Oui,” - confirmais-je. - “cette fois-ci, il n’y a pas eu de miroir".
Devant leur air ahuri, je me lançais dans une explication.
“Cela ne peut signifier qu’une chose, sa force diminue".
“Alors, on sera bientôt libre ?” - demanda Lucien.
Libre, pourquoi pose-t-il cette question. Nous étions libres déjà. Seulement, nos esprits étaient devenus la prison qu’une entité malade manipulait à sa guise. Dans le réel, la prison est différente et pourtant, nous sommes libres aussi. Mais, laissons tomber.
“Cela veut surtout dire,” - repris-je. - “que nous avons une chance historique de vaincre les forces liguées contre nous".
“C’est pas trop grandiloquent comme envolée lyrique ?” - se moqua Clara.
Jamais contents, ils ne sont jamais contents. Après, ils exigent que je me batte en leur nom. Mais, il n’est pas temps de se laisser dominer par le ressentiment, l’heure est à l’action.
“Oui, je crois que l’homme en noir perd de sa puissance. Que les miroirs n’en sont que l’une de ses expressions. Qu’il est possible qu’ils ne furent que des leurres pour mieux nous égarer".
Nathalie intervint, “Et moi, j’ai l’air d’être un leurre ?”
Évidemment, vu comme ça.
“D’accord, mais imaginez qu’il utilise notre propre psychisme pour construire le cortex de notre destruction".
“Qu’est-ce que ça veut dire ?” - m’interrogea Lucien.
“Ca veut dire qu’il a besoin de puiser en nous pour accroître sa puissance. Et sa puissance déterminera l’heure de notre anéantissement. A moins.........”
“A moins que quoi ?” - m’interrompit Broc.
“A moins qu’il nous ait sous-estimé ou sous-estimé la solidarité qui peut unir les êtres humains".
“Et alors ?” - continua-t-il.
“Alors, si sa puissance se délite, il ne peut plus mettre des artifices entre nous et lui. Donc, nous devrions pouvoir le retrouver et sauver ainsi l’univers".
“Et comment, on fait pour le détruire".
Là, je ne sais pas. - “On improvisera à la grâce de dieu !”
Ils baissèrent la tête, sans doute conscient de la gravité du moment. Et sans doute, conscients d’avoir une chance de retrouver sa maison.
“On y va". - fit Broc en se remettant sur ses pattes.
“Tu as conscience qu’il te faudra redevenir un animal". - lui fis-je. En lui disant cela, je pensais qu’il était important d’être honnête avec lui. Après tout, il était un fidèle compagnon.
“Je sais, mais, je me serais bien marré".
“En tout cas". - lui fis-je.
Nous, nous levâmes et il fallut que Clara fasse la bête.
“Et, on va où ? Parce que moi, j’en ai marre de marcher au hasard".
Bonne question. Peut-être que le pow-pow n’était pas encore terminé. Du coup, tout le monde se rassit.
“Si nous reprenions tout depuis le début". - proposa Lucien.
“Le début ? Pour moi, le début, c’est le moment où j’ai eu le miroir. Et, ça, on l’a retourné trois mille fois dans notre cerveau". - lui répliquais-je.
“Peut-être pas, peut-être le début est le moment où l’on a vécu la première histoire bizarre. Je pense qu’il faut revenir à la source de toutes ces histoires".
“Tu veux dire les Lemême ?”
“Exactement".
“Mais, ils sont morts".
“Ou alors, c’est ce qu’il nous a voulu nous faire croire".
“tu veux dire ?”
“Je veux dire que peut-être nous sommes encore là-bas et que nous n’en avons jamais bougé".
Là, je dois dire qu’il m’estomaque. Même avec mon esprit tordu, jamais, je n’aurais pu trouver une explication aussi fantaisiste.
“Je pige pas".
“Simple, nous sommes prisonniers là-bas et ce sont nos esprits qui caracolent dans la nature".
“Tu veux dire que je suis une invention de vos esprits malades ?” - s’enquit Nathalie. - “Entre-nous, je préférerais ça".
“C’est ce que je veux dire".
“Alors, tout ce que nous avons vécu, c’est pipeau ?” - pleurnicha Clara. - “Je n’existe pas". - et elle se mit à pleurer.
“Et, toute votre histoire de fractures spatio-temporels, c’est pipeau aussi ?” - ajouta Broc.
“Faut croire.” - répondit Lucien gêné devant les larmes de Clara.
Pourtant, sa théorie n’était pas aussi incongrue qu’elle paraissait. Il y avait à boire et à manger. Si, tout ce que nous avions vécu n’était que la projection de nos esprits, alors tout s’expliquait ou tout devenait encore plus compliqué.
“Attends,” - lui dis-je. - “comment se fait-il que nous soyons associés dans le délire ?”
“Mais, nous ne le sommes pas. Chacun doit vivre son délire et celui-là est sûrement le tien puisque c’est toi le chef".
Évidemment, vu comme ça. Il avait réponse à tout. Il méritait à être connu finalement.
“Tu veux dire,” - repris-je. - “que nos combats expriment nos tentatives pour libérer notre esprit de l’emprise qui les tient captif ?”
“C’est exactement ça".
“Mais, de quoi parlez-vous ?” - intervint Marie.
Personne ne lui répondit tellement, nous étions perdus dans nos réflexions.
“S’il vous plaît, répondez-moi". - insista-t-elle.
Je la regardais comme si je la voyais pour la première fois. Elle serait donc sortie tout droit de mon esprit. Sans doute à l’image de la mère que je n’ai jamais eu. Et avec des seins plantureux dont je n’ai jamais pu goûté le lait. Un voile de tristesse recouvrit mon regard. Encore une occasion ratée. Toute ma vie avait été faite d’occasions ratées, il allait falloir que ça change. Si, j’avais été veule, cela aussi allait devoir changer. Ma vie devait changer.
“Et qui est Nathalie, je ne l’ai jamais vue". - ajouta-t-elle.
“Bon, ok, fis-je pour couper court. De toute façon, il n’y a pas d’autre proposition n’est-ce pas ?” - fis-je à la ronde.
Marie insista, “Personne ne veut me répondre ? Barnabé ?” - sa voix suppliante me rendit triste.
“Nathalie,” - fis-je. - “sort moi de là".
“C’est possible. Mais, il faut qu’elle pose son doigt sur la bague. Mon pouvoir d’attraction l’absorbera en la réduisant à la mienne. Et, elle verra".
“Euh, ça fait pas un peu merry mélodies ton truc ?” - demandais-je interloqué.
“Je ne sais pas ce que c’est que les merry mélodies, mais, je ne vois pas d’autre solution".
“C’est bon, on laisse tomber". - et me tournant vers Marie, je lui dis simplement, “Nous sommes là pour sauver l’univers".
Elle me regarda les yeux plein d’incrédulité avant qu’un grand sourire lui déchire le visage. - “C’est trop cool !”
Encore une qui ne manque pas d’imagination.
“Tu devrait te mettre du rouge à lèvre”. - lui fis-je.
“Tu préfères ?” - “Oui". - fut ma réponse laconique.
XXX
Donc, nous prîmes la direction de Jardin du Luxembourg afin de refaire de mémoire le chemin qui nous avait mené à la tanière des Lemême. Nous en étions toujours au premier jour du lancement de la campagne présidentielle. En passant par le boulevard Saint Michel, j’eus une pensée émue pour mon chez moi. Quand pourrais-je enfin y retourner pour m’étendre sur mon galetas et profiter d’un vrai sommeil.
Les badauds s’écartaient de nous sans plus. Même les représentants de l’autorité ne nous prêtèrent aucune attention. Les enfants eux-mêmes se contentaient de nous regarder sans chercher à tripoter Broc.
Tout paraissait normal, mais ce simple fait se révélait être une anomalie
“Prudence". - prévins-je. - “Y’a de l’eau dans le lac".
“T’es parano, y’a rien". - me fit Clara.
“On va dans le jardin, j’ai faim.” - Broc avait toujours faim, mais, ce n’était pas une raison pour lui laisser bouffer toutes les fleurs des jardins de Paris. Un truc à finir par se faire remarquer.
“On y va". - lui fit Lucien. - “Mais pas pour tondre la pelouse". - ajouta-t-il.
“Vous êtes pas marrants les mecs". - fut sa réponse.
Nous parvînmes à nos places habituelles. A partir de là, il nous suffit de faire un travail de mémoire pour retrouver la route.
Sur nos chaises, deux vieilles, deux vieilles exactement pareilles.
Mon coeur rata une marche.
Je m’immobilisais direct.
“Qui êtes-vous ?” - parvins-je à leur demander.
Elles nous regardèrent l’air amusé. Sans doute, devaient elles nous prendre pour des originaux.
“Oh, je vous reconnais". - fit l’une d’elle. - “Vous êtes présentateur sur Canal Plus".
Broc se permit un hennissement moqueur. Je l’aurais volontiers giflé.
“A ta disposition". - me fit-il passer par Nathalie.
“Et, vous, qui êtes-vous ?” - réitérais-je sans lui accorder plus d’attention.
“Les soeurs Labiche". - fit l’autre. - “Nous sommes à la retraite. Nous venons toujours nous asseoir là quand la place est libre parce que d’habitude, elle est occupée par deux voyous. Autrement, nous attendons un peu plus loin là-bas. Vous voyez ?” - dit-elle en indiquant un endroit. Un endroit où un chien assis sur son derrière nous regardait.
Un vent glacé me balaya le cerveau. Mais, le chien se remit sur ses pattes et s’en fut la queue piaffante vers sa maîtresse. Ouf ! Une fausse alerte, comme les deux vieilles d’ailleurs.
“Voulez-vous des bonbons". - dit l’une.
Vraiment, elles étaient charmantes les deux mamies. Mais, sans façon, nous avions pris notre petit déjeuner.
Nous les saluâmes pour suivre le chemin pris ce matin par Lemême. A nous deux, avec Lucien, nous finîmes par arriver à la bouche d’égout. Là, se posa un dilemme, Broc ne passerait pas.
“Pow-pow ?” - proposa Clara.
Pas le temps, nous étions proche du but, je le sentais. Il fallait se situer dans l’efficacité de l’agir.
“Qu’est-ce que je fais ?” - fit Broc. - “Je me transforme en petit poucet ?”
Ce qu’il venait de dire apportait la preuve qu’il n’était pas encore vraiment humain, il se gourait avec l’histoire de Gulliver chez les lilliputiens encore que Gulliver avait gardé sa taille normale.
“Non, tu restes là". - décidais-je.
“Tout seul ?” - fit-il surpris.
“La communauté se dissout". - déclara Clara tristement.
“Il faut bien que quelqu’un reste avec Broc". - dis-je un peu énervé.
“Alors, je resterais". - annonça Marie.
Marie, ma Marie, pensais-je, comme tu m’es dévouée.
“Si, tu restes, je reste". - trancha Clara.
“Mais...” - fit Lucien.
Clara s’approcha de lui et lui caressa le visage de la main, “Non, ne dis rien. Reviens-moi, juste reviens. Maintenant, partez".
“Viens, il est temps !” - lui dis-je.
Je soulevais le couvercle de la bouche, mis le pied sur le premier barreau et commenças à descendre. Lorsque, j’arrivais au sol, Lucien me suivait. Cette fois-ci, je décidais d’allumer la lumière. Le tunnel s’éclaira tout le long. Pas un seul rat à l’horizon.
Bon, à moins que.......j’éteignis la lumière.
Les lucioles, les lucioles par milliers réapparurent.
J’allumais à nouveau.
Les lucioles disparurent.
J’éteignis, j’allumais, j’éteignis, j’allumais, le résultat resta le même.
“Carrément dément". - fit Lucien.
Tu l’as dit bouffi, pensais-je, et Nathalie ne lui fit pas part de ma réflexion.
Nous, nous enfonçâmes dans le couloir sans que rien ne vienne troubler notre virée. Bientôt, nous parvînmes dans la salle. Les trois Lemême étaient devant nous.
“Il semblerait que tu ais eu raison". - fis-je à Lucien.
“Tu devrais m’écouter plus souvent". - répondit-il.
“Je devrais". - reconnus-je.
“Mes chers amis, soyez les bienvenus. Nous vous attendions".
Celle-là, nous l’avions déjà entendue.
“Asseyez-vous". - fit le deuxième Lemême. - “Et....”.
Je l’interrompis, “Et, goûtez ce merveilleux vin de la treille".
Ils parurent quand même interloqués, “Ah, bon, vous êtes au courant".
Et, comment qu’on était au courant et ma main que tu vas pas tarder à te prendre dans ta figure, elle aussi, elle est au courant.
“Alors que voulez-vous ?”
“Que vous nous disiez la vérité, bande de tocards !” - s’écria Lucien.
“La vérité,” - fit le premier. - “est dans les mains de dieu".
Ca y est le baratin commençait.
Je m’approchais de la table et la frappait violemment. “Où est votre maître, bande de Bâtards !” - hurlais-je.
“Calmez-vous, jeune homme, nous allons vous expliquer. C’est un malentendu". - déclara le deuxième.
“Et, si nous ne parlions qu’à l’un d’entre vous". - fit Lucien en s’avançant vers la table. Il la saisit, la souleva violemment, renversant tout ce qu’il y avait dessus et pour finir l’envoya valdinguer plus loin. Nous nous approchâmes à touche à touche d’un des Lemême, les autres disparurent comme par enchantement. Désormais, il n’y en avait plus qu’un.
“Alors, monsieur le rigolo, maintenant, c’est quoi le jeu ?”
“Messieurs, je vous en prie, vous ne savez pas ce que vous faites".
“Tu parles Charles". - je le pris par le col pour le secouer comme un prunier. “Je répète, où est ton maître !”
“Arrêtez, arrêtez, je ne suis qu’un pauvre vieux".
A ce moment-là, des couinements stridents se firent entendre.
Surpris, nous regardâmes autour de nous. Autour de nous, des milliers de lucioles fluorescentes tapissaient le sol et les parois.
”C’est du bluff ?” - m’interrogea Lucien inquiet.
“Laisse tomber, c’est une illusion".
Pourtant, l’illusion était hyper réaliste, mais l’illusion nous l’avions déjà vécu. “Vécu et fuit". - me rappela Lucien par l’intermédiaire de Nathalie.
Heureusement qu’elle était là, je me sentais un peu rassuré. En plus, nos camarades là-haut demeuraient ainsi avec nous. Je repris ma conversation avec le vieux débris. Et, pour le convaincre d’être plus coopératif, je lui allongeais une baffe retentissante. Il en perdit son dentier.
“Mon dentier, mon dentier". - pleurnicha-t-il.
“Tu vas perdre plus que ton dentier, vieux crabe, si tu ne réponds pas aux questions que je pose poliment.” - lui soufflais-je à l’oreille. - “Je répète, où est ton maître ?”
Il resta muet tout en continuant à pleurnicher. Décidément, il se montrait dur de la feuille.
“Lucien, je te le laisse". - déclarais-je décourager.
“Mes petits anges vont vous dévorer". - fit-il. Voilà, il se dégelait le vieux. Il disait quelque chose.
“T’est sûr que c’est une illusion". - me redemanda Lucien.
“Affirmatif !”
Cependant, une anomalie me titillait, sans que j’arrive à mettre le doigt dessus. Ah, si ! Le clebs, il manquait le clebs.
“Mets-lui une claque !” - sommant Lucien à agir.
“On pourrait lui faire Guantanamo. Un massage cardiaque électrique, ça pourrait pas lui faire de mal, non ?”
“Contente-toi d’une baffe pour le moment".
Il lui en mit une qui me résonna jusque dans les oreilles. Les couinements cessèrent aussi sec. Les couinements et les lucioles. Plouf ! Plus rien.
Le salaud, il avait un contrôle mental sur les illusions.
“Remets-lui une baffe !” - intimais-je à mon pote.
“Pas la peine, il est dans les pommes".
C’est vrai, il était dans les pommes avec la bouche qui saignait. Lucien quand il frappait, il faisait pas dans la dentelle. C’était donc pour ça que les illusions avaient disparu.
“Arrête de faire le con ! Tu perds du temps". - me fit Nathalie.
Celle-là, alors, toujours pince sans rire. Il est vrai que l’univers dépendait de notre bon vouloir. Sans doute, le vieux était relié physiquement à la machine maudite que nous avions démoli ce matin. Mais, j’eus beau lui arracher les cheveux, lui arracher sa chemise, rien, pas un cordon. Il l’avait quand même pas caché dans son caleçon.
Je lui arrachais son pantalon, rien et rien ne sortait de son caleçon.
Ce vieux débris devait être en plus extra lucide.
Du corps décrépi, un gémissement fusa.
Les lucioles réapparurent en tremblotant, les couinements se firent audibles. Lucien lui envoya un violent coup de savate.
Sa tête rebondit contre sa chaise dont elle brisa le pied sous la violence du coup. Il n’y allait pas de main morte, mon camarade. Au moins, en attendant, les ratons ne nous les cassaient plus.
Une question se posait, si le vieux chnock ne voulait pas parler, qu’allions-nous faire, pas le torturer ? On était des salauds, mais pas des salopards.
J’ouvris une bouteille de champagne pour lui verser le contenu sur la tronche. Sauf que de contenu, il n’y en eu pas.
“Qu’est-ce que ça veut dire ?”- me demandais-je.
“Simple,” - reprit Nathallie. - “même inconscient Lemême continue à exercer un contrôle sur l’apparence de son environnement mais plus sur sa réalité. C’est pour ça qu’il reste la bouteille, donc l’apparence, et pas le contenu".
“Euh, ça serait pas lui l’homme en noir ?” - demandais-je plein d’espoirs.
“Tu crois vraiment que tu aurais pu lui mettre une gifle, si c’était le cas ?”
Touché. Alors, où peut-il être ?
“Cherche dans ton coeur". - me fit Nathalie.
Dans mon coeur, elle en avait de bonne.
“Et, si on lui brûlait sa tronche ?” - proposa Lucien.
Tout de suite la violence, ce mec. Il y avait d’autres moyens plus diplomatiques.
“Et, oui et tu fais comment ?” - demanda-t-il sceptique
“Une baffe, par exemple".
“C’est ça que tu appelles plus diplomatique ?”
“C’est une question de sémantique". - lui confirmais-je.
“Ah bon".
“Je veux mon neveu".
Tout ça ne nous disait pas comment faire parler le vieux qui se mit à toussoter. Evidemment, les lucioles et les couinements se remirent de la partie.
“Pitié !” - fit-il.
Ah, il se mettait à parler la France, celui-là. Je l’aidais à se relever. On ne peut pas dire qu’il était en bon état. Sa figure ressemblait à carnaval.
“Quel est le salaud qui vous a fait ça". - demandais-je.
Son oeil tuméfié me fixa et une larme en perla.
“Ne vous inquiétez pas, on vous emmènera voir l’autorité pour faire valoir vos droits. En attendant, dites-moi où se trouve votre maître !”
“Là-haut !” - pleurnicha-t-il en indiquant le ciel ou du moins la voûte.
Sérieux, il commençait à m’énerver. Tiens, l’illusion s’était rapprochée, désormais nous pouvions distinguer la forme des rats des premiers rangs. Etrange sans être inquiétant.
Néanmoins, Lucien demande à Nathalie de confirmer qu’il s’agit bien d’une illusion. Sa réponse pleine de mauvaise foi me consterna, “J’en sais rien, c’est Barnabé qui me l’a dit".
Plus faux cul qu’elle, tu meurs !
“Mais, qu’est-ce que tu racontes, tu l’as vu comme moi que les rats disparaissent quand l’autre naze n’a plus sa conscience, non ?” - lui signifiais-je furieux.
“Si !”
“Alors, racontes pas de la daube".
Lucien nous interrompit. Ce con, il allait se pisser dans la culotte.
“Assomme-le avant qu’il ne nous fasse bouffer par ses rats". - suggéra Lucien. “Et, si je l’assome, comment il parle ?” - lui rétorquais-je.
En disant cela, je constatais que les rats s’étaient rapprochés dangereusement. Je filais aussi sec un coup de coude dans la tempe du vieux débris. Il plongea séance tenante dans le coma.
Les rats disparurent.
”Tu vois,” - dis-je à Lucien. - “c’est pipeau, tout ça".
“Et, lui, c’est une illusion ?” - demanda-t-il en désignant Lemême.
“Mais, non, autrement, il aurait pas la tête fracassé".
“Attends, Lucien a raison". - intervint Nathalie. - “Imagine que les rats soient sa projection mentale. Elle disparaît lorsqu’il n’est plus conscient, tu es d’accord ?”
“OK".
“Maintenant, imagine qu’il est lui même une projection, il ne peut donc disparaître que lorsque tu auras identifié et neutralisé l’émetteur qui lui donne sa densité. Certain moines tibétains arrivent à créer de tels artefacts humains pour les servir dans leurs refuges. Lui, manifestement, ne contrôle que les rats et son environnement immédiat".
“Donc, l’homme en noir est quelque part......ici ?” - repris-je.
“Je l’ignore, mais, ce que je sais, c’est tant que tu ne te seras pas débarrassé de cette illusion, tu n’avanceras pas. Car, elle dissimule son émetteur en fixant ton attention.”
“Donc, faut le flinguer". - conclus-je.
“Oui, mais, comment tuer une illusion ?” - demanda Nathalie.
Bonne question, car une illusion par principe se perd, mais ne se tue pas. S’éradique peut-être ?
Nous étions encore dans la mouise !
Le vieux toussa. Cette fois-ci, les rats étaient presque à nos pieds. Un grand coup de tatane dans sa tronche le renvoya au pays des rêves.
La situation devenait tendue. Une solution n’aurait pas été la mal venue.
La prochaine fois que le vieux se réveillerait, on aura les rats accrochés aux couilles. Désagréable perspective !
“Faut faire quelque chose Barnabé !” - gémit Lucien.
Il en avait de bonne, lui, comment voulait-il que je me débarrasse de ce qui n’était pas.
“Mais, on a tué beaucoup, souviens-toi. Si, tous ces illusions ne pouvaient être tués que par leur semblable, c’est que nous en sommes. Si, nous en sommes, nous pouvons le tuer !”
Son regard était empli d’un espoir fou. En fait, il confirmait sa théorie et si sa théorie est vraie, alors, on peut flinguer le vieux pour éviter de finir en graillons.
“Tue-le !” - lui commandais-je impérial.
Il prit la tête du vieux, la positionna à terre avant de l’écraser avec son pied de toutes ses forces. Mais, il ne se passa rien, Nada !
Cette fois-ci, on l’avait frappé pour le tuer et il n’avait même pas eu une bosse. Ah ! Cela demande réflexion.
Le seul point positif, c’est qu’il ne s’est pas réveillé.
“Pas bon". - fit Nathalie, histoire de nous remonter le moral.
“Faut se tirer retrouver Broc et Clara, il faut y aller tout de suite avant qu’il se réveille. Viens Nabé, faut se tirer, je t’en prie !” - me pressa Lucien complètement affolé.
Je lui fis lâcher mon bras. Pas le moment de perdre les pédales. De toute façon, c’est trop tard pour s’enfuir. Maintenant, s’il veut nous tuer sans fioritures, il le peut.
Réfléchir, il faut réfléchir et vite.
En fait, si tu ne te fais pas d’illusion, tu n’en as pas. Donc, tu n’as pas à la perdre puisque tu n’en as jamais eu. Je sentis intuitivement que la solution se trouvait là, dans ce raisonnement au raz des pâquerettes.
“Nathalie, donne-nous ta force !” - la priais-je. - “Je vais tenter quelque chose".
Je saisis la main de mon pote en la serrant très fort. “ Ferme les yeux, ne pense plus à rien. Pense à tout, sauf être ici. Fais-moi une totale confiance, tu entends, totale".
“D’accord". - répondit-il la voix frémissante.
Ca allait être à quitte ou double. Si, je me trompais, c’était la fin. A dieu ne plaise, les dés sont jetés.
Il faut que j’efface de mon esprit tout ce qui concerne Lemême actuel, sans effacer Lemême de ce matin puisque Lemême de ce matin, lui est mort.
“Donne moi de la force". - répétais-je à Nathalie.
Je me concentrais afin d’effacer cette réalité. Toute mon énergie se draina vers un seul but, nous projeter dans un autre espace temps.
A un moment où je me sentis devenir énergie, je perçus au lointain un toussotement. Je me sentis feu, je me sentis flamme, je me sentis énergie pure, je me sentis espace et univers, je sentis la force de Lucien couler à travers mes veines et celles comme une coulée de lave de Nathalie. Nous n’étions plus qu’un, nous n’étions plus qu’énergie.
Et quand j’ouvris les yeux, j’eus le visage du vieux juste en face du mien.
Surprise !
Je refermais les yeux m’attendant à ressentir les morsures des rats. Pourtant rien !
Je les ouvris, j’avais toujours la face de carême devant la mienne.
L’horreur !
Je visionnais autour de moi, pas de traces de rongeurs. Par contre, la face de carême avait un rictus cruel. Je lui mis direct un coup de tête.
Il s’effondra à terre. Je doublais par un coup de tatane dans son bide. Mon pote s’y mis aussi, sans doute une réminiscence de son passé de footballeur.
Lucien finit par s’arrêter. Mais, le vieux ne resta pas à terre, il se releva aussitôt. Et devant nos yeux étonnés, les marques des coups sur son visage s’estompèrent jusqu’à disparaître. Ses yeux devinrent deux flammes maléfiques.
Mon pote à côté était à la ramasse, tellement il était abasourdi d’horreur. Quant au vieux, si, après ça, si il nous disait ne pas connaître l’homme en noir, c’est qu’il nous prenait pour des bidons.
Je lui fis un grand sourire.
Manifestement, il ne me crut pas. Au contraire cela eut le don de l’exciter. Il me prit par le col d’une seule main et me souleva de terre.
Sans rire, la situation devenait problématique.
“C’était pour rire". - lui dis-je.
Tout ce que trouva à faire Lucien fut de me dire, “T’es mort".
Toujours le mot pour rire au bon moment, mon camarade. Moi qui pensait qu’il avait gardé ses super pouvoirs, j’en étais pour mes frais.
En attendant, sous la poigne de fer, je commençais à avoir du mal à respirer.
“Feu, feu queque, queque chose”. - parvins-je à articuler.
Ce n'est pas que j’ai peur de la mort, mais, je préfère qu’elle vienne me chercher dans mon lit. Le vieux saisit mon pote de l’autre main et le souleva.
C’est pas de cette façon qu’on allait pouvoir engager la conversation. Finalement, le vieux s’avérait plus coriace qu’on ne l’aurait cru.
En tout cas, la situation est bloquée. Heureusement que nous pouvons encore communiquer par l’entremise de Nathalie.
“On lui péta sa gueule ?” - me proposa Lucien.
Ce qui faisait plaisir avec lui, c’est qu’il ne doutait de rien.
Le vieux se mit à ricaner d’une manière satanique, ce qui n’augurait rien de bon.
“Mes petits seigneurs, vous allez connaître un sort horrible !”
Ca, on s’en doutait. Mais, de sa bouche, cela foutait carrément la trouille.
“Fais quelque chose". - me communiqua mon pote. - “Après tout c’est toi le chef".
Il en avait de bonne, lui. Facile à dire sauf que le courage ne signifie pas témérité. Et, je me demandais comment une illusion pouvait faire aussi mal.
“Grouille nabé ou on est mort !”
Décidément, quand il avait une idée derrière la tête, il ne l’avait pas ailleurs. Mais, faire quoi ? Il en avait de bonne, lui.
Tout à coup, le vieux se tourna, nous tournant avec lui. Mon oeil acéré put apercevoir un gigantesque chaudron remplie d’une eau bouillonnante du plus mauvais effet.
“Il sort d’où celui-là ?” - me demanda Lucien.
Comme, si je le savais. A mon avis, ce truc était une illusion. C’était de la frime. “T’es sûr ?” - me fit-il inquiet.
Peuchère, bien sûr que je le suis. Comme si l’autre avait eu le temps de faire bouillir la marmite pendant qu’on lui faisait la conversation. Mais, quelque chose d’autre m’interrogeais, j’avais l’impression que le vieux avait pris des centimètres en plus. Et pas que quelques centimètres, non, des dizaines de centimètres. A tel point que tout simplement en étendant les bras, il nous suspendit au-dessus de l’eau bouillonnante.
“T’es toujours sûr". - me fit mon pote angoissé.
“T’inquiète, je contrôle".
Je contrôlais, mais, je commençais à avoir trop chaud dans mes fringues. Je me serais bien mis en slip.
“Un bon bain va vous faire du bien". - se moqua l’affreux.
Dire que je le pensais dénuer d’humour.
“Sale race !” - lui fit Lucien.
Lui, par contre n’appréciait pas son humour.
Il rajouta l’air faraud, “Tu bouges, t’es mort !”
Au moins, il y croyait encore. Moi, plus diplomate, je le regardais dans ses yeux flamboyant et lui dis, “Tu vas pas faire ça ?”
Un ricanement dément fut sa réponse. On ne peut pas dire qu’il était porté sur la discussion. Tant pis pour lui !
Je repliais mes jambes et exerçant un balancement à mon corps, je passais rapidement mes jambes entre ses bras et lui fit une clé autour du cou. Et, je serrais de toute les forces de mes jambes.
“Crac !” - fit son cou et il partit à la renverse, nous entraînant dans sa chute. Il resta raide, les mains toujours comme des griffes agrippées à nos vêtements.
“Le salaud, il veut pas nous lâcher". - fit Lucien.
Il avait raison et nous eûmes beau faire, il n’y eut rien à faire.
Heureusement que Lucien s’avisa de la présence d’une scie égoïne. S’en saisissant, il commença à scier la main. Après moult efforts, il parvint à la détacher du bras. Mais, les doigts restèrent agrippé à ses frusques.
“Laisse tomber, ” - lui dis-je. - “ et débarrasse moi de cette merde !”
Il fit pareil, coupa la main plutôt que de couper les doigts. Il est quand même pas fute fute mon pote.
Nous étions couverts de sang avec chacun une main pour pendentif, mais, nous étions libres.
“Et, maintenant ?” - me fit Lucien.
Je n’eus pas à répondre car à nouveau les couinements se firent entendre et à nouveau les lucioles phosphorescentes apparurent.
Finalement, nous étions mal barrés.
“Tu contrôles toujours". - me demanda-t-il.
“Euh, je crois". - fis-je sceptique.
Mon pote sentit le doute qui venait s’emparer de moi. A travers Nathalie, je sentis la vague d’épouvante qui risquait de le submerger. Je lui secouais la main pendentif.
“C’est une illusion Lucien, tu entends une simple illusion !”
“T’appelles ça une illusion ? Mais, ton illusion, elle va nous bouffer tout cru, voilà ce qu’elle va faire ton illusion !”
Tout de suite, les grandes phrases. Jamais, il ne pouvait être simple Lulu. C’est pas des petites bêbêtes qui allaient nous faire peur.
“T’as vu le nombre ?” - reprit-il.
Ben quoi, comme si la multitude pouvait nous faire peur. Au contraire, c’est le moment de laisser tomber le courage pour s’investir dans la témérité. Rien de tel que l’agir, m’avait dit un jour un prof de socio.
“Ecoute-moi, nous allons marcher et les rats disparaîtront".
“T’es frappé !” - fut sa réponse.
Voilà, l’homme de peu de foi. Au premier obstacle, il flanche. Ah, si les premiers chrétiens avaient été comme lui, la France serait belle au jour d’aujourd’hui.
“Ou bien, tu te démerdes". - lui fis-je.
“Ca va pas non ! Tu peux pas me faire ça, on se connaît depuis la maternelle".
Là, là, le gros menteur, on se connaît à peine depuis la communale et depuis il m’a toujours collé.
“Bon, je viens". - fit-il boudeur.
Ah, quand même !
“Mais, tu me tiens la main".
Voilà, maintenant qu’il faisait le bébé.
“Laquelle ?” - fis-je en plaisantant.
“Même pas drôle !”
OK, OK, si, y’a que ça pour lui faire plaisir, on y va.
Je lui saisis sa menotte et nous restâmes un moment à regarder les rats. A mesurer du regard la horde d’Attila.
“N’oublie pas,” - lui dis-je. - “ce n’est qu’une illusion. Tu fais le vide dans ta tête et tu te dis, ils n’existent pas. Compris !”
“Compris, chef".
“Alors, on y va".
Et, nous y allâmes. Nous avançâmes d’abord face à la meute. Puis, nous la pénétrâmes et arrivâmes au sein de la meute. Nous étions à la main de dieu.
En premier temps, les rats se précipitèrent sur nous. Dans nos têtes, ils n’existaient pas. Certains commencèrent à nous grimper dessus. Ils n’existaient pas.
La force de nos esprits fut telle que leurs contours commencèrent à devenir flous. Nous continuâmes sans peur avec la certitude de notre vérité. Et notre vérité finit par estomper les formes de la gente ratière. Leurs formes flous se mirent à trembloter et à vibrer jusqu’à ce que la distorsion finissent par les annihiler.
Nous avions gagné, nous étions libres et devant nous, devant nous se tenait l’homme en noir.
Ce fut comme si un bloc de béton nous tombait sur le petit doigt de pied. Ca fit mal.
Il est impressionnant, il faut le reconnaître. Pour la première fois que nous l’avons en face de nous. Tout habillé de noir avec son chapeau également noir qui lui faisait comme une ombre sur le visage en le dissimulant. Deux lueurs flottantes sur ce visage se voulaient sans doute être les yeux.
Ainsi donc était venue l’heure de l’affrontement final.
C’est marrant, ses vêtements donnaient l’impression de flottement. En fait, il ressemblait à un lugubre épouvantail de film d’épouvante.
Sauf que le film qu’il comptait nous faire risquait de virer au cauchemar.
“Lui aussi, c’est une illusion ?” - me demanda Lulu.
Que pouvais-je lui dire, qu’il voyait le loup ? Il m’aurait ri au nez alors que la situation ne prêtait pas à rire.
“Non, c’est le mal".
“L’anti-matière". - tint à préciser Nathalie.
Lui, la cause de tous ces périples qui nous ont conduit à devenir des assassins, des lâches, des téméraires, des gens qui affrontent leurs peurs et savent montrer leur faiblesse et leur solidarité. En fait, un long voyage à la recherche de nous mêmes.
Bref, il nous avait fallu tout ce temps-là pour être prêt pour ce moment précis.
“On lui rentre dedans". - proposa Lucien.
“Faite attention !” - nous rappela Nathalie. - “il est comme moi, mais en négatif ".
“Tu veux dire en pire". - plaisanta Lucien.
Bon, nous voilà prévenu, même si on le savait. Plutôt que parler avec ma voix, par méfiance, je préférais communiquer par Nathalie au cas où.
“Si, il ne sauve pas, c’est qu’il est coincé ici avec nous. Ca ne peut avoir qu’une signification, sa puissance a décliné sérieusement. La question qui se pose est comment le détruire définitivement ?”
“il faut improviser". - déclara Nathalie.
Content de le savoir, mais, ça nous aidait pas beaucoup.
“Vous parlez français ?” - lui demanda Lucien.
Pas de réponse, seul un silence sépulcral accueillit sa question.
Décidément, il n’était pas doué pour la conversation le maudit.
“Ben dis donc, il est mal aimable". - me fit Lucien.
A ce moment, une brume se forma à ses pieds, une brume sombre traversée d’électrons lumineux. Il nous préparait quelque chose, c’est sûr.
Bientôt la brume prit une forme indécise, une forme qui au fur à mesure prit la tournure d’un espèce de monstre avec une tête de lion, un corps de chèvre, une queue de dragon. Le pire, c’est que le truc crachait des flammes et qu’il avait pas l’air de rigoler avec ses yeux méchants.
“Une chimère". - soupira Lucien.
“Ah, parce que ça vient de toi, merci pour le cadeau".
“Désolé". - se crut-il obliger d’ajouter.
“Attention,” - nous fit Nathalie. - “il va jouer avec vos peurs".
“Et, ça fait quoi, une chimère Lucien ?”
“Ca se raconte pas, c’est trop horrible".
“Ah, bon !”
La chimère se mit à gratter le sol en crachant des flammes. Le problème, c’est que Escalibur, mon épée était restée sur le pommeau de la selle de Broc. Nous étions nus devant le roi.
Une phrase me trotta dans la tête, l’illusion n’est que chimère.
En parlant de chimère, elle se ramassait sur elle-même pour à mon avis me bondir dessus, en se gardant mon camarade pour le goûter.
Et, elle bondit et, je ne bougeais pas, sûr d’avoir compris.
Je vis sa gueule écumante de flammes m’arriver droit dessus. Tel, le capitaine, je restais de glace. Sa gueule écumante m’engloutit la figure, je ne bougeais pas. Et, la chimère me traversa, tout simplement.
Ouf ! Sauf que j’avais déjà connu.
A mon tour, je me mis à ricaner. L’homme en noir avait raté son coup parce qu’il avait puisé dans nos esprits une peur sans en identifier la source. Ce n’est pas moi qui avait cauchemardisé sur les chimères, c’est mon pote.
Ce qui prouvait qu’il n’était infaillible. Un bon point pour nous.
“C’est loupé !” - claironna mon pote que j’avais entre aperçu défiguré par la terreur.
A mon avis, il aurait mieux fait de la fermer, la figure de carnaval avait sûrement plus d’un tour dans son sac. Ce qu’il n’hésita d’ailleurs pas à nous prouver pas plus tard que tout de suite.
“Au secours, Lucien, au secours !”
La voix de Clara, qu’est-ce qu’elle pouvait bien foutre ici, la péronnelle.
“Clara ?” - fit Lucien la voix inquiète.
“Lucien, au secours !” - répéta la voix.
“Clara est en danger, il faut y aller !” - me dit-il.
A cet instant précis, la voix de Broc se fit entendre, “Aidez-nous !”
Je saisis le bras de Lucien prêt à prendre le mors aux dents.
“Dis-moi, comment Broc est arrivé ici, en passant par la bouche d’égout ?”
Il me regarda sans comprendre.
“Ben, oui, réfléchis, comment Broc a pu passer avec son gabarit".
J’aperçois un éclair de compréhension, “Le salaud !” - Eh, oui, il a compris. Cette fois-ci encore l’homme en noir a fait une erreur, n’étant pas humain, il n’a pas compris que Broc avant d^être humain était un cheval. A moins qu’il ne le fasse exprès pour endormir notre vigilance.
“J’ai failli me faire avoir". - m’avoue Lucien.
Tu l’as dit bouffi. Attendons la suite.
“Plutôt qu’attendre, pourquoi ne l’attaquerions-nous pas à notre tour ?” - proposa Lucien.
Ca, c’est lumineux, qu’est-ce qu’il veut qu’on fasse, qu’on lui fasse peur ?
Mais, je n’eus pas le temps de réfléchir, l’air sembla devenir plus dense, plus pesant. Mon pote aussi s’en aperçut et me jeta un regard inquiet.
Maintenant, l’air me faisait comme une barre sur les épaules, ma cage thoracique se comprima rendant douloureuse chaque inspiration.
Et, là, ça n’avait pas l’air d’être une illusion.
“C’est quoi ça, le changement climatique ?” - grimaça Lucien.
“Il plonge dans vos phobies pour déclencher une émotion". - prévint Nathalie.
Elle était sympa de nous prévenir. Autrement, sans elle, on risquait de s’apercevoir de rien. Ce qui est marrant dans ce genre de situation, c’est comme dans un cauchemar où tu te sens étouffer alors que tu sais parfaitement que t’es tout seul à bord. T’as beau faire, tu n'arrives pas à lâcher l’affaire. Et, là, on était dans le même cas de figure, mais en plein jour. Euh, peut-être pas en plein jour, vu l’endroit, mais éveillés, en tout cas.
“J’étouffe !”- gémit mon pote.
Ce salaud allait nous crever en faisant de nous nos propres bourreaux. Trop le vice, le mec !
Il fallait tenter quelque chose, n’importe quoi, mais tenter, “Essaie de rire !” - hurlais-je à mon pote.
“Rire ?” - parvint-il à articuler.
“Oui, rire ! Parce que c’est vachement rigolo, AHAHAH, tu entends vachement rigolo !”
“AHAHAHAHAHAHA !” - son rire hésitant me répondit en écho, entraînant et renforçant le mien. Peu à peu, nos rires s’affirmèrent pour finalement éclater en notes de cristal sur les murs, réduisant à néant la suffocation oppressante.
Avec Lucien, on se tapa sur le dos tellement le fou rire ne nous quittait plus. Ah, là, là, ça faisait du bien. Depuis le temps que ça nous était plus arriver, c’est sûr.
Cette fois-ci encore, on s’en était bien tiré. “Raison de plus pour lui frapper sa tronche". - me rappela Lucien.
L’homme en noir n’avait pas bougé. En fait, en le regardant mieux, je m’aperçus qu’il n’avait pas de vrais vêtements et que ce qui le constituait était la Ténèbre. Et comment vaincre la Ténèbre alors que Nathalie s’était transformée en crotte de bique, toute petite, petite.
Peut-être, y’avait moyen de lui faire la même en loucedé. A moins, à moins qu’à l’image de Nath, je puisse plonger en lui pour voir la gueule de l’anti-matière de l’intérieur. Si, je faisais ça, je serais comme le premier homme qui a posé le pied sur la lune. Je serais unique.
Mon ego monta d’un coup jusqu’au plafond. Ouais, je pouvais le faire.
“Ne fais pas ça !” - me fit Nathalie. - “Nous ne sommes pas pareil, tu te détruiras puisque toi tu es chargé en positif".
“J’en ai marre de cette figure de cire, je vais me la faire". - décidais-je.
“Ne laisse pas la colère prendre le contrôle, il te manipule".
“Alors, quoi ? Tu penses que je suis hors jeu ?”
“Je pense que tu ne dois pas tirer la mauvaise pioche".
Allez, on laisse tomber. De toute façon, elle a toujours raison. Par acquis de conscience, je demandais à mon pote, “Tu penses que j’ai une tête de robot téléguidé ?”
“T’as une tête de Barnabé.” - me répondit-il sans conviction. Ca y est la grosse Nath avait semé le doute.
“Grosse, c’est un peu exagéré ?” - me fit-elle.
En plus, elle tenait à sa ligne. Bientôt, elle allait nous la faire anorexique.
“Finalement, tu n’es pas encore sous contrôle parce que l’anti-matière n’a pas d’humour".
“Merci, pour moi". - lui répondis-je.
“Regardez !” - s’écria Lucien.
Je regarde et je vois que l’homme en noir rentre en expansion. Il recommence à nous prendre la tête. Mais de tête à lui, je n’en vois plus ainsi que des yeux. Il a déjà grossi d’au moins trois fois.
Le dernier combat s’annonce, enfin !
Il continue à grossir. Tout est noir en lui. Serait-ce lui la masse noire, la masse cachée de l’univers. Pourtant, il y a des constellations, pourtant il y a des étoiles naines, pourtant il y a tout un univers, mais un univers sombre, d’un noir profond.
En plus, il continue à grandir.
“Il veut tout absorber et il va épuiser toute son énergie. Ca va être le moment". - prévint Nath.
“Le moment de quoi ?” - fis-je curieux, mais néanmoins tremblant de toute ma carcasse.
Il y avait quelque chose d’atroce à contempler le non existant. Parce que ce n’était pas la mort, mais le non être ou pire encore.
“J’ai peur". - fit mon pote. - “Je vais pisser dans mon froc".
Pas sentimentique et poètale pour un sou celui-là
“Qu’est-ce qu’on fait ?” - demandais-je à Nathalie. - “Il va bientôt être sur nous".
“Personne ne bouge !” - ordonna-t-elle.
Putain, elle allait nous la faire à la femme fatale.
“Il s’approche !” - hurla Lucien en se reculant précipitamment.
Et, même trop près pour pouvoir penser. L’impact allait avoir lieu à 10, 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1. Boum ! Impact !
Je suis dans la masse noire et mon corps a appuyé sur le bouton auto destruction. Tous mes atomes sont devenus fébriles, j’ai l’impression d’imploser. Je vais imploser. Je suis dans la Ténèbre et la Ténèbre me bouffe tous mes neurones. Le salaud, il me meurt. Pourtant, au moment précis où mes atomes s’émiettaient une clarté perça là où devait se trouver mes doigts. La clarté devint lumière. Et cette lumière se met à grandir à une vitesse folle m’englobant d’abord la main avant de m’absorber entièrement. Je suis à l’intérieur de Nathalie. Et, mon corps ne ressent pas la pression du vide. Mes yeux n’explosent pas me laissant contempler l’immensité du spectacle.
En fait, je suis au milieu de l’univers avec toutes les constellations qui se déplacent autour de moi et.......dans moi et tout autour la masse cachée de l’univers, le royaume de l’anti-matière.
Le spectacle est titanesque ! Le combat entre le bien et le mal et moi, je suis bêtement au milieu sans pouvoir intervenir. Une constellation m’arrive droit dessus, mais je ne ressens aucune peur. C’est tellement beau que la peur s’annihile devant tant de splendeurs.
La mort sera douce si elle m’est donnée par un amas d’étoiles.
Mais, il ne se passa rien à part que la constellation me traversa le corps et continua sa route. Je me dis qu’elle venait de vivre au moins plusieurs milliards d’années.
Des filaments noires gorgées d’étoiles noires pénétrèrent comme des tentacules à l’intérieur de Nathalie ou de je ne sais plus de ce qu’elle était devenue. En tout cas, c’est sûr, jamais plus, elle ne redeviendra humaine. Une réation nucléaire en chaîne de plusieurs millions de soleils repoussa la tentative de l’anti-matière. La lutte qui se déroulait m’était imperceptible tellement, elle concernait des immensités stellaires que je ne pouvais percevoir. Comment pouvais-je encore vivre, penser alors que mon corps se confondait aux étoiles ?
Un dernier cadeau de Nathalie sans doute. Mais, moi, comment pourrais-je encore vivre après avoir contemplé cela ?
Combien de temps dura ce combat titanesque, je ne sais pas. Mais, il dura une éternité. Des étoiles partaient en fumée, des constellations se formèrent et se défirent, des trous noirs avalèrent des étoiles et leurs lumières et disparurent à leur tour et moi, je n’étais plus qu’une forme évanescente au milieu d’amas d’étoles et de rien.
Nathalie remplissait sa fonction, ce pourquoi elle avait été créé.
Brusquement, tout l’univers sembla se dilater et se noyer dans une immense lumière blanche. Et tout s’effaça et moi aussi.
XXXI
Lorsque je me réveillais, j’étais dans un univers tout blanc, dans un lit tout blanc, dans une chambre toute blanche. A priori, un hôpital ou une clinique. En me tordant le cou, j’aperçus un autre lit et dans ce lit, mon pote Lucien. Lui aussi me regardait.
Un infirmier pénétra à ce moment dans la chambre en poussant un chariot.
”Bonjour, messieurs, je vois que vous êtes réveillés".
“Bonjour docteur". - répondit Lucien.
“Infirmier, je ne suis qu’infirmier. Vous devez avoir faim, cela fait trois jours que vous dormez".
Trois jours, trois jours que l’on dormait. Mais, ça fait une paye que l’on ne dort plus. En plus, trois jours, ce n'est pas possible. Nous naviguons que le matin depuis des lustres. Est-ce que cela pourrait vouloir dire que notre drame est terminé ou alors que nous avons simplement avancé de trois jours. Trois jours, je ne dis pas, mais, il nous reste encore une semaine.
A tout prendre, trois jours, c’est bon à prendre. Après ce que nous avions vécu, c’est cool.
Tiens, je n’entends plus Lucien dans la tête.
“Vous savez comment on est arrivé là". - demanda Lucien.
“Ce sont des égoutiers qui vous ont trouvé. Il y a eu une explosion de gaz. D’ailleurs la police veut vous interroger. Y’en a deux juste devant la porte, ils vous soupçonnent d’être des terroristes".
Des terroristes et puis quoi encore. C’est quoi ce délire ? Pourtant, trois jours venait de se passer. Alors quoi ?
L’infirmier installa les plateaux en nous souhaitant bon appétit. C’est vrai que j’avais faim et même la pauvreté du menu ne me découragea pas, du foie et riz, un carré de fromage et un yaourt.
Avec ça, on ne risquait pas de grossir. De toute façon, ça se saurait si manger sur le dos de l’état engraissait.
“Pourquoi Nathalie n’est pas là ?” - interrogea Lucien.
Je lui montrais le doigt portant la bague désormais dessertie. Nathalie s’était fait la malle.
“On est orphelin". - déclara-t-il.
“Mais, non". - répondis-je. - “Elle a combattu l’anti-matière".
“Elle a gagné". - s’enquit-il.
“Je ne sais pas, j’ai été évacué avant la fin du film".
Et, encore, je ne me souvenais pas vraiment, à part que cela avait été un moment formidable. Mais, pourquoi je dis formidable, alors là mystère et boule de gomme.
“Si, nous sommes là,” - déclara-t-il. -”C’est qu’on n’est pas dans le no futur". - Là, il a raison. Il reprit. - “Mais, nous n’étions pas seuls. Où sont les autres, Broc et Clara. Pourquoi ne sont-ils pas avec nous à l’hôpital ?”
Pour le moment, ce qui me préoccupait, c’est les flics, pas les potes. Qu’est-ce qu’on allait pouvoir leur dire ?
“Tu penses à quoi ?” - me fit Lucien.
Ah, oui, c’est vrai, Nath, n’était pas là pour nous transmettre la pensée de l‘autre. Il n’avait pas capté. C’est quand même casse pied de ne plus pouvoir communiquer, j’avais l’impression de revenir trois millions d’années en arrière.
“Il faut qu’on se mette d’accord sur ce qu’on va raconter aux flics, autrement, on est bon comme la romaine". - lui expliquais-je.
Il fallait surtout faire simple afin d’éviter des questions vicieuses pour lesquelles on n’aurait pas de réponse. Surtout, éviter aussi, qu’ils nous la jouent ping-pong entre le bon et le méchant.
“L’important, c’est de sortir d’ici". - lui dis-je après s’être entendu sur une version.
A peine avais-je dit ça qu’un médecin pénétra dans la chambre en compagnie de l’infirmier.
“Bonjour messieurs !”
“Bonjour docteur". - nous lui dîmes à deux voix.
Il regarda la feuille de santé accrochée à nos lits en faisant semblant de s’y plonger très attentivement.
“Bien, bien. Je vous annonce une bonne nouvelle, vous pouvez rentrer chez vous".
Je ne sais pourquoi Lucien se mit à protester, sans doute par crainte de notre future entrevue au commissariat.
“Messieurs, je vais être clair". - commença le docteur avec une voix excédée. - “Vous ne bénéficiez comme couverture sociale que de la CMU. Notre hôpital n’est pas une entreprise à but caritatif. Vous ne faites donc pas partie de l’espèce VIP qui nous permet de générer des bénéfices. Comprenez-moi, nous avons une obligation de résultat".
“On a le temps de prendre une douche ?” - demanda Lucien.
“Vous avez une heure pour libérer la chambre". - lui répondit le docteur avant de quitter les lieux. L’infirmier le suivit sans avoir moufté une seule fois.
Nom de dieu, j’en restais le souffle coupé et in petto, je me jurais de ne plus jamais à avoir à vivre semblable situation.
“On est viré !” - s’exclama mon pote.
“On est pauvre". - lui rappelais-je.
“Les salauds ! Je te jure Barnabé, cela ne m’arrivera plus jamais".
Content de savoir que nous étions sur la même longueur d’onde.
Une fois la douche prise, une fois que nous fûmes habillés et sans prendre nos bagages puisque nous n’en avions pas. Nous quittâmes la chambre pour être pris en charge par deux policiers qui nous escortèrent jusqu’à leur commissariat. Etre accuser de terrorisme avec les lois Pasqua et Chevènement, c’étai un billet direct pour Guantanamo. Et, moi, l’orange, c’est pas une couleur qui sied à mon teint. A moins qu’on se fasse la belle maintenant La belle ou faire confiance dans la justice de notre pays. Je pris une pièce dans ma poche, la jetait en l’air, la rattrapa. Elle était tombée sur la face. Celle que j’avais choisi pour faire confiance dans la justice de mon pays. Avec raison, car les policiers ne nous mirent pas les menottes ce qui pouvait être interprété comme un bon signe. Nous fûmes amenés directement au Quai des Orfèvres sur l’île de la Cité, l’habitation du célèbre commissaire Maigret. Au rez-de-chaussée, un inspecteur nous prit en charge et nous emmena à son bureau au deuxième étage. Après, nous avoir invité à nous asseoir, il attaqua direct.
“Pourriez-vous m’expliquez ce que vous faisiez dans les égouts ?”
Normalement, pas un fil à couper le beurre n’aurait pu se glisser dans notre laïus Mais, il fallait convaincre.
“Je vais être sincère". - commençais-je. - “Les égouts et particulièrement cet endroit est fréquenté par pas mal de gens qui viennent y boire de la bière et fumer des joins. Des copains nous en avaient parlé. On y a été et quand Lucien a allumé son joins, plus rien".
“Vous confirmez ?” - demanda-t-il à mon pote.
“Tout à fait". - affirma Lucien.
“Pourtant", - reprit-il. - “Je n’ai pas d’informations concernant la fréquentation de ces égouts".
“C’est normal". - intervins-je. - “C’est des tuyaux qui se passent entre affranchis. Et, les lieux sont souvent différents pour que les keufs, excusez-moi la police ne puisse pas intervenir".
L’inspecteur s’adressa à Lucien.
“J’aimerais entendre votre version".
“En fait, c’est moi qui ai demandé à Barnabé de m’accompagner. Lui, c’est même pas un fumeur occasionnel. Lui, c’est la bière. Si, j’avais su, je n’y aurais pas été et je n’irais d’ailleurs plus".
L’inspecteur ne dit rien. Par contre, je me rendis compte qu’ils ne nous avaient pas séparé pour l’interrogatoire. A interpréter comment ? Mieux, rester prudent, sans commentaire.
Après, un moment de silence, l’inspecteur reprit, “J’ai consulté vos casiers judiciaires". - Puis, il se tait. Nous, on dit rien, on attend.
“Il n’y a rien, vous n’en avez pas. Par contre, puis-je vous demander quelle est votre religion ?”
Ca y est la question piège. Est-ce qu’on avait la tête de djihadistes ? Pas vraiment, de paumés certainement, mais chercher plus loin, c’était donner du blé à moudre aux cochons.
“Catholique, mais pas pratiquant". - dit Lucien.
“Protestant, mais pas pratiquant". - répondis-je à mon tour.
L’inspecteur nous regarda à nouveau, puis d’un air las avoua, “Bon, je vais vous dire, Gaz de France ne porte pas plainte parce que la fuite dont vous avez été victime n’était pas importante. Par contre, plus tard, en s’accentuant, elle aurait pu détruire tout un quartier. Finalement, dans votre malheur, vous avez rendu service à la communauté. En plus, vous vous en sortez indemnes. Je ne vais pas vous retenir plus longtemps.” - ajouta-t-il en se levant pour marquer la fin de l’entretien.
“Rien à signer ?” - fit Lucien.
“Rien.” - confirma l’inspecteur. - “Il n’y a pas eu de dépôt de plainte. Je vous souhaite une bonne journée. Je ne vous raccompagne pas, vous connaissez le chemin".
“Excusez-moi, il est quelle heure ?” - lui demandais-je.
“Seize heures". - fit-il.
Seize heures et dire que depuis ce matin, nous n’avions fait qu’un seul repas. En sortant, je demandais à mon pote, s’il avait un peu de tunes sur lui.
“Quatorze euros". - me répondit-il.
“Y’a un Macdo, à Saint Michel. Tu me payes à bouffer ?”
“Ca marche. Moi, aussi, j’ai la dalle".
Pendant le repas, nous discutâmes de ce que nous venions de vivre. D’abord les trois jours passés, ensuite le fait que nous soyons maintenant l’après-midi et plus précisément dix sept heures de l’après-midi. Ensuite que dans la voiture des flics, tout nous avait paru banalement normal. Rien de bizarre n’avait accroché nos regards, pas un pet de lapin.
“Il faut être prudent". - me fit Lucien. - “L’homme en noir nous tend peut-être un piège".
L’homme en noir ? Mais, qu’est-ce qu’il racontait. Ah, oui, c’est vrai. Celui-là, il nous avait vraiment pourri la vie.
“Bon,” - lui fis-je. - “On dit qu’on rentre à la maison. Tu as toujours ton portable ?”
Sur son assentiment, je continuais. - “Dès qu’on arrive, on se phone, OK ?”
“Ca marche".
Pour la première fois, nous allions être séparés. Tout ce temps passé ensemble nous avait forgé une âme de frères. Uni comme les deux doigts d’une main, voilà en quoi les épreuves nous avaient transformé.
Avant de nous séparer, nous nous accordâmes une très longue accolade. Puis, on se serra la main avant de se séparer. Chacun alla de son côté, lui dans le métro et moi dans la rue. Je fus un peu étourdi, naviguer tout seul dans la ville réveilla de vieux malaises.
Mais, basta d’appréhensions injustifiées, il faut aller de l’avant.
Durant le trajet jusqu’à mon chez moi, nulle alerte ne vint troubler la curiosité que je ressentais pour le monde, un monde qui avait failli disparaître. Je ne me souvenais pas vraiment si Nath avait vaincu, seulement, je préférais faire en sorte de le croire. Lucien m’avait parlé des autres, mais le souvenir malgré moi s’estompait.
Arrivé à la porte d’entrée de mon immeuble, j’eus un moment d’hésitation car c’est là que tout avait commencé. Etait-ce un lieu maudit ?
Prudemment, je m’engageais dans l’escalier. Rien, pas une plume de poule. En plus, la minuterie marche. Y’a du progrès dans l’air.
Au moment où j’arrive à l’étage en dessous de ma piaule, la porte de ma voisine s’ouvre. La grosse apparaît. Sauf, qu’elle est habillée comme une ménagère ménopausée.
“Bonjour, monsieur Barnabé".
“Bonjour, madame Martin". - lui répondis-je aimablement.
Elle m’évita et descendit les escaliers avec son cabas.
Elle m’apparut moins gironde et plus proche de ma vérité. Enfin, j'arrivais sur mon palier. Ma porte ressemble à une porte et la clé est dans la poche de ma veste en jeans. J’ouvre, rien. J’entre, rien.
Mon chez moi est clean comme d’habitude, c’est-à-dire dans un désordre organisé. Au mur, pas de miroir, par contre sur ma table, le morceau de glace qui me serre à me mirer.
Tout paraît normal, comme avant.
Je prends mon portable pour faire le numéro de Lucien.
“Allo, Alors ?”
“RAS.” - Il me répond lapidaire.
Une pointe d’inquiétude me piquette la colonne vertébrale.
“Tu peux pas parler, c’est ça ?” - soufflais-je à voix basse.
“Qu’est-ce que tu racontes ?” - rétorqua-t-il. - “Je te dis que y’a pas de lézard. C’est cool Raoul".
“Ah, bon".
“Et, toi ?”
“Moi, pareil. Pas de lézard non plus. Même, ma voisine, elle me fait pas la tronche".
“Quelle meuf ? De quoi, tu parles ?”
Ah, bon, il ne s’en souvient plus.
“Laisse tomber, c’est une blague".
“Ouais, tu ferais bien de te bouger au lieu de faire des blagues idiotes".
“Par exemple ?” - fis-je curieux
“Chercher du boulot. Tu ne crois pas qu’Il serait temps qu’on passe à autre chose ? Demain, je passe à l’ANPE".
Là, j’étais d’accord. Je lui confirmais mes bonnes dispositions.
“Moi, aussi. Allez, je te laisse, on se bigophone".
“Salut".
Y’a un truc un peu flou que j’arrive pas à me rappeler, pourquoi, je le considérais comme mon frère y’a à peine tout de suite. En plus, une impression bizarre me titille, comme l’impression d’une immense fatigue. Pourtant, je n’ai rien fait ce matin, à part avoir été voir Lucien au Luxembourg.
Je regarde autour de moi et ce que je vois me déprime. Je ne supporte plus cette piaule. Il va falloir que je me bouge pour me prendre un appart. Demain, je vais à l’ANPE trouver un boulot et plus tard, je me ferais une formation qualifiante.
En attendant, je pris le morceau de glace pour voir ma tête au cas où elle serait passée sans me le dire chez le chirurgien esthétique. Je pris la glace et me mirais. Toujours la même tronche et toujours les mêmes yeux, mais les yeux que je fixais se troublèrent et me renvoyèrent comme une pluie d’étoiles comme si je contemplais le........le cosmos.
Bizarre.
En même temps, une vague d’énergie me submergea et les yeux qui me regardaient devinrent noirs, d’un noir si profond qui l’en était même effrayant.
Je me secouais et regardais à nouveau dans la glace. Mes yeux étaient redevenus normaux, sans doute un bad trip, me dis-je pour me rassurer.
Trop fatigué, j’étais trop fatigué, il fallait que je me couche.
Demain, il fera jour.
Demain, me dis-je, Barnabé, demain sera un autre jour.
FIN
lundi 22 février 2010
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